Le Trou Noir Financier : Activité et alimentation

Cet article a fait le tour du Web l’année dernière. Nous le redonnons ici parce qu’il doit figurer dans l’arsenal de tout blog socio-psycho-politico-économique normalement constitué.
À raccorder aux propos développés dans les documentaires Princes of the Yen et 97% Owned.


Par Dmitri Orlov
Cet article a été publié sur
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 Il y a quelque temps, j’ai eu le plaisir d’entendre Sergey Glazyev – économiste, politicien, membre de l’Académie des sciences, conseiller du Président Poutine – dire quelque chose qui confirme ma propre pensée. Il a dit qu’il suffit de connaître les mathématiques pour comprendre que les États-Unis sont au bord de l’effondrement, parce que l’augmentation de leur dette est devenue exponentielle.

Ce ne sont pas des mots qu’un Américain ou un homme politique européen peut se permettre d’énoncer en public, et peut-être même pas de chuchoter à sa moitié sous la couette, parce que des oreilles indiscrètes américaines pourraient les entendre. L’homme politique en question subirait alors le traitement de Dominique Strauss-Kahn (dont l’illustre carrière a vu son terme lors d’une visite aux États-Unis, où il a été faussement accusé de viol et arrêté). De telle sorte qu’aucun politicien européen (ou a fortiori américain) ne peut énoncer certaines évidences, si manifestes soient-elle.

Aujourd’hui, les Russes l’ont très bien compris. Certes, le maintien d’un dialogue et de relations cordiales avec les Européens est important. Mais il est bien entendu que les Européens ne sont qu’un assortiment de marionnettes américaines sans volonté ou capacité de prise de décision autonome. Alors pourquoi ne pas parler aux Américains directement ? Hélas, les Américains sont aussi des marionnettes. Les fonctionnaires et les politiciens américains sont clairement des marionnettes contrôlées par des lobbyistes d’entreprises et d’obscurs oligarques. La nouvelle sensationnelle, c’est que ces derniers sont, eux aussi, des marionnettes contrôlées par des impératifs de rentabilité et de préservation de richesse. En fait, du haut en bas de la pyramide hiérarchique, ce sont tous des marionnettes. Et à sa base se tient un trou noir financier gigantesque en constante expansion.

Aimez-vous votre trou noir ? Si vous n’êtes pas sûr de l’aimer, laissez-moi vous poser quelques autres questions. Aimez-vous le fait que vos cartes de crédit fonctionnent toujours, que vous pouvez toujours garder votre argent à la banque, en obtenir à un distributeur de billets et percevoir, ou espérer percevoir une pension ? Aimez-vous le fait que vous pouvez acquérir des choses utiles comme de la nourriture, du gaz, des billets d’avions, contre de simples morceaux de papier imprimés avec des images d’hommes blancs morts dessus ? Aimez-vous votre accès à Internet, vos lumières allumées le soir et l’eau courante à votre robinet ? Eh bien, si vous aimez ces choses, alors vous devez aussi aimer le trou noir financier : c’est lui qui rend toutes ces choses possibles malgré la faillite de votre pays. Peut-être est-ce une relation d’amour-haine. Vous aimez pouvoir prétendre que tout est en ordre même si vous savez qu’il n’en est rien, et vous souhaitez profiter un peu plus du confort du statu quo avant l’effondrement du château de cartes, que ce soit pour quelques jours ou pour un an ou deux ; mais vous détestez le fait que finalement le trou noir vous aspirera, après quoi, de toute évidence, les choses iront de mal en pis. 

Aux États-Unis, jusqu’ici, le trou noir a aspiré des familles individuelles (bien qu’il aspire aussi parfois des villes entières, par exemple Detroit dans le Michigan, Bakersfield en Californie ou Camden dans le New Jersey). À l’aide du racket à l’hypothèque frauduleuse [subprimes, NdT], il aspire aussi les maisons et les recrache chargées de mauvaises dettes. À l’aide de l’industrie médicale, il aspire les personnes malades et les recrache ruinées. À l’aide du racket de l’enseignement supérieur, il aspire l’espoir des jeunes et les recrache diplômés, mais avec des diplômes sans valeur et une dette étudiante vertigineuse à rembourser. À l’aide du complexe militaro-industriel, il aspire à peu près tout ce qu’il trouve sur son chemin et recrache des cadavres, des invalides, des dommages environnementaux, des terroristes et une instabilité mondiale. Et ainsi de suite…

Mais le trou noir peut également aspirer des pays entiers. Actuellement, il est occupé à essayer d’aspirer la Grèce, mais avec quelques difficultés parce que, figurez-vous, la Grèce est une démocratie. Les marionnettes du trou noir en sont toutes retournées et commencent à réclamer un changement de régime en Grèce, pour que la Grèce soit obligée de capituler avant que le trou noir ait trop faim.

La façon dont le trou noir aspire des pays entiers se résume comme suit. Si le trou noir n’a pas pu aspirer depuis quelque temps, il a faim et met les marchés financiers en chute libre. Les instruments financiers des pays les plus éloignés du trou noir – ceux de sa périphérie – s’effondrent en premier. A la recherche d’un refuge sûr, les capitaux fuient en catastrophe ces pays vers le noyau dur des pays regroupés en grappe serrée autour du trou noir : les États-Unis, l’Allemagne, le Japon et quelques autres. Le trou noir engloutit cet argent, mais en exige encore plus. Et comme les pays de la périphérie sont devenus financièrement trop faibles pour résister, ils peuvent aisément être transformés en fourrage à trou noir. Cela se fait en mettant une dette extérieure impossible à rembourser sur le dos d’un pays, puis en le forçant à continuer ses remboursements comme condition au maintien d’une bouée de sauvetage financière – qui permettra au moins de garder les banques ouvertes, les distributeurs de billets approvisionnés, les lumières allumées, etc. Pour pouvoir honorer ses paiements, le pays est forcé de démanteler sa société et son économie par l’imposition de mesures d’austérité, de privatiser tout ce qu’il trouve sur son passage, d’en faire des garanties pour des prêts ultérieurs et d’abdiquer sa souveraineté au profit d’une organisation transnationale quelconque, par exemple le FMI et la BCE, qui sont directement impliqués dans l’alimentation et la santé du trou noir.

Qui est responsable de tout cela, pourriez-vous demander ? Si tout ce qu’il y a est un trou noir, des marionnettes chargées de sa santé et de son alimentation et ses malheureuses victimes, qui prend les décisions ? Eh bien, il apparaît que le trou noir est un être sensible. Mais il est également très, très stupide. Il impose sa volonté en minant l’esprit de ses marionnettes – il les rend incapables de comprendre certaines choses. Cependant, la stupidité est une épée à double tranchant ; en imposant sa volonté de cette façon, le trou noir contrarie également ses propres ambitions.

Par exemple, il y a quelque temps, le trou noir s’est tourné vers un gros morceau qu’il a voulu aspirer, sans succès. Ce morceau s’appelle Fédération de Russie. Il contrôle un immense territoire plein de toutes sortes de ressources naturelles que le trou noir adorerait transformer en garanties de prêt pour les aspirer. Le problème est qu’il est plein de Russes, qui sont un peuple difficile à manipuler pour les marionnettes du trou noir. Ils répètent aux marionnettes de bien vouloir garder leurs orteils de l’autre côté de la ligne rouge, là-bas, et si elles la dépassent, ils enlèvent le cran de sûreté de leurs fusils, ce qui clôt la discussion.

Cette situation appelle des négociations, mais le trou noir, comme je l’ai mentionné, est très, très stupide et ne connaît qu’une seule tactique de négociation. Il pose ses exigences et attend que l’autre côté capitule. Si cela ne marche pas, il applique des pressions : il impose des sanctions, attaque la monnaie, entrave les transactions financières, gèle les actifs du pays à l’étranger et ainsi de suite – et attend que l’autre côté capitule. Et si cela ne marche toujours pas, alors le pays se fait bombarder par l’Otan ou, si l’Otan ne veut pas y aller, par les États-Unis seuls. Cela marche en général, mais pas sur la Russie. Mais le trou noir, si vous vous souvenez, est très, très stupide, alors il continue à essayer de toutes façons. Ce processus altère l’esprit de ses marionnettes au point où elles ne comprennent plus du tout ce qui se passe.

Par exemple, tout le monde sait aujourd’hui que les pressions sur la Russie ne marchent pas : selon la troisième loi de Newton (le principe des actions réciproques), toute action entraîne une réaction égale et opposée, et la Russie est assez forte pour que la poussée ne la déplace pas d’un iota, mais fasse très mal à ceux qui poussent. Cela revient à essayer de désaxer l’orbite de la Terre en sautant d’une chaise tout en gardant les jambes droites, ce qui est seulement un bon stratagème si votre but est de vous retrouver aux urgences. En fait, les Russes sont plutôt heureux des sanctions, parce qu’elles leur donnent enfin une bonne raison d’investir sérieusement dans leur développement national et leur indépendance économique. Mais les esprits déformés par le trou noir des marionnettes n’arrivent pas à le comprendre, alors elles continuent à pousser et à miner leurs propres économies au passage. 

Comme les sanctions ne marchent pas, le trou noir pense à passer à l’option militaire. Cela requiert un casus belli – un motif de partir en guerre. Qu’à cela ne tienne, il en fabrique un par des hallucinations : la Russie a envahi la Crimée ! C’est une réalité, mais il y a déjà quelques centaines d’années de cela. Depuis, elle s’y est installée, récemment sur la base d’un accord international, mais au diable les faits ! (Oh, et la Crimée n’a jamais légalement fait partie de l’Ukraine, parce que Nikita Khrouchtchev avait bâclé la paperasserie de la donation). OK, admettons, mais alors la Russie a envahi l’Ukraine ! – elle l’a envahi chaque jour comprenant la syllabe ‘Di’, mais la Russie, qui est très sournoise et furtive, retire à chaque fois ses troupes juste avant que quelqu’un arrive à prendre une seule photo d’elles en Ukraine. OK, concédons également ce point, mais alors la Russie s’apprête à envahir l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie et peut-être aussi la Pologne. Envahir comment ? Comme, par exemple, en prenant un bus pour le festival de musique de Jurmala en Lettonie ? Effectivement, c’est fait, mais le festival est terminé et les envahisseurs fans de musique sont rentrés à la maison. OK, tant pis. Quoi qu’il en soit, les marionnettes hurlorkent de plus belle à « l’agression russe ! » Ce sont les atteintes cérébrales causées par la proximité du trou noir qui veulent ça. Regardez ce pauvre type, par exemple. Il continue à clamer hystériquement « Agression russe ! Agression russe ! » tout en flattant la croupe de son veau d’or imaginaire pour se calmer. Que Dieu lui vienne en aide.

Revenons à la réalité : les pauvres marionnettes sont incapables de comprendre qu’il n’y a pas d’option militaire applicable à la Russie : c’est une puissance nucléaire dotée d’une excellente force de dissuasion stratégique, avec un territoire bien défendu et aucune intention d’agresser quiconque. Mais les marionnettes, avec leurs esprits dévoyés, n’arrivent pas à intégrer cette donnée, donc elles entassent de la camelote militaire obsolète le long des frontières de la Russie et en sont même à menacer d’apporter en Europe des missiles nucléaires Pershing totalement dépassés. Ils sont dépassés parce que les Russes ont développé le système de défense aérienne S-300, [Ndt, puis S-400, puis S-500] qui peut tous les abattre en plein vol. L’option militaire ne peut tout simplement pas marcher, mais ne le dites pas aux marionnettes. Elles ne peuvent pas absorber cette information sans subir encore plus de dégâts neuro-cognitifs.

Revenons à la Grèce : la minuscule Grèce n’est certainement pas la puissante Russie, mais elle a néanmoins refusé de se rendre aux exigences du trou noir. Il lui a demandé de ruiner sa société et son économie comme condition au maintien des bouées de sauvetage financières du FMI et de la BCE. L’ennui pour le trou noir et ses marionnettes, c’est que la Grèce n’est pas un pays obscur du « tiers-monde » peuplé de gens basanés à qui vous ne voudriez pas marier votre fille, mais le berceau de la civilisation et de la démocratie européennes. La Grèce a réussi à élire un gouvernement qui a tenté de négocier de bonne foi, mais les marionnettes ne négocient pas – elles exigent, menacent et sabotent jusqu’à ce qu’elles obtiennent gain de cause ou que leurs têtes explosent.

Cela va être intéressant à observer. Si le trou noir ne réussit pas à aspirer la Grèce, alors quel pays sera le prochain ? L’Italie, l’Espagne, le Portugal ? Et, alors que ce processus se répète encore et encore, à quel moment assez de gens diront qu’assez, c’est assez ? Parce que quand ils le feront, le trou noir se ratatinera. Ce n’est pas un vrai trou noir constitué d’une matière si incroyablement dense que son champ gravitationnel piège même la lumière. C’est un faux trou noir composé de la cupidité combinée de tout un chacun. La cupidité constitue son centre, il est entouré par la peur, et il se maintient en se nourrissant de la peur.

S’il peut continuer à aspirer des personnes, des familles et des pays entiers, il peut préserver la vie de la cupidité qui constitue son centre, mais s’il ne le peut pas, la cupidité se transformera en peur et le trou noir se ratatinera jusqu’à l’inexistence. Et je souhaite qu’après, toutes ses marionnettes au cerveau endommagé sortent de leur léthargie, réalisent qu’elles vivaient une illusion et se trouvent quelque chose d’utile à faireélever des moutons, cultiver des légumes, pêcher des palourdes…

Traduction Entelekheia.

Pour aller plus loin, l’excellente analyse de ce texte par l’imparable Philippe Grasset.