Bataille du siècle : le protectionnisme de Trump contre le néolibéralisme

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Au-delà des déclarations furibardes, semonces, récriminations, pleurs et grincements de dents entraînés par son élection-surprise, l’imminente présidence de Donald Trump, quelles perspectives économiques pour la planète ? Premiers éléments de réponse par un spécialiste de la géopolitique, le journaliste/écrivain brésilien Pepe Escobar.


Par Pepe Escobar
Cet article est paru sur RT sous le titre Battle for the ages: Protectionist Trumponomics vs. Neoliberalism 


La vague Donald Trump, le jour de l’élection, a représenté un coup dur sans précédent contre le néoliberalisme. La prédiction stupide du début des années 90 sur « la fin de l’histoire » [Ndt, par Francis Fukuyama] a muté en un – possible – choc de nouveauté.

Verra-t-on arriver un nouveau nativisme mondial ? Peut-être un nouvel élan vers le socialisme démocratique ? Il est trop tôt pour le dire.

Encore une fois : un coup dur, pas un coup fatal. Comme les créatures de la série The Walking Dead, l’élite néolibérale zombie ne s’arrêtera pas. Pour le Pouvoir en Place/État profond [1]/axe Wall Street, il n’y a qu’une seule possibilité, celle de gagner à n’importe quel prix. Sinon, de renverser l’échiquier, autrement dit la guerre chaude.

La guerre chaude a été remise à plus tard, au moins pour quelques années. En attendant, il est éclairant d’observer le désespoir collectif d’Américains et d’eurocrates face à un monde qu’ils ne comprennent plus ; le Brexit, le tremblement de terre Trump, la montée de la droite souverainiste à travers l’Occident. Pour les élites financières/tech/think tanks de la modernité liquide, toute critique du néolibéralisme – avec ses dérégulations intégrées, ses privatisations à gogo et son obsession austéritaire – est abominable.

La révolte occidentale colérique, blanche, ouvrière, est le retour de bâton ultime contre le néolibéralisme – une réaction instinctive contre le jeu truqué du capitalisme de casino et ses bras politiques. Imputer la victoire de Trump à un retour de boomerang racial, au racisme, à Wikileaks ou à la Russie n’est qu’une tactique de diversion puérile.

La question-clé consiste à savoir si ce retour de bâton peut engendrer un nouvel élan occidental vers le socialisme démocratique, ou s’il n’est qu’un nationalisme nostalgique condamné à pester contre la machine néolibérale de Washington/UE/NAFTA/mondialisme.

Regardez-moi bien dans les yeux : je vous parle d’impôts très allégés

Trump propose de renverser les rôles du jeu néolibéral. Pendant toute sa campagne, il a criminalisé le libre-échange – l’essence même du mondialisme – parce qu’il décime la classe ouvrière américaine, alors que même que des entreprises américaines avouaient qu’à cause du libre-échange, elles étaient effectivement forcées de baisser les salaires.

Voyons donc comment Trump pourra imposer ses priorités. En parallèle à ses réponses au déclin structurel catastrophique de l’industrie américaine, il veut faire comme la Chine : des investissements massifs, à hauteur de 1000 milliards, dans un méga-projet de rénovation d’infrastructures, sur dix ans, via des partenariats public-privé et des investissements privés encouragés par un allègement de leur taxation. Tout cela est censé créer une corne d’abondance d’emplois.

Des taxes allégées pour les entreprises, dans ce cas, se traduiraient par la somme monumentale de 3000 milliards sur dix ans, quelque chose comme 1,6% du PIB. Cela serait le moyen d’inciter les multinationales à rapatrier les centaines de milliards de profits qu’elles planquent à l’étranger. Ce choc fiscal créerait 25 millions d’emplois aux USA sur les dix prochaines années, et propulserait le taux de croissance à 4%.

Ensuite, il y a l’élan protectionniste qui mènera à la renégociation du NAFTA et tuera le TPP pour de bon. Sans même parler de la hausse des taxes douanières pour les produits manufacturés (souvent par des multinationales américaines délocalisées) importés de Chine et du Mexique.

La façon dont les Trumponomics [Ndt, l’économie selon Trump] arrivera à résoudre la quadrature de ce cercle est sujette à débat ; avec plus de croissance nourrie par moins de taxes, les importations sont vouées à augmenter pour satisfaire la demande intérieure. Mais si ces produits sont soumis à une taxation douanière pénalisante, ils deviendront plus chers et une inflation suivra inévitablement.

La démondialisation, ça vous parle ?

L’Asie se prépare au choc

De façon prévisible, le cœur de la démondialisation se situera dans la relation entre Trump et la Chine. Pendant sa campagne, Trump a reproché ses manipulations monétaires à la Chine et a proposé une taxe douanière de 45% aux importations chinoises.

Dans les cercles bancaires de Hong Kong, personne n’y croit. L’argument-clé : la maigreur du porte-monnaie du « panier de déplorables » [Ndt, le « panier de déplorables » est le nom générique donné par Hillary Clinton aux électeurs de Trump] ne leur permettra pas de payer plus cher les importations chinoises.

Si les Trumponomics trouvaient des mécanismes pour faire mal aux compagnies américaines qui délocalisent en Asie, ce serait une toute autre affaire. Cela se traduirait en problèmes sérieux pour des Mecques de la délocalisation comme l’Inde ou les Philippines. Les délocalisations aux Philippines, par exemple, servent principalement des entreprises américaines et attirent des revenus aussi cruciaux pour le pays que le total des envois de fonds des travailleurs philippins basés à l’étranger. Quelque chose comme 9% du PIB.

Il y a quatre mois, Nomura Holdings Inc a publié un rapport intitulé “Trumping Asia”. [Ndt, Jouer ses atouts contre l’Asie]. Pas moins de 77% des personnes interrogées s’attendaient à ce que Trump accuse la Chine de manipuler les monnaies, et 75% prédisaient qu’il allait imposer des taxes douanières aux exportations de la Chine, de la Corée du Sud et du Japon.

Pas de surprise, donc, si les prochains mois se révèlent durs pour les nerfs de toute l’Asie. L’Asie – et pas seulement la Chine – est l’usine du monde. Toute restriction imposée par Trump sur le commerce avec la Chine se répercutera sur l’Asie entière.

Préparons-nous au choc : les Trumponomics démondialisés contre le néolibéralisme seront la bataille économique du siècle.

Traduction Entelekheia.