Comment les USA ont protégé des criminels de guerre japonais

Au Japon, les USA suivis des Japonais eux-mêmes ont remis en selle des milliers de criminels de guerre issus d’une des armées les plus barbares que l’histoire ait connu. Bref article d’introduction à un vaste sujet qui à ce jour, entretient une suite de tensions diplomatiques en Asie, notamment entre le Japon et les deux principales victimes du Japon impérial du XXe siècle, la Chine et la Corée.


Paru sur Pacific War.org sous le titre How the United States protected Japanese war criminals and facilitated Japan’s denial of war guilt and war crimes


Il est très probable que deux actions des États-Unis aient encouragé le Japon à nier ses crimes de guerre. Ces actions ont été d’une part, la protection de l’empereur Hirohito contre des poursuites pour crimes de guerre et ensuite, l’arrêt prématuré des procès pour crimes de guerre menés par les alliés dans l’Asie de l’Est et la région du Pacifique. L’opportunisme politique a guidé ces deux actions.

2-hirohito

L’empereur Hirohito – Le plus grand criminel de guerre du Japon a échappé aux poursuites parce que le gouvernement des Etats-Unis pensait que l’administration du Japon vaincu serait grandement facilitée si l’empereur semblait coopérer avec les puissances alliées.


Les Etats-Unis ont protégé le premier des criminels de guerre japonais – l’empereur Hirohito

Un des aspects les plus malheureux du déni persistant du Japon des crimes de guerre perpétrés entre 1937 et 1945 tient à l’ignorance dans laquelle les jeunes Japonais sont maintenus quant à la complicité de l’empereur Hirohito dans l’agressivité militaire du Japon et ses crimes.

Bien qu’il ait été décrit par les Japonais comme un personnage sans pouvoir après la défaite de 1945, les recherches historiques menées par le professeur Herbert P. Bix ont confirmé des doutes persistants sur la personnalité de l’empereur et l’étendue de son influence. En tant que commandant en chef des forces armées impériales, Hirohito était très investi dans la direction quotidienne des guerres d’agression du Japon entre 1937 et 1945. Voir « Hirohito and the Making of Modern Japan » (2000) aux pages 327, 329-331, 359, et 387-391. Dans ce livre qui lui a valu un prix Pulitzer, le professeur Bix souligne que les quartiers généraux impériaux étaient installés dans le palais impérial pour faciliter les allées et venues de Hirohito et l’exercice de ses prérogatives constitutionnelles de commandant suprême de l’armée japonaise. De ses quartiers généraux impériaux, Hirohito pouvait participer directement à la planification de la guerre d’agression japonaise et guider ses étapes.

A la suite de la capitulation du Japon, le gouvernement de l’Australie avait demandé à poursuivre l’empereur Hirohito pour crimes de guerre, mais le général McArthur, commandant suprême des forces alliées, s’y opposa. L’américain McArthur pensait que l’administration du Japon vaincu serait grandement facilitée si l’empereur semblait collaborer avec les forces alliées d’occupation du Japon, ce qui ne pourrait pas se produire si l’empereur était jugé et condamné pour crimes de guerre. Le président Truman apporta son soutien à McArthur contre l’Australie, de sorte que le premier des criminels de guerre du Japon a échappé aux poursuites seulement pour des raisons de convenance.

En protégeant Hirohito, les États-Unis ont encouragé le Japon à nier ses crimes. La théorie politique du Japon impérial, appelée kokutai, faisait de l’empereur « divin » l’incarnation de l’esprit du Japon et le point focal de la vie de la nation. En 200, le premier ministre Yoshiro Mori résumait cette théorie en quelques mots : « Le Japon est le pays des dieux et l’empereur, son centre. »

Si les puissances alliées d’occupation refusaient de poursuivre Hirohito, alors le Japon, comme nation centrée sur l’empereur, devait également être dégagée de toute culpabilité. La viabilité de cette vision a été confirmée par les puissances alliées d’occupation elles-mêmes, quand elles ont transféré toute la culpabilité des agressions militaires du Japon sur son premier ministre, le général Hideki Tojo, et sur l’armée impériale japonaise. Le pays, dans son ensemble, pouvait dès lors se désolidariser d’une armée qu’elle considérait comme traîtresse envers l’empereur.

Même s’il avait échappé aux poursuites avec la complicité des États-Unis, Hirohito ne pouvait échapper à l’hostilité des populations quand il voyageait à l’étranger. A chacune de ses visites en Grande-Bretagne, aux USA, en Hollande, et en Allemagne, Hirohito se retrouvait confronté à des vagues de protestations qui choquaient les Japonais.

Les poursuites contre des criminels de guerre japonais par les alliés

Immédiatement après sa déclaration publique de capitulation du 14 août 1945, le gouvernement et l’armée du Japon se hâtèrent de détruire les preuves qui pouvaient les compromettre – et compromettre l’empereur. L’armée impériale, la marine, et presque tous les ministères détruisirent les documents les plus dommageables. Les Japonais les plus susceptibles d’être poursuivis pour crimes de guerre reçurent des conseils pour échapper à la justice. Certains étaient invités à fuir le pays. Les commandants des camps de prisonniers de guerre et civils eurent ordre de détruire tous leurs dossiers. Ces commandants, ainsi que les gardiens de camps de prisonniers les plus susceptibles d’être accusés de crimes de guerre, devaient être transférés ou se cacher et ne pas donner d’indications sur leurs destinations.

Au moment de la signature officielle de la capitulation à Tokyo Bay le 2 septembre 1945, quantité de dossiers concernant des crimes de guerre et les responsabilités des leaders du Japon, y compris l’empereur, avaient été brûlés. La destruction systématique de dossiers relatifs à la guerre allait s’avérer utile par la suite : les gouvernent successifs du Japon allaient pouvoir arguer d’un manque de preuves écrites pour nier les crimes de guerre du pays.

La destruction de documents relatifs à la guerre allait en outre compliquer le travail des procureurs. Beaucoup de criminels de guerre s’étaient cachés. Nombre des gardes de camps les plus brutaux n’étaient connus des prisonniers que par des surnoms. Après la reddition, il leur avait été facile d’abandonner leurs uniformes et de se mêler à la population civile du Japon. Le manque de coopération d’officiels japonais et d’une police hostiles rendait la traque des suspects de crimes de guerre particulièrement ardue. Mais ces obstacles n’entamaient pas la détermination des gouvernements à conduire les enquêtes préliminaires aux procès des criminels de guerre japonais.

Classement des crimes de guerre

Les alliés de la région du Pacifique avaient défini trois classes de crimes de guerre et de criminels :

  • Classe A

    C’étaient les dirigeants japonais de la période de guerre, par exemple Hideki Tojo, qui avaient conspiré pour conduire des guerres d’agression et sciemment autorisé des maltraitances envers les prisonniers de guerre.
    Pour juger les criminels de classe A, les alliés avaient mis en place le Tribunal militaire international de l’Extrême-Orient (IMTFE) à Tokyo. Il était également connu sous le nom de Procès de Tokyo.

Sur une liste de plusieurs centaines de suspects, seulement vingt-huit ont été poursuivis et vingt-cinq, jugés et condamnés. Les procès ont duré de 1946 à novembre 1948.

Sur le nombre réduit de criminels de guerre de classe A jugés et convaincus de crimes de guerre, seuls sept ont été condamnés à la peine capitale. L’un des condamnés à la plus lourde peine a été le général Hideki Tojo. En tant que Premier ministre ultra-militariste, Tojo avait été l’un des principaux moteurs des agressions militaires du Japon. Il voulait faire la guerre aux États-Unis. Il avait approuvé l’attaque de Pearl Harbour. Il avait approuvé le traitement barbare des prisonniers de guerre alliés, y compris en les affamant et en les faisant travailler à mort comme esclaves.

Deux des 28 accusés sont morts de causes naturelles au cours du procès. Un accusé s’est effondré sous le coup d’une dépression nerveuse le premier jour du procès, et a été envoyé dans un hôpital psychiatrique dont il est sorti libre en 1948. Les 25 accusés restants ont tous été déclarés coupables, souvent de plusieurs chefs d’accusation. Sept ont été condamnés à la peine capitale, seize à l’emprisonnement à perpétuité et deux à des peines plus légères. Les sept condamnés à la peine capitale étaient tous convaincus d’incitation ou d’implication dans des atrocités de masse, entre autres chefs d’accusation. Trois des seize condamnés à l’incarcération à perpétuité sont morts en prison entre 1949 et 1950.
Les treize autres ont été libérés sur parole entre 1954 et 1956, moins de huit ans après leurs crimes contre des millions de personnes.

  • Classes B et C

    C’étaient les militaires japonais qui avaient ordonné, autorisé ou perpétré des atrocités. Les criminels de classe B et C étaient jugés sur les lieux de leurs crimes. Sur une liste de plus de trois cent mille suspects, seuls 5 472 ont été jugés.

Les Japonais qui avaient mené d’atroces expériences biologiques sur des prisonniers de guerre dans l’Unité 731 ont échappé aux poursuites parce que le général McArthur voulait s’approprier leurs recherches en guerre bactériologique et chimique pour le compte de l’armée américaine. [1] McArthur leur offrait l’immunité contre leurs résultats de recherches. Nombre des scientifiques/criminels de guerre de l’Unité 731 ont ensuite retrouvé des postes de chercheurs au sein d’universités japonaises de premier plan.

Des 5 472 suspects de crimes de guerre de classe B et C, 4 019 ont été convaincus de crimes de guerre. 920 ont été exécutés et 3 099 ont été condamnés à diverses peines de prison. Si seulement un nombre restreint d’entre les suspects est arrivé devant la justice, c’est principalement à cause des obstacles déjà mentionnés, ainsi que de la rareté des sources et du manque de temps alloué aux enquêteurs. Il y avait tout simplement trop de criminels à poursuivre ; les dossiers compromettants avaient été brûlés ; les enquêteurs devaient recourir aux services d’une police et d’officiels gouvernementaux généralement hostiles pour localiser les suspects et les témoins, et il y avait un nombre trop faible d’enquêteurs et de procureurs. Quand les USA décidèrent, en 1948, d’arrêter les enquêtes pour crimes de guerre, quelques-uns des pires criminels de guerre japonais ont pu sortir de leur cachette et échapper à la justice.

Les Etats-Unis appellent à l’arrêt des poursuites

Avec l’intensification de la Guerre froide, le gouvernement du président Harry Truman pensait que le Japon devait être transformé en allié des USA et en bastion anticommuniste. Truman pensait que ces buts seraient difficiles à atteindre si les alliés s’aliénaient les leaders japonais en continuant leurs poursuites contre les criminels de guerre du pays. Pour cette raison, les USA en appelèrent à stopper les poursuites après la condamnation de vingt-cinq criminels de guerre de classe A à la peine capitale ou à des peines de prison à la fin 1948. La décision d’arrêter les poursuites était entièrement fondée sur l’opportunisme politique. Elle n’avait rien à voir avec la légalité, l’éthique ou l’humanité.

Immédiatement après les exécutions des sept criminels de classe A en décembre 1948, le général McArthur a élargi un grand nombre des autres criminels de classe A incarcérés. Quand les portes de la prison de Sugamo se sont ouvertes, quelques-uns des pires criminels de guerre japonais ont été libérés. Nombre de ces criminels ont pu retourner dans la politique, la bureaucratie et les affaires. Au même moment, McArthur commençait à ralentir le rythme des procès des criminels de classe B et C.
Après la décision des USA d’en finir avec les procès, les poursuites conduites par les alliés se heurtèrent à l’obstruction de l’armée américaine.

En 1952, le Secrétaire d’État du président Truman, John Foster Dulles, signait un traité de paix avec le Japon, le Traité de San Francisco. [2] Ce traité supprimait les droits des prisonniers de guerre du japon à des compensations. Truman accordait l’amnistie pleine et entière à chaque criminel de guerre japonais non emprisonné. [Ndt, les Japonais eux-mêmes allaient se charger des criminels de guerre incarcérés qui, donc, n’avaient pas profité de l’amnistie générale américaine. En 1952, quand les USA abandonnèrent ostensiblement leur politique d’occupation du Japon, le premier geste des leaders du « Japon libre » fut l’élargissement d’un million deux cent trente-mille criminels, dont bon nombre croupissaient en prison pour crimes de guerre. Et avec l’assentiment implicite des USA, encore… [3]]

Contrairement à l’Allemagne où des procédures intensives de dénazification ont barré l’accès d’anciens nazis à des postes bureaucratiques ou politiques, les États-Unis ont permis à des criminels de guerre japonais d’entrer au Parlement et de retrouver des emplois dans la bureaucratie d’Etat. Un exemple de la différence choquante entre le Japon et l’Allemagne est le cas du criminel de guerre Nobusuke Kishi, [4] qui a pu s’élever au rang de premier ministre du Japon en 1957. [Ndt, Contrairement à ce que pense l’auteur, de la même façon qu’au Japon mais sur une moindre échelle, après la guerre, de nombreux nazis ont retrouvé des postes officiels en Allemagne de l’Ouest, [5] dont 25 ministres, un président et un chancelier (Kurt Georg Kiesinger [6])– sans même parler de Walter Hallstein, premier président de la Commission de la CEE, un juriste ex-membre de plusieurs organisations officielles de l’Allemagne nazie censément « dénazifié » grâce à un stage (de gentillesse ?) aux USA après la guerre. Un journaliste du Spiegel, Malte Herwig, qui après enquête a déclaré avoir « trouvé la plus grande entreprise de dissimulation post-guerre qu’on puisse imaginer, elle allait jusqu’au sommet de l’Etat », [7] en a tiré la matière d’un livre, Die Flakhelfer: Wie aus Hitlers jüngsten Parteimitgliedern Deutschlands führende Demokraten wurden (2013). le livre a été traduit en anglais, mais pas en français. Auparavant, un autre livre passé sous silence, Brown book : Nazi and war criminals in the Federal Republic and in West Berlin : state apparatus, economy, administration, armed forces, judiciary, science (Livre Brun : Nazis et criminels de guerre dans l’Allemagne fédérale et Berlin Ouest : appareil d’Etat, économie, administration, forces armées, magistrature, science. 1968 pour la deuxième édition révisée et complétée) inventoriait, documents de la Gestapo et de la Werhmacht à l’appui, les ex-membres du parti nazi intégrés à la société démocratique d’après-guerre. En tout, 2300 individus dont 15 ministres et secrétaires d’Etat, 100 généraux et amiraux, 828 juges, procureurs et hauts fonctionnaires et 297 officiers de police et des services de renseignements.[8]]

Il a été estimé par le Bureau des investigations spéciales du Département de la justice des USA que plusieurs milliers de Japonais avaient échappé aux poursuites à cause de l’arrêt prématuré des poursuites pénales pour crimes de guerre en 1949. [Ndt, beaucoup plus ont échappé à la justice à la suite du désengagement des USA. Entre ceux qui avaient échappé aux poursuites et les prisonniers libérés dont fait état l’article du Chicago Tribune (note 3 de bas de page), ce sont probablement plusieurs millions de criminels de guerre qui ont pu retrouver une vie « normale » dans le Japon des années 50.]

On peut donc conclure que, à cause de son opportunisme politique, le gouvernement américain a encouragé le déni persistant du Japon de ses crimes de guerre et crimes contre l’humanité, particulièrement par sa protection de l’empereur Hirohito et sa cécité sélective sur les atrocités perpétrées par des milliers de criminels de guerre japonais.

Traduction Entelekheia

[1] A New Look at Japan’s Wartime Atrocities and a U.S. Cover-Up
http://sinosphere.blogs.nytimes.com/2015/10/21/china-unit-731-japan-war-crimes-biological/?_r=0

[2] Treaty of Peace with Japan
http://www.taiwandocuments.org/sanfrancisco01.htm

[3] U.S. winds occupation of Japan. Nations’s First Act Amnesty for 1 230 000 (prisoners). Chicago Tribune, april 28, 1952.
http://archives.chicagotribune.com/1952/04/28/page/1/article/u-s-winds-up-occupation-in-japan

[4] Nobusuke Kishi, criminel de guerre de classe A, est le grand-père maternel de Shinzo Abe, le premier ministre actuel du Japon.

[5] ‘From Dictatorship to Democracy: The Role Ex-Nazis Played in Early West Germany’. Der Spiegel
http://www.spiegel.de/international/germany/from-dictatorship-to-democracy-the-role-ex-nazis-played-in-early-west-germany-a-810207.html

[6] Kurt Kiesinger, 60’s Bonn Leader And Former Nazi. The New York Times
http://www.nytimes.com/1988/03/10/obituaries/kurt-kiesinger-60-s-bonn-leader-and-former-nazi-is-dead-at-83.html

[7] New Book Reveals Postwar Germany’s Nazi Party Ties Cover-Up. The Daily Beast
http://www.thedailybeast.com/articles/2013/05/09/new-book-reveals-postwar-germany-s-nazi-party-ties-cover-up.html

[8] The Nazi past of Germany’s post-war political elite. World Socialist Website
https://www.wsws.org/en/articles/2015/07/07/nazi-j07.html

Et enfin, pour aller plus loin dans le détail des Procès de Tokyo, suivre ce lien (en anglais).

%d blogueurs aiment cette page :