Pourquoi les pauvres votent pour des partis néolibéraux

Aliénation consumériste, identification à des images de prospérité ou à une supposée élite, rôle de la publicité… en quelques mots très simples, les raisons pour lesquelles des masses d’électeurs des couches populaires ou des classes moyennes votent régulièrement, à l’encontre de leurs intérêts, pour des partis pro-finance internationale et pro-multinationales.
A la différence des âges précédents, quand le pouvoir se fondait soit sur une adhésion collective à un ordre considéré comme divin, soit sur la force brute, l’ère consumériste actuelle joue sur la séduction, l’illusion et les faux-semblants véhiculés par tout un univers d’images. Et c’est avec cet univers qu’un public largement captif dialogue.

Les images d’aisance et de bonheur délivrées en continu par la publicité ont-elles rendues vraie, pour toute la société moderne, la maxime humoristique de John Steinbeck, « Le socialisme n’a jamais pris racine aux USA parce que les pauvres se voient non comme un prolétariat exploité, mais comme des millionnaires temporairement gênés » ?

Une interview de Dagoberto Gutierrez, activiste salvadorien de gauche radicale et chrétien.
Cette vidéo est parue sur le site de Dagoberto Gutierrez. En espagnol.

Transcription en français ci-dessous, traduction Entelekheia.

Transcription :

Francisco José Bessone, journaliste – Pourquoi les pauvres finissent-ils par voter pour des partis pro-riches ? [sous-entendu, contre leur intérêt].

Dagoberto Gutierrez – Il y a une relation idéologique fondamentale là-dedans. Le pauvre est pauvre parce qu’il porte le riche dans son âme. Il y a un travail de ce qui s’appelle identification. La classe dominante te domine non pas parce qu’elle a plus d’argent, mais parce que tes idées en tant que pauvre sont les idées du riche. Ceci, qui s’appelle identification, est ce qui détermine qu’un pauvre vote pour un riche. C’est la phénoménologie en vertu de quoi une personne vit en pauvre, mange en pauvre, travaille en pauvre, boit en pauvre, dort en pauvre, se promène en pauvre, s’habille et se chausse en pauvre, aime et hait en pauvre, mais pense comme un riche. Le point crucial est là.

Et cela n’a rien à voir avec les aspirations normales des êtres humains ? Non pas qu’une personne s’identifie aux riches, mais aux aspirations de la classe moyenne et rêve d’accéder à des facilités, par exemple sortir du pays, avoir sa voiture, avoir sa maison ?

Bien sûr. Ceci est en rapport avec le schéma de bonheur que tu as dans la tête. Parce que le schéma normal humain de bonheur est que l’être humain ait un travail, une bonne santé, un toit et un écosystème qui lui garantisse une bonne qualité de vie. Mais, le dominant met dans la tête des pauvres qu’ils ne peuvent pas être heureux s’ils ne possèdent pas de voiture. Et c’est là que s’inscrit une tragédie sociale… « tu seras heureux si tu me ressembles, à moi qui suis riche ».

Alors, le pauvre vit en pensant à assimiler son comportement et son mode de vie au comportement et au mode de vie des riches. C’est une tragédie sociale. Donc, quand un pauvre adhère à un parti de riches, c’est une manière pour lui de vivre comme les riches, et de marcher dans le monde où marchent les riches.

[Note de la traductrice : De l’autre côté de l’échiquier, on pourrait arguer que nombre d’électeurs votent à gauche pour se donner un lustre de supériorité intellectuelle à bon compte, et « marcher dans le monde où marchent les intellectuels ».]