USA, l’esclavage encore aujourd’hui

L’esclavage, au sens propre du terme, n’a jamais quitté les États-Unis. Le pays l’autorise dans un cas, celui d’une peine de prison ferme. D’où, peut-être, son taux d’incarcération, le plus élevé au monde.
Les USA abritent 4,4% de la population mondiale et à eux seuls, 22% de la population carcérale mondiale.

L’article ci-dessous commente un documentaire de 13mn qui sera réinséré ici comme dans la publication d’origine. Aucun besoin, toutefois, de regarder la vidéo (non traduite en français) pour comprendre l’article.


Par Whitney Benns
Cet article est paru sur The Atlantic sous le titre American Slavery, Reinvented


Le Treizième amendement de la Constitution des USA interdit l’esclavage et la servitude involontaire, « si ce n’est à titre de peine d’un crime dont l’individu aurait été dûment déclaré coupable. »

Les champs s’étirent à perte de vue. Des corps noirs ponctuent le paysage, courbés sur leur travail. Des officiers à cheval armés supervisent les travailleurs.

Pour un regard non averti, les scènes de Angola à vie : réhabilitation et rédemption dans le pénitencier d’État de Louisiane, un documentaire de The Atlantic filmé sur une ancienne plantation à esclaves transformée en prison, pourraient avoir été tournées il y a 150 ans. L’imagerie est lancinante, et la puanteur de l’esclavage et de l’oppression raciale persiste tout au long des 13 minutes d’images.

Le film raconte deux histoires parallèles : l’une sur la réussite, malgré des difficultés presque insurmontables, d’un homme qui était entré dans la prison de haute sécurité la plus violente du pays et avait donné aux hommes qui y croupissaient – des laissés-pour-compte, des damnés – ce que la société leur avait refusé : un espoir, une éducation et une boussole éthique. Burl Cain, le directeur de la Prison Angola en Louisiane, a créé un modèle controversé de réhabilitation. A travers le travail et la religion, ils apprennent à s’entraider et tentent de devenir de meilleurs pères pour leurs enfants, à l’extérieur. Quelques chanceux trouvent peut-être même la rédemption.

Mais il y a une seconde histoire en filigrane de la première, qui pose des questions inquiétantes sur la façon dont l’Amérique traite ses prisonniers : en sous-humains. Les séquences dérangeantes du début du documentaire offrent la preuve d’une vérité que l’Amérique a consciencieusement travaillé à ignorer : l’esclavage n’a jamais disparu à Angola. Il a été réinventé. [Ndt, des planteurs du Sud en passant par les lois ségrégationnistes Jim Crow (1877-1965) qui avaient pour objet principal d’envoyer des noirs en prison et de là, de les renvoyer trimer dans les champs et fermes des blancs jusqu’à l’incarcération de masse actuelle, nous dirions plutôt qu’il n’a jamais disparu tout court. Mais l’américanisme entretient le mythe d’une Amérique qui, « avant », aurait été « meilleure ».]

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Quelques spectateurs de la vidéo seront surpris d’apprendre que les prisonniers d’Angola, une fois déclarés aptes par le médecin de la prison, peuvent être forcés à travailler sous peine de mauvais traitements, y compris l’isolement. Légalement, ce travail peut être totalement gratuit ; le plus souvent, les prisonniers sont payés un minuscule pécule – quelque chose comme deux centimes de l’heure – pour un travail à plein temps dans des champs, des hangars ou des cuisines. Est-ce légal ? Le Treizième amendement [Ndt, de la Constitution des USA] n’abolissait-il pas toutes les formes d’esclavage et de servitude involontaire dans le pays ?

Pas tout à fait. Dans la promesse de liberté constituée par le Treizième amendement, une exception notable a été incluse. La section 1 de l’Amendement donne « Il n’existera dans les États-Unis, et dans toute localité soumise à leur juridiction, ni esclavage ni servitude involontaire, si ce n’est à titre de peine d’un crime dont l’individu aurait été dûment déclaré coupable. » En termes plus simples : les gens incarcérés n’ont pas de droits constitutionnels et dans ce cadre, ils peuvent être forcés à travailler en punition de leurs crimes.

La location de travailleurs incarcérés est encore moins chère que l’esclavage d’antan, puisque les propriétaires de fermes et les compagnies n’ont pas à se préoccuper de la santé des travailleurs.

Spécifiquement, la prolifération des camps de travail date de la Reconstruction qui a succédé à la guerre de Sécession, une période où les États du sud ont établi de grandes prisons à travers toute la région, des prisons qu’ils ont rapidement rempli principalement de noirs. Nombre de ces prisons étaient d’anciennes plantations, dont Angola et le Pénitencier d’État du Mississippi (connu sous le nom de Parchman Farm). Au même moment , d’autres prisons ont ouvert des programmes de location de prisonniers où, pour un tarif donné, l’État offrait à la location des équipes de travail formées de travailleurs incarcérés. Et la location de prisonniers était encore moins chère que l’esclavage, puisque les propriétaires de fermes et les compagnies n’avaient pas à se préoccuper de la santé des travailleurs.

Les travaux fermiers d’Angola et d’autres industries carcérales similaires ont des racines ancestrales dans l’esclavage des noirs du sud des États-Unis. Dans cette nouvelle ère d’industrie carcérale, le système de « justice » pénale de l’État déterminait l’importance numérique de la population laborieuse. A cause du régime Jim Crow, des centaines d’esclaves récemment émancipés et leurs descendants travaillaient désormais à générer des revenus pour l’État .

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Plus d’un siècle après, notre système de travail de prisonniers n’a fait que se développer. Nous incarcérons aujourd’hui plus de 2,2 millions de gens, nous avons la population carcérale la plus importante au monde et le deuxième taux d’incarcération per capita. Notre population carcérale est majoritairement noire. A de rares exceptions près, les prisonniers doivent travailler si le médecin de la prison les déclare aptes. Les punitions pour refus d’obéissance comprennent l’isolement, la perte de loisirs gagnés et la révocation des droits de visite. Pour ce travail forcé, les prisonniers gagnent des centimes de l’heure, si tant est qu’ils perçoivent quelque chose.

Angola n’est pas une exception, mais la règle.

Au cours des décennies, le travail des prisonniers s’est étendu à plusieurs domaines. Les travailleurs incarcérés, que ce soit à l’intérieur des ateliers des prisons ou dans le cadre de partenariats de location d’équipes de prisonniers avec des entreprises, ont été et sont encore employés à de l’agriculture, de l’exploitation minière et à toutes sortes de travaux ouvriers, de la production d’armes à la couture de sous-vêtements pour Victoria’s Secret. Les programmes des prisons se sont étendus aux activités de service ; des travailleurs incarcérés forment parfois les équipes de centres d’appels téléphoniques.

Étant données la portée et l’échelle du travail des prisonniers dans les États-Unis d’aujourd’hui, on pourrait s’attendre à un degré normal de respect des règles de sécurité. Mais, malgré les protections obtenues de haute lutte par les syndicats au cours des cent dernières années, les travailleurs incarcérés n’y ont généralement pas droit.

Les lois sur l’emploi se fondent sur le statut du travailleur en tant qu’employé. Si vous êtes un employé, vous êtes protégé ; sinon, vous ne l’êtes pas. Les cours de justice s’appuient sur le caractère de la relation entre les parties et cherchent à déterminer, d’abord, si l’employeur a un contrôle suffisant sur les conditions de travail et ensuite, si la relation est d’abord à caractère économique.

Les travailleurs incarcérés ne sont pas expressément exclus de la définition de l’employé dans les statuts de protection du travail. Mais, dans les cas où des travailleurs de cette catégorie ont poursuivi leurs prisons-employeuses pour réclamer le salaire minimum, les cours ont jugé que la relation entre la prison et le travailleur incarcéré n’était pas de caractère économique ; ainsi, le travailleur n’est pas protégé par les statuts. En jugeant la relation entre les prisons et les travailleurs incarcérés comme sociale et pénale, les cours ont placé les salaires et les conditions de travail décentes hors de portée des prisonniers.

Les personnes incarcérées ou plus spécifiquement, « dûment déclarées coupables », n’ont pas le droit constitutionnel d’être libres. De plus, leur travail forcé n’est pas soumis aux protections dont jouissent les travailleurs employés aux mêmes tâches, mais de l’autre côté du mur de barbelés électrifiés.

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Angola à vie soulève des questions sur le potentiel de réhabilitation du travail forcé. Le travail, selon le directeur Cain, constitue une importante partie du processus de réhabilitation. Le travail forcé rembourse la société des coûts des peines de prison, corrige les comportements déviants et peut permettre de trouver une rédemption individuelle.

Un travail utile aide à cultive l’estime de soi, le sens de la valeur personnelle, et donne un sens à l’existence terrestre. Malgré tout, bien que certaines formes de travail puissent être importantes pour les prisonniers, la forme qu’il prend actuellement est pour le moins inquiétante. Ces travailleurs sont vulnérables à l’exploitation débridée que l’Amérique juge pourtant inhumaine depuis des décennies.

Une autre justification du travail forcé des prisonniers tient à une question d’équité. Pourquoi les prisonniers devraient-ils rester oisifs alors que les autres doivent travailler pour avoir un toit sur la tête et de la nourriture dans l’estomac ? Peut-être que les salaires minuscules, voire inexistants des travailleurs incarcérés constituent une forme de paiement en nature, une compensation pour le gîte et le couvert dont ils jouissent aux frais de l’État ?

Le bémol : ces coûts ne sont pas calculés comme il le faudrait. Le système pénal américain abonde en frais qui transfèrent la charge financière de l’incarcération aux condamnés ou à leurs familles. Les prisonniers sont soumis à des formes d’exploitation similaires à ces anciens « magasins de la compagnie » des villages miniers isolés qui profitaient de leur situation retirée pour surfacturer les produits proposés aux travailleurs locaux.

Pour finir, certains expliqueraient que malgré sa dureté, la travail forcé est une question de juste châtiment. Les travailleurs qui sont derrière des barreaux méritent-ils un traitement égalitaire ? Après tout, ce sont des meurtriers, des criminels, toutes sortes de pécheurs et de déviants. L’attrait de cet argument réside dans sa simplicité : les gens qui ne se comportent pas comme des êtres humains dignes de ce nom ne méritent pas d’être traités comme des humains dignes de ce nom.

Il y aurait beaucoup à dire sur les lacunes de cette philosophie de type œil pour œil, et sur l’importance de résister à ce réflexe dans le contexte d’actions d’état et de politiques publiques. Comme Ta-Nehisi Coates l’a décrit dans son article pour The Atlantic, une série de facteurs de risques – la maladie mentale, l’illettrisme, la pauvreté et l’addiction à la drogue – augmente exponentiellement les chances d’échouer un jour en prison. Selon un rapport, plus de la moitié des prisonniers du système carcéral des USA souffrent de maladies mentales. Normalement, ces facteurs de risque sont du ressort des services sociaux et de santé. L’Amérique a fait le choix d’y répondre par le système pénal, mais il y a d’autres voies.

Il reste une raison de se préoccuper du système de travail forcé des prisons. Un bref dialogue des premières minutes de la vidéo, entre un prisonnier au volant d’un buggy et Jeffrey Goldberg, de l’Atlantic, la suggère :

Prisonnier âgé : J’ai été emprisonné le 25 juillet 1981.
Journaliste : Pour quel motif ?
Prisonnier âgé : Meurtre au second degré.
Journaliste : Vous l’avez fait ?
Prisonnier âgé : Non.
Journaliste : Mais vous êtes ici.
Prisonnier âgé : Je suis ici.

Peut-être le croyons-nous. Le plus probable est que non. Que nous croyions ce prisonnier en particulier ou non, une longue expérience et d’amples recherches prouvent un fait incontournable : il y a des  innocents enfermés à Angola. Nous ne savons pas lesquels, mais nous savons qu’ils sont là et que, selon toute probabilité, ils sont majoritairement noirs. Dans le système pénal américain, « dûment déclaré coupable » ne signifie pas toujours ce que nous voudrions.

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Les histoires individuelles sont indéniablement importantes – pour l’esclave peinant dans le Sud d’avant la guerre de Sécession, un bon maître était un don du ciel. Burl Cain est peut-être bien le meilleur que les prisonniers d’Angola pouvaient espérer, un directeur attentionné, aimable et créatif. C’est certainement un homme qui tente de faire de son mieux, avec les moyens dont il dispose, pour une population oubliée par la société.

Mais les histoires individuelles ne sont pas suffisantes. Quand nous nous fixons sur les individus, nous ratons le contexte. Le contexte, ici, est palpable dès les premières images d’Angola à vie.

Des mouvements de la caméra, de ses zooms et de ses panoramiques sur des champs, avec ces corps noirs courbés sur leur travail et ces gardes qui les surveillent, l’image qui émerge est celle de l’esclavage, d’un système pénal empreint d’oppression raciste, de compagnies privées profitant de ces travailleurs vulnérables et privés de droits. C’est l’image d’une caste entière d’homme reléguée à travailler pour rien, condamnée à semer à perpétuité pour le compte des autres.

 

Traduction Entelekheia

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