Comment l’esclavage a fondé le capitalisme américain

Par Garikai Chengu

Cet article est paru sur Counterpunch sous le titre How Slaves Built American Capitalism

L’expansion de l’esclavage au cours des huit premières décennies suivant l’indépendance des USA a fondé le développement et la modernisation des États-Unis. Dans son livre The Half Has Never Been Told: Slavery and the Making of American Capitalism (2014), l’historien Edward Baptist détaille la façon dont, dans le courant d’une seule vie, le Sud est passé d’une étroite bande côtière de plantations de tabac à un empire cotonnier continental, et les États-Unis à une économie moderne, industrielle et capitaliste.

Par la torture et la coercition, les propriétaires d’esclaves tiraient une grande efficacité de leurs esclaves, ce qui a permis aux USA de prendre le contrôle du marché mondial du coton, l’une des matières premières-clés de la Révolution industrielle, et de devenir une nation puissante et prospère.

Au début du XIXe siècle, le coton était ce que le pétrole allait devenir au XXe : un produit déterminant pour la richesse des nations. Le « roi-coton », qui comptait pour 50% des exportations américaines, a fondé la prospérité économique des États-Unis. L’Amérique doit donc son rang de premier pays du monde développé à l’esclavage.

En théorie, le capitalisme et l’esclavage sont des systèmes fondamentalement opposés, dont l’un est basé sur le travail libre et l’autre sur le travail forcé. En pratique, toutefois, le capitalisme aurait été impossible sans l’esclavage. Aux États-Unis, des universitaires ont démontré que les profits du travail forcé n’allaient pas seulement aux planteurs du Sud dont les esclaves cueillaient le coton ou coupaient la canne à sucre. L’esclavage était également un rouage essentiel des industries qui dominent aujourd’hui l’économie américaine : les assurances, la finance et l’immobilier.

Wall Street s’est construite sur l’esclavage. Pour repousser les indiens qui voulaient reprendre leurs terres, les premiers colons à occuper les lieux, des Hollandais, firent construire par des esclaves le mur qui donne son nom à la rue. Et, pour gérer le colossal commerce d’êtres humains du pays, en 1711, des officiels de New York établirent un marché à esclaves à Wall Street.

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Marché aux esclaves de Wall Street, gravure. Date inconnue.

Beaucoup de banques américaines de premier plan, y compris JP Morgan et Wachovia Corp, ont gagné des fortunes sur l’esclavage et acceptaient des esclaves comme « garanties ». JP Morgan a récemment admis qu’elle avait « accepté approximativement 13 000 esclaves comme garanties sur des prêts, et avait pris possession d’approximativement 1 250 personnes esclaves. »

L’histoire racontée par les manuels scolaires américains, qui se focalise sur les régions du Sud plutôt que sur le pays entier, décrit l’esclavage comme une aberration brutale et contraire au règne américain national de la démocratie et de la liberté. Cette réécriture de l’esclavage le dépeint comme une déviation malencontreuse dans la marche vers la modernité de l’Amérique, et certainement pas comme le moteur de sa prospérité. Rien n’est plus fallacieux.

Pour pleinement comprendre l’importance de l’esclavage dans le capitalisme américain, il suffit de se pencher sur l’histoire d’un vendeur de produits séchés de l’Alabama d’avant la guerre de Sécession, Lehman Brothers. [Ndt, Lehman Brothers, une épicerie familiale, est devenue une entreprise de courtiers en coton, puis une banque. Le coton était, bien sûr, récolté par des esclaves.] Warren Buffet est le PDG de Berkshire Hathaway et le milliardaire le plus riche des USA. Berkshire Hathaway est l’héritière d’une firme de textiles de Rhode Island dont les bénéfices étaient assurés par l’esclavage.

 Dans le nord, la Nouvelle-Angleterre abritait l’industrie textile et les abolitionnistes américains, qui s’enrichissaient sur le dos des esclaves du sud. Les capitaines d’industrie de la Nouvelle-Angleterre surveillaient constamment le prix du coton ; leurs filatures auraient été à l’arrêt sans le travail des esclaves des plantations lointaines.

Le livre de la journaliste Anne Farrow, Complicity: How the North Promoted, Prolonged, and Profited from Slavery (Complicité : comment le nord a soutenu, prolongé et profité de l’esclavage. Ndt, non traduit en français), met en lumière les milliers de liens entre la bourgeoisie du nord et le système de l’esclavage : ils achetaient de la mélasse produite par des esclaves et vendaient du rhum dans le cadre du commerce triangulaire ; ils prêtaient de l’argent à des planteurs du sud, et la majorité du coton vendu à la Grande-Bretagne transitait par des ports de Nouvelle-Angleterre.

Même s’il a été abusivement décrit en héros des droits civils, Abraham Lincoln ne croyait pas à l’égalité entre les noirs et les blancs. Son plan consistait à renvoyer les noirs d’Amérique en Afrique, et s’il n’avait pas été assassiné, il aurait probablement officiellement proposé le retour des noirs en Afrique après la guerre. Lincoln admettait même que la proclamation d’émancipation [des esclaves], dans ses propres mots, était seulement « une mesure pratique de guerre » destinée à convaincre la Grande-Bretagne que le nord des USA était guidé par « un peu plus que la seule ambition ».
Pour les noirs, la fin de l’esclavage, il y a un siècle et demi, n’a été que le début d’une quête d’égalité démocratique et économique inachevée à ce jour.

 

Contrairement à l’opinion généralement admise, l’esclavage n’est pas le produit du capitalisme occidental. Le capitalisme occidental est le produit de l’esclavage.

Avant la Deuxième Guerre mondiale, le consensus des élites américaines voyaient la civilisation capitaliste comme un système colonialiste et racialiste. A ce jour, le capitalisme américain ne peut être décrit que comme un « capitalisme racialiste »issu de l’émergence simultanée et interdépendante du suprémacisme blanc et du capitalisme dans l’Amérique moderne.

Les personnes noires d’Amérique vivent dans un système capitaliste racialiste. Le capitalisme racialiste exerce son autorité sur les minorités noires à travers un éventail impressionnant de lynchages par la police, d’augmentation des profits par l’incarcération de masse de noirs [Ndt, le travail gratuit, autrement dit l’esclavage, est autorisé par la Constitution des USA pour les prisonniers incarcérés] et d’inégalités économiques opérées par les institutions.

Voir un Afro-américain au sommet du pouvoir au pays de l’esclavage aurait été enthousiasmant, si seulement les indicateurs de l’égalité entre noirs et blancs n’étaient pas en train de s’effondrer. De fait, au cours des mandats d’Obama, l’écart des revenus moyens des ménages a baissé à 7 cents pour un ménage noir par dollar blanc. La différence entre le chômage des blancs et des noirs s’est également creusée de quatre points en défaveur des noirs depuis l’investiture d’Obama.

La police de la nation a historiquement fait respecter le capitalisme racialiste. Les premières forces de police moderne des USA étaient des patrouilles anti-esclaves et des vigiles nocturnes tous deux destinés à contrôler les comportements des Afro-américains. La littérature historique établit clairement qu’avant la guerre de Sécession, une force de police officielle existait dans le seul but d’opprimer la population esclave et de protéger les propriétés et les intérêts des blancs propriétaires d’esclaves. Les parallèles entre les exactions des patrouilles anti-esclaves et les violences policières actuelles contre la communauté noire sont trop flagrants pour être ignorés.

Dès les débuts des premières forces de police des USA, les lynchages ont été les clés de voûte de la loi et de l’ordre du capitalisme racialiste. Quelques jours après l’abolition de l’esclavage et avec la bénédiction du gouvernement, la pire des organisations terroristes de l’histoire des USA s’est formée : le Ku Klux Klan.

La majorité des Américains croient que les lynchages relèvent d’une forme dépassée de terrorisme racialiste, celle qui avait miné la société américaine jusqu’à la fin de la période des lois Jim Crow [ Ndt, lois ségrégationnistes appliquées entre 1877 et 1965] ; malgré tout, la tendance américaine au meurtre d’Afro-américains n’a fait qu’empirer depuis. Le Guardian notait récemment que, selon bon nombre d’historiens, entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, une moyenne de deux Afro-américains étaient lynchés chaque semaine. Comparons cela avec des données compilées par le FBI, qui montrent qu’une personne noire est tuée par la police plus de deux fois chaque semaine, et il devient clair que les brutalités policières contre la communauté noire ont empiré.

Les meurtres, les lynchages sont nécessaires à la perpétuation des structures du capitalisme racialiste, ce qui explique pourquoi à ce jour, le gouvernement des USA refuse de classer le KKK comme organisation terroriste domestique. [Ndt, dans un accès de cette schizophrénie typique de l’Establishment progressiste américain – d’aucuns parleraient d’hypocrisie – Hillary Clinton est allée jusqu’à appeler « son ami et mentor » un membre éminent du KKK, le sénateur Robert Byrd.)

La terrorisation des communautés noires va de pair avec le contrôle systématique et l’emprisonnement des noirs. En grande partie grâce aux méthodes racistes de la Guerre contre la drogue, les États-Unis incarcèrent plus d’Afro-américains, en pourcentage, que les Sud-Africains au plus fort de l’Apartheid.

Les prisons privées ont été bâties par des capitalistes, pour des capitalistes. Le système des prisons privées dépend de l’emprisonnement de noirs pour sa survie, de la même façon que les USA à leurs débuts dépendaient de l’esclavage.
Plus de noirs sont aujourd’hui en prison ou en liberté surveillée qu’il n’y avait d’esclaves en 1850, avant la guerre de Sécession.

Le « décollage » des USA au XIXe siècle ne s’est pas fait en dépit de l’esclavage, mais en très grande partie grâce à lui. Le capitalisme a été créé par l’esclavage et l’esclavage, à son tour, a créé l’héritage persistant d’un capitalisme racialiste qui perdure à ce jour aux USA.

Historiquement, il y a un contraste cruel entre les idéaux proclamés de l’Amérique, d’un côté, et le statut apparemment permanent de citoyen de seconde classe des Afro-américains de l’autre. C’est l’ironie amère de cette statue dénommée « liberté » qui voyait débarquer à New York des millions d’immigrés pleins d’espoir dans leur avenir, à la fin du XIXe siècle, alors que les paysans noirs esclaves du sud courbaient le dos dans des champs de coton. C’est l’hypocrisie d’une idéologie raciste qui se posait ouvertement des questions sur la valeur humaine des noirs, d’un côté, tout en célébrant la victoire contre le nazisme de l’autre.

Le problème racial est le dilemme national qui continue de projeter une ombre menaçante sur l’expérience démocratique américaine. Le mécontentement des communautés noires continuera à monter jusqu’à un incontrôlable point d’ébullition, sauf si les pratiques esclavagistes du capitalisme racialiste américain arrivent à être complètement démantelées.

Traduction Entelekheia.

 

Pour aller plus loin : USA, l’esclavage encore et toujours

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