La Bolivie a vu une baisse des crimes liés à la drogue après avoir suspendu les activités de la division anti-drogue américaine

Au contraire de la Bolivie (un pays traditionnellement consommateur de feuilles de coca), où depuis 2004, la fin des opérations anti-drogue nord-américaines, et la légalisation et la simple régulation de la production et de la vente de coca ont donné de bons résultats, nous ne pensons pas qu’il faille légaliser la drogue en France ; en revanche, le cas de la Bolivie met en lumière les failles béantes de la soi-disant « guerre » occidentale contre la drogue. Les erreurs, violences déplacées et mauvais résultats des méthodes américaines, qui oscillent d’un extrême à l’autre (soit répression brutale, soit légalisation tous azimuts), ont été cruellement mis en lumière par les politiques raisonnées et non-violentes du président bolivien Evo Morales.

Comment fait la Bolivie ? A-t-elle mis en œuvre une vraie légalisation au sens où l’Occident l’entend ? Pas vraiment. L’État régule, à la feuille de coca près, une production entièrement destinée à son marché intérieur, qui consomme de la coca comme la France du vin ou le Royaume-Uni de la bière.
Rien ne doit sortir du pays ou être transformé en cocaïne.


Par Simeon Tegel
Paru sur Vice.com sous le titre Bolivia ended its drug war by kicking out the DEA and legalizing coca


Assis pieds nus sur une souche, un fermier surveille plus de 100 kilos de feuilles de coca qui sèchent devant sa hutte de la forêt de la région de Chapare, dans la chaleur étouffante du cœur du pays de la coca, la Bolivie.

Les feuilles, dit-il, représentent l’une de ses trois récoltes annuelles, et elles poussent sous l’égide de la politique bolivienne de production légale et régulée de la coca. Chaque récolte lui rapporte quelque chose comme 200 dollars au marché, mais la moitié part dans des frais, dont des insecticides et les salaires des locaux qui l’aident à cueillir les feuilles dès leur maturité, avant qu’elles se flétrissent.

En mâchant des feuilles de coca, le fermier raconte les difficultés de sa vie quotidienne, quand la production de coca était encore illégale dans son pays.

La coca, un stimulant léger, est utilisée depuis des millénaires par les populations andines dans les boissons et la cuisine, bien qu’elle soit le plus souvent mâchée crue pour donner de l’énergie et traiter des troubles légers comme le mal des montagnes ou les douleurs menstruelles. La plante est également l’ingrédient de base de la cocaïne et la cible d’efforts menés par les USA contre les narcotiques à travers l’Amérique du Sud. De 1997 à 2004, un programme américain d’éradication par la force de la coca en Bolivie a plongé la région de Chapare dans un grave conflit.

« Ils arrivaient sans s’annoncer, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, pour nous interroger – ils nous frappaient sans raison, » dit le fermier à propos des forces anti-narcotiques paramilitaires soutenues par la division anti-drogue du Département de la Justice américain (Drug Enforcement Administration, DEA). « Nous dormions en général à l’extérieur, dans le champ de coca, pour qu’ils ne nous trouvent pas. »

Même si sa récolte est totalement légale depuis 2004, quand le gouvernement bolivien a pris la décision sans précédent de légaliser la production destinée au marché intérieur, ces sombres souvenirs pèsent encore assez pour que le paysan nous demande de taire son nom.

Où que vous alliez dans le Chapare – l’une des deux régions productrices de coca de la Bolivie – vous entendez les mêmes histoires sur la vie au cours des années 90 et au début des années 2000 : des meurtres par les unités paramilitaires, des violences policières et des viols, et les protestations de fermiers cultivateurs de coca matées par la violence et les assassinats.

Les fermiers sont particulièrement reconnaissants envers le président Evo Morales, un ex-leader de cultivateurs de coca originaire du Chapare. Morales a expulsé la DEA de Bolivie en 2008 après que des confrontations violentes dans la région aient fait trente morts et qu’il ait annoncé ne plus pouvoir assurer la sécurité des agents américains.

« Aujourd’hui, c’est différent, la police est notre amie, » dit le fermier. « Avant, je regardais ailleurs quand ils passaient. Je ne voulais pas les regarder dans les yeux. Aujourd’hui, nous nous arrêtons et nous échangeons des salutations. »

La légalisation de 2004 a ouvert des relations de travail rapprochées avec l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, dont les estimations des terres dédiées à la coca dans ses trois pays producteurs – la Bolivie, le Pérou et la Colombie – sont utilisées pour calculer les quantités de cocaïne qui circulent dans le monde.

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L’agence de l’ONU aide le gouvernement bolivien à repérer les terres dévolues à la coca avec des images satellite et des visites de terrain menées par une petite armée d’inspecteurs. Selon le rapport annuel de l’agence sur le secteur de la coca en Bolivie, publié en juillet, l’aire de production du pays a baissé en 2015 à 20 200 hectares. C’est son niveau le plus bas depuis que l’agence a commencé à surveiller les récoltes de coca en 2003, et presque un tiers de moins que le total enregistré au cours de la dernière année de présence de la DEA en Bolivie. C’est également le niveau visé par le gouvernement, qui estime une production suffisante aux besoins du marché intérieur à 20 000 hectares – assez pour satisfaire aux besoins locaux tout en minimisant les possibilités de fuites illégales dans la production internationale de cocaïne.

Cela ressemble peut-être à un succès, mais la réforme révolutionnaire de la coca bolivienne n’est pas du goût de Washington. Ce mois-ci [Ndt, septembre 2016], le président Barack Obama a souligné la désapprobation américaine en expliquant, dans un mémo du Département d’État, que la Bolivie avait « manqué de façon significative » à respecter son engagement dans les efforts internationaux de lutte contre la drogue. Les seuls autres pays sur la liste [Ndt, des récriminations américaines] étaient le Vénézuela et la Birmanie.

Dans un email, un porte-parole du Département d’État a confié à Vice News que la Bolivie avait « entrepris quelques activités positives contre les narcotiques », mais que le pays n’avait pas assez saisi de cocaïne en transit ni détruit assez de plants de coca pour mériter l’approbation des USA.

Morales a clairement établi qu’il se moque de ce que pensent les USA.

« Nous, en Bolivie, sans bases militaires américaines et sans DEA, sans même partager la responsabilité des pays consommateurs de drogues, nous avons démontré qu’il est possible de se colleter au problème du trafic de drogue avec la participation de la population, » a-t-il dit cette année.

Morales a construit sa carrière politique dans les années 1990 et au début des 2000 en dirigeant un syndicat de cultivateurs du Chapare, où il a conduit des manifestations anti-éradication pendant la pire période de l’influence de la DEA.

La marche vers la légalisation avait toutefois débuté sous le mandat du président centriste Carlos Mesa, un an avant l’ascension au pouvoir de Morales, en 2005.

Le système – plus tard baptisé par Morales « coca oui, cocaïne non » – permet à chaque famille de cultiver jusqu’à 1600 mètres carrés, ou « un cato », de plants de coca. Les fermiers sont obligés de vendre leurs feuilles sur des marchés autorisés par licence, et s’ils ne peuvent pas produire de reçu, ils doivent justifier la perte de leur récolte (par exemple, à cause du mildiou) par un certificat délivré par leur association locale de cultivateurs.

Les dépassements de quotas peuvent donner lieu à des sanctions comme l’arrachage de quelques plants, voire de tous les plants du fermier en cause. Dans le Chapare, des comités de voisinage veillent à ce qu’aucun de leurs membres n’excède son « cato » et rapportent les transgressions aux autorités.

Le gouvernement aide aussi les fermiers qui souhaitent cultiver d’autres produits agricoles comme les agrumes, les arachides, le manioc et le riz. Des subventions de l’Union européenne soutiennent la substitution de la coca par de l’aquaculture de poissons locaux du fleuve Amazone.

« Les familles ont besoins d’aides pour diversifier leur production, pas de prohibition – vous ne pouvez pas forcer les gens à ne pas avoir faim, » en dit Sanho Tree, un expert en politique anti-drogues à l’Institute for Policy Studies, un think tank de gauche libérale basé à Washington. « Par son refus de comprendre cette réalité, l’approche américaine garantit la perpétuation du cercle vicieux. »

La réprobation de Washington envers la Bolivie contraste avec son approbation de routine des efforts anti-narcotiques fondés sur l’éradication de ses deux alliés régionaux, la Colombie et le Pérou, qui font tous deux pousser beaucoup plus de coca. Les stratégies dans ces deux pays ressemblent à un combat contre une hydre ; pour une récolte coupée ici, neuf autres repoussent ailleurs. Les observateurs critiques soulignent que l’éradication ne fait rien pour réduire la demande de coca pour la production internationale de cocaïne ou la pauvreté des cultivateurs.

L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime rapporte que le Pérou comptait 40 300 hectares de coca en 2015, presque exactement la même superficie qu’en 2001 – l’année où l’agence a compilé les statistiques péruviennes pour la première fois. Pour sa part, l’année dernière, la Colombie a vu sa production grimper en flèche – de 40% – à 96 000 hectares. Même si c’est seulement un tiers de sa superficie de 2001, cela reste une augmentation inquiétante par rapport à son point le plus bas de 2013.

Le lien entre le nombre d’hectares et les quantités de cocaïne produite est compliqué à établir à cause de variations dans la qualité des terres cultivées, du climat, de la latitude et des techniques de transformation. La plupart des experts estiment que la coca colombienne donne plus de cocaïne que celles du Pérou ou de Bolivie à cause de techniques de transformation plus avancées et de conditions naturelles permettant quatre récoltes par an.

L’Office des Nations unies a estimé que la récolte de 2015 de coca de la Colombie avait pu donner 646 tonnes de cocaïne, dont la majeure partie est partie en direction des USA. L’ONU n’a pas fait de calculs équivalents pour les quantités produites en Bolivie et au Pérou, qui tendent à fournir les marchés différents d’Asie, d’Europe et d’Amérique du Sud.

De grandes quantités de cocaïne péruvienne continuent de traverser la Bolivie via des avions légers et des passeurs qui transportent des briques de cocaïne, dans leur sac à dos, à travers la jungle dense et montagneuse de la région frontalière.

Tim Torlot, l’ambassadeur de l’Union européenne à La Paz, dit qu’il aimerait voir plus d’interdictions de la part du gouvernement bolivien, mais qu’il cautionne quand même la stratégie générale du pays. « En règle générale, les Boliviens ont été de bons partenaires dans la lutte contre les narcotiques. Cela ne signifie pas que nous n’ayons pas de réserves, mais nous pensons qu’ils sont sérieusement engagés dans la réduction de la culture de la coca. Nous aimons bien la façon dont ils ont conçu leur politique, avec une approche intégrée. »

Pour Roxana Argandoña, une cultivatrice de coca de 49 ans et mère de quatre enfants qui vit dans les environs de la petite ville de Villa Tunari, le plus grand bénéfice de la légalisation a été la fin du climat de peur permanente.

Argandoña, un membre local éminent du parti au pouvoir, le Mouvement vers le socialisme (Movimiento al Socialismo, MAS), est à la tête du programme de droits de l’homme de la municipalité. Elle dit qu’elle passait tout son temps à prendre en charge des cas de voies de faits, de meurtres et de disparitions liés aux conflits de la coca. Aujourd’hui, elle dit voir surtout des affaires de violences domestiques.

« Il y avait toutes sortes de conflits avant. Aujourd’hui, les choses ne pourraient pas être plus différentes, » dit Argandoña. « Les soldats nous violaient et frappaient les hommes. Aujourd’hui, les deux côtés se respectent. Personne n’excède son cato. Quelques personnes se passent même de porte d’entrée. »

 

Traduction Entelekheia.


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Evo Morales, ex-cultivateur de coca et président de la Bolivie

Suite,

Morales, de Bolivie, accuse la division anti-drogue des USA (DEA) de vendre les drogues saisies

Ce communiqué du Ministère de la communication de Bolivie est paru sur TeleSur sous le titre Bolivia’s Morales Accuses US Drug Enforcement Agency of Selling Seized Drugs

Le président Evo Morales a affirmé que la DEA finançait des activités illégales par la vente de cocaïne saisie en Bolivie

Morales a déclaré que la DEA gardait 50% de la cocaïne confisquée dans le pays, quand elle avait son quartier général dans cette nation de l’Amérique du Sud. Selon le leader bolivien, le bureau anti-narcotiques a confirmé avoir utilisé des revenus de ventes illégales de drogue pour payer des officiels du gouvernement et des agents infiltrés.

Morales a rappelé le Plan Triennal mis en œuvre en 1988, sous le gouvernement du président Victor Paz Estenssoro, un programme qui cherchait à éradiquer la production de coca dans la province de Chapare. Ce plan était appliqué par les troupes de la patrouille mobile rurale sous pression des USA.

Le président a fait cette déclaration au cours d’une commémoration pour les 28 ans du massacre de Villa Tunari, où le 27 juin 1988, la DEA a tué neuf cultivateurs de coca.

Morales, lui-même ancien cultivateur de coca et syndicaliste, a rendu hommage à ceux qui se sont battus pour la défense de la coca et la clôture des activités de la DEA en Bolivie.

Le président Evo Morales a fermé le bureau local de la DEA en 2008 pour « espionnage » et « complot » contre son gouvernement.

Le président Richard Nixon avait créé la Drug Enforcement Agency (DEA) en 1973 pour livrer sa « guerre contre la drogue ». Depuis sa fondation, les USA ont augmenté le budget de la DEA de 70 millions de dollars à presque 3 milliards.

Un article publié en 2014 par le Huffington Post accusait la DEA de tuer des dealers de drogue présumés dans des pays où elle n’a pas juridiction et de saisir les drogues et l’argent pour ses gains personnels.

 

Traduction Entelekheia.

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