Débriefing : Les élections américaines, par Emmanuel Todd

Des relations de cause à effet décryptées, sans trompe-l’oeil ou autocensure idéologique, par un des nos intellectuels les plus sagaces.


Cet entretien est paru sur Atlantico sous le titre  Emmanuel Todd : « La question du racisme doit être posée sans illusion mais le discours qui vise à dire que le vote Trump est le vote des petits blancs racistes n’est pas seulement absurde, c’est juste le contraire »

 

Après le Brexit de juin dernier, c’est au tour du peuple américain de faire, avec l’élection de Donald Trump, un choix impensable. Lors d’une conférence faite à l’Audencia Business school de Nantes la veille de cette l’élection, vous n’en aviez pas du tout écarté l’hypothèse. Pourquoi ?

Emmanuel Todd : Cette conférence sur la crise de la globalisation et de la société américaine peut effectivement servir aujourd’hui à expliquer la victoire de Donald Trump. Mais je ne me suis pas mis en opposition pour le plaisir et j’essaye maintenant de comprendre pourquoi, comment j’ai résisté à la pression de l’école de l’impensable. Ce n’est pas du tout évident. Le modèle que j’utilise d’habitude ne fonctionne pas ici. J’ai consacré l’essentiel de ma vie de chercheur à dire qu’il fallait chercher les déterminants de la vie politique et idéologique au-delà de l’économie : dans les structures familiales, les valeurs religieuses, les stratifications éducatives.

Mais cette approche m’aurait amené à conclure que la société américaine pouvait supporter à l’infini le néolibéralisme, l’hyperindividualisme, la montée des inégalités, la stagnation ou même la baisse du revenu médian des ménages. La famille nucléaire anglo-saxonne est individualiste, libérale, mais pas du tout égalitaire. Le protestantisme des sectes, avec ses élus et ses damnés, est inégalitaire. La nouvelle stratification éducative en supérieurs, secondaires et primaires a rajouté une couche d’inégalitarisme à la société américaine. Il était donc possible d’imaginer (comme l’ont fait Hillary Clinton et la presse de l’establishment) que tout allait continuer. Le monde anglo-américain aurait engendré le néo-libéralisme parce que, pour le meilleur et pour le pire, il lui convenait. La résistance à la globalisation ne pouvait être qu’ailleurs, dans des pays attachés à l’égalité, comme la France, à l’intégration collective comme l’Allemagne ou le Japon, ou aux deux comme la Russie.

Je crois que c’est l’augmentation de la mortalité des Américains blancs de 45 à 54 ans entre 1999 et 2013 qui m’a fait craquer. La mortalité a un peu baissé pour les Blancs qui avaient fait des études supérieures complètes, elle a stagné pour ceux qui avaient fait des études supérieures incomplètes, elle a augmenté en-dessous de ce seuil, entraînant l’élévation du taux global. Nous en sommes au point où le groupe majoritaire, les Blancs, représentant 72% du corps électoral, est tellement en souffrance que sa mortalité augmente. Les causes de cette augmentation ne sont pas « naturelles » : il s’agit de suicides, d’alcool, de drogue, d’empoisonnements médicamenteux. A l’instinct je me suis dit : à ce stade, le système idéologique néo-libéral peut craquer. Cet indicateur est vraiment le signe que la globalisation économique a fini par conduire à une insécurité individuelle et sociale insupportable même en pays anglo-saxon. Les sondages « sortie des urnes » ont bien montré qu’au fond, la principale motivation du vote Trump était la volonté de changement. Tout sauf ce que représente Clinton.

Un taux de mortalité avertit le chercheur. La démographie est tellement plus fiable que l’économie!

Au fond, je suis revenu l’autre jour à la première intuition prospective de ma vie, antérieure à mon hypothèse et mes recherches sur la détermination des idéologies par les structures familiales. En 1976, j’avais prédit, à l’instinct, dans La Chute finale, l’effondrement du système soviétique, en me basant, fondamentalement, sur la hausse de la mortalité infantile russe entre 1970 et 1974. Je peux aujourd’hui boucler l’interprétation : la famille communautaire paysanne russe – égalitaire, autoritaire – a bien mené à l’idéologie communiste. Mais à un certain stade, l’absurdité économique et sociale du communisme est devenue telle que la Russie a fini par s’en débarrasser, par transcender sa propre détermination anthropologique. Il se passe aujourd’hui quelque chose du même ordre aux Etats-Unis. Une réalisation exagérée du potentiel idéologique individualiste et inégalitaire de la famille nucléaire absolue anglo-saxonne a mené l’Amérique dans une autre forme d’absurdité. La population finit par réagir et part dans une autre direction. Ce qui se passe en Amérique peut donc sans doute être mis en parallèle, en termes d’importance historique, avec ce qui s’est passé en Russie vers 1990. Dans les deux cas, un taux de mortalité avertit le chercheur. La démographie est tellement plus fiable que l’économie !

La chute du néo-libéralisme succède donc à celle du communisme. Le parallèle s’arrête ici j’espère. Le capitalisme est plastique, multiforme : il devrait permettre une reconstruction assez rapide de la nation américaine…

Vous envisagez le vote Trump comme une réaction démocratique égalitaire. Que faire de la dimension raciale du vote ? Le parti républicain est toujours un parti blanc. Les démocrates protègent les Noirs et les Hispaniques. On parle de Trump comme de l’élu des « petits blancs »

La lecture sociologique de cette élection s’est faite avant tout sur des critères d’éducation et de race. Mais il faut quand même regarder les thèmes électoraux. La campagne américaine a débuté par une double surprise, la montée en puissance de Bernie Sanders et celle de Donald Trump, qui avaient en commun la dénonciation du libre-échange. Sanders a échoué, mais Trump a réussi en s’émancipant idéologiquement du parti Républicain. Je vois bien en France et ailleurs tous ceux qui veulent penser que Trump n’appliquera pas son programme. Mais nous devons accepter de voir la tendance lourde de la société américaine, à gauche autant qu’à droite de l’échiquier idéologique. La véritable idéologie de l’Amérique c’est aujourd’hui ce que j’appelle la « globalisation fatigue ». Et d’une certaine façon, le programme de Trump a déjà commencé à être appliqué sous Obama. Les États Unis sont le pays qui a pris le plus de mesures protectionnistes depuis la crise et les dépenses de reconstruction des infrastructures ont déjà débuté. Commençons donc par valider une dimension marxiste de l’interprétation. Et un choix économique.

Il est vrai que Donald Trump a fait ses meilleurs scores chez les non éduqués blancs, mais il reste le fait que Trump est aussi un phénomène de classe moyenne, et qu’il fait un peu mieux que Clinton dans l’électorat blanc éduqué. Les Noirs ont voté à 88% pour Clinton, avec pourtant un taux de participation plus faible que pour Obama. Mais les mouvements les plus importants, par rapport aux élections précédentes, ont bien eu lieu en fonction des niveaux de revenus. Alors que le parti républicain était le parti des riches, il se contente aujourd’hui de faire jeu égal avec le parti démocrate chez ceux qui gagnent plus de 200 000 dollars par an. Globalement certes, on a l’impression que le niveau économique n’est plus tellement déterminant. Mais c’est le résultat d’une mutation extraordinaire : beaucoup de riches ont fui le parti républicain. D’ailleurs, pendant la campagne, l’argent est allé vers le parti démocrate. Wall Street a voté Clinton. Tout comme les chanteurs et acteurs branchés perçus comme « de gauche », liberal au sens américain, mais qui sont quand même, au fond, des milliardaires qui bénéficient à leur manière de la globalisation.

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