Débriefing : Les élections américaines, par Emmanuel Todd

Vous fuyez la question raciale

Non, vous allez voir. Je vais commencer par une blague pour semer le doute sur les lieux communs. Ces prétendus « prolos blancs incultes », de la Rust Belt, entre Grands Lacs et Pennsylvanie, ont voté démocrate lorsque le candidat était noir, ils ont cessé de voter démocrate lorsque la candidate est devenue blanche.

Mais soyons sérieux. Si l’on veut comprendre la question raciale, il faut remonter au fondement même de la démocratie américaine.

Le problème racial est en Amérique d’une épaisseur, d’une résistance extraordinaire. Il n’a aucun équivalent en France.

Le problème racial est en Amérique d’une épaisseur, d’une résistance extraordinaire. Il n’a aucun équivalent en France. Il n’y a pas chez nous de groupes où le taux de mariage mixte soit aussi faible que celui des femmes noires aux États Unis. Loïc Wacquant a bien montré dans Urban Outcast (parias urbains) que les banlieues françaises les plus pourries n’avaient rien à voir avec l’hyperghetto américain. Il y a pire : les États-Unis sont depuis l’origine une démocratie raciale. Les Anglais qui ont fondé l’Amérique ne croyaient pas en l’égalité des hommes. La seule façon d’expliquer leur conversion à un idéal égalitaire démocratique, c’est d’admettre que les Blancs sont devenus égaux en Amérique parce que la notion d’infériorité y a été collée sur des groupes raciaux ; sur les Indiens, puis sur les Noirs.

Comment cette question raciale structure-t-elle aujourd’hui l’espace politique américain ?

Dès Nixon, les Républicains ont utilisé le ressentiment blanc contre la déségrégation et contre l’émancipation politique des Noirs comme un instrument de lutte et de conquête électorale. Subtilement, en utilisant un langage codé, ils ont établi l’idée que l’État Providence (le welfare) était un truc pour les Noirs. Le parti Républicain, le parti de Lincoln et de l’abolition de l’esclavage, est rapidement devenu un parti blanc. La question raciale a été à partir de Reagan un levier fondamental de la révolution néolibérale. C’est largement par racisme que les électorats de Reagan, de Bush père et fils, ont applaudi aux suppressions d’impôts, à la destruction de l’Etat social de Roosevelt. C’est en tapant sur les Noirs que les classes moyennes et les classes populaires blanches se sont autodétruites… Une bonne partie de l’électorat blanc a voté, des décennies durant, contre ses propres intérêts économiques, silencieusement contre les Noirs, bruyamment pour des valeurs religieuses ou contre l’avortement. En 1984, spécifiquement, contre le protectionnisme de Walter Mondale, candidat démocrate écrasé par Reagan. On pourrait dire qu’il s’est agi d’un électorat fou, ou peut-être seulement masochiste. C’est cet électorat raciste et masochiste que les éditorialistes du Washington Post, du New York Times aux Etats-Unis, du Guardian et de l’Independent au Royaume-Uni, et de la presse française, semblent regretter. Ils ont la nostalgie de ces gens qui votaient contre leur intérêt et qui élisaient des Présidents qui réduisaient les impôts et faisaient la guerre en Irak.

Mais aujourd’hui, sur tous les plans, l’opinion, la sensibilité américaine bouge. L’irrationnel recule. La vague religieuse fondamentaliste est en régression comme l’a montré Putnam. L’idée d’intervention de l’Etat redevient populaire. C’est ça la véritable toile de fond de l’élection de Trump. C’est aussi pour cela qu’il a pu mettre l’intérêt économique réel des gens – le protectionnisme, le retour à la nation – au cœur de l’élection, plutôt que la passion religieuse ou raciale. La question du racisme doit être posée sans illusion mais le discours qui vise à dire que le vote Trump est le vote des petits blancs racistes, n’est pas seulement absurde, c’est juste le contraire.

Mais les Noirs n’ont pas voté Trump…

Exact, mais à ce stade, il faut se demander qui est responsable de la racialisation persistante du vote. Je suis convaincu que cette fois-ci, elle est venue des démocrates, par un discours raciste inversé. Les démocrates proposaient une alliance électorale perverse, ou vicieuse, je ne sais que dire, associant aux vrais privilégiés économiques et éducatifs du système, toujours blancs majoritairement, une sorte de mercenariat électoral des minorités, hispanique et noire, pour casser le cœur blanc de la démocratie américaine. Ce qui m’a le plus écoeuré dans ce processus, c’est la façon dont Hillary Clinton a évincé Bernie Sanders, dont je me sentais évidemment très proche. J’ai suivi les primaires démocrates Etat par Etat. Et c’est bien l’électorat noir qui a empêché la victoire de Sanders. En 2016 l’aliénation politique a changé de couleur. On est passé d’un système où le cœur de l’électorat blanc votait contre ses intérêts à un système où l’électorat noir a voté contre ses intérêts. En effet, les Noirs, surreprésentés dans le monde ouvrier, moins éduqués malgré des progrès importants, sont le groupe qui a le plus souffert du libre-échange, et qui continue d’en souffrir le plus. Le paradoxe ultime de l’élection qui vient d’avoir lieu est que si Trump applique son programme protectionniste, les Noirs seront les premiers à en bénéficier.

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