Débriefing : Les élections américaines, par Emmanuel Todd

Après le Brexit, après Donald Trump, quelles sont les leçons à tirer, pour la France et l’Europe, de ce qui s’apparente de plus en plus à un mouvement de fond ? Comment jugez-vous la réaction officielle de François Hollande ?

Quand on me parle de François Hollande, je hausse les épaules. Ma seule demande, en ce qui le concerne, c’est qu’il rembourse ses frais de coiffeur à la République. Il est nul, au bord d’une rupture psychique avec le réel, mais il est injustement devenu le bouc émissaire de la médiocrité de la classe politico médiatique française. Aucun des candidats du système ne fera autre chose que la politique de Hollande : rester dans l’euro et dans le libre-échange. Avec les mêmes conséquences désintégratrices pour la société française, et la même montée de violence qui en résulte.

Mais ce serait pourtant pour les « élites » françaises le moment d’être lucides et de ne pas refaire en 2017 l’erreur de 1981 : agir à contre temps des pays dominants et leaders, anglo-saxons.

Regardez. La révolution néolibérale démarre avec Thatcher en 1979 et Reagan en 1980 ; en 1981 la France de Mitterrand opère un contretemps exceptionnel. Alors que le virage néolibéral commence, la France amorce un virage soviétique. Elle nationalise. Tout cela pour aboutir, dès 1983, à un retournement mal maitrisé, qui se croit néolibéral mais qui n’est en fait qu’austéritaire. Nos hauts-fonctionnaires naïfs vont finir par concevoir l’euro en le pensant libéral alors qu’il s’agit en fait d’une construction typiquement étatique, presque soviétique dans son désir de domination par en haut de la société.

Après le Brexit, et Donald Trump, les Anglo-saxons bougent dans le sens de la reconstruction nationale et s’éloignent de l’idéal de la globalisation.

2017 sera peut-être l’occasion, pour la France, de faire la même erreur, mais à l’envers. Après le Brexit, et Donald Trump, les Anglo-saxons bougent dans le sens de la reconstruction nationale et s’éloignent de l’idéal de la globalisation. Nos candidats de droite, dont l’un sera président, font assaut de néolibéralisme. Tous sont des libre-échangistes bêtas. L’un d’entre eux sera peut-être un nouveau Mitterrand, agissant à contretemps sur la scène mondiale.

Vous faites l’impasse sur le Front national

En France, on peut avoir le sentiment que le Front national est le parti trumpien. Mais il y une différence de fond : aux Etats Unis, au Royaume Uni, la dissidence est venue de l’intérieur même du système : Boris Johnson, Donald Trump sont des gens du système. De son côté, la France n’a trouvé, pour défendre ces idées, que des parias d’extrême droite structurellement marginalisés. Leurs chances de succès restent faibles parce qu’il y a dans chaque peuple une forme de légitimisme, le besoin, pour changer démocratiquement les règles, qu’une fraction au moins des classes dirigeantes accepte de le représenter. En France, ce chemin semble pour le moment bien bouché. Nos classes dirigeantes ne cultivent ni l’originalité ni la souplesse. C’est inquiétant. Le modèle français, ce n’est pas le modèle d’une élite qui lâche lorsqu’il est encore temps, c’est celui d’une élite qui se fait couper la tête. Sur cette base, quand même, je lance par civisme un appel à la droite française : il n’y aurait pas chez vous quelques types audacieux et créatifs disposés à nous éviter des affrontements brutaux ?

 


Pour aller plus loin :

Bien au-delà des électeurs de Trump – depuis les tout débuts des USA, en fait, et par tous leurs gouvernements sucessifs, Républicains comme Démocrates – Le racisme atavique du pays est-il entretenu à dessein pour des raisons de rentabilité économique ?

Sur les passerelles actuelles entre esclavage et économie capitaliste aux USA (à ce jour, de par sa Constitution, le pays autorise la réduction en esclavage des personnes incarcérées. Une fois jugées, condamnées et emprisonnées, elles servent de main-d’œuvre quasi-gratuite à des entreprises qui les louent par équipes entières aux États, d‘où le plus fort taux d’incarcération de la planète, principalement de noirs), voir USA, l’esclavage encore aujourd’hui, article repris de The Atlantic.

Sur le racialisme des USA et ses liens historiques avec le capitalisme américain, voir Comment l’esclavage a fondé le capitalisme américain, article repris de Counterpunch.

 

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