Quand les féministes de gauche et les catholiques conservatrices s’unissent

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Un article qui souligne les différences fondamentales entre le féminisme américain et européen. En Europe, les féministes combattent généralement la GPA ; aux USA, soit elles sont plutôt en sa faveur, soit elles y sont indifférentes. L’explication de ces divergences de fond se trouve probablement dans les notes du sociologue Emmanuel Todd sur l’inégalitarisme culturel des anglo-saxons. Pour résumer en quelques mots, le féminisme continental européen englobe toutes les problématiques féminines, sans distinction d’origine, de couleur de peau, de classe sociale ou de niveau de fortune ; il s’oppose donc majoritairement à la GPA. En revanche, comme l’avait expliqué une féministe afro-américaine après la « marche des femmes » tenue contre l’élection de Donald Trump, le 21 janvier dernier à Washington DC, le féminisme dominant dans la gauche anglo-saxonne est en réalité un combat pour les droits de la femme blanche aisée (qui est donc, comme l’explique l’article ci-dessous, en faveur de la GPA, à savoir du privilège, pour une femme riche ou par extension d’un couple masculin de même sexe, de louer le ventre d’une femme pauvre). Pour sa part, la femme américaine noire et/ou pauvre s’oppose à la GPA à cause de son rapport marchand à l’humain et en conséquence, de sa proximité idéologique avec l’esclavage. Selon les cultures, égalitaire ou inégalitaire, le mot « féminisme » recouvre donc des conceptions très différentes de la femme : en Europe, la ligne de partage est celle des sexes ; aux USA, même et surtout chez les libéraux de gauche censément « antiracistes » et « progressistes », elle s’établit prioritairement selon des critères probablement inconscients de race, de classe sociale et/ou de fortune.

Mais comme toute règle comporte des exceptions, il convient ici de saluer le travail inlassable d’une association américaine, le Center for Bioethics and Culture, qui sillonne le monde depuis des années pour observer, filmer et dénoncer le business de la GPA.

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Par Anna Momigliano
Source : The Atlantic.com

En Europe, une question liée au droits des femmes a donné lieu à un improbable partenariat

Les catholiques conservateurs et les féministes de gauche se retrouvent souvent à l’opposé dans les débats politiques, notamment sur ce que les femmes peuvent faire ou non de leurs corps. Malgré tout, en Europe, il y a une question liée aux droits des femmes sur laquelle l’Église catholique, qui est bien connue pour ses positions pro-vie, trouve un terrain d’entente avec les féministes pro-choix : la GPA.

La pratique de porter un enfant à terme pour une tierce partie est légale aux USA et au Canada, mais pas dans la majeure partie de l’Europe de l’Ouest. Quelques pays, comme la France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie et la Suède l’ont carrément interdite. D’autres, comme le Royaume-Uni, n’ont pas de lois spécifiques sur la GPA, mais reconnaissent la femme qui donne le jour comme la mère légale, rendant impossibles les contrats de GPA. [1] Le Parlement européen a rejeté la GPA dans une résolution non contraignante en 2015.

Au cours d’une conférence de haut niveau sur la GPA tenue dans la Chambre basse du parlement de Rome en mars 2017, l’une des organisations féministes les plus en vue d’Italie a demandé aux Nations-Unies d’interdire mondialement la GPA, la décrivant comme « incompatible avec les droits de l’homme et la dignité des femmes ». L’organisation féministe, Se Non Ora Quando, a accédé à une renommée internationale en 2011, en organisant une manifestation contre le premier ministre de l’époque, Silvio Berlusconi, et le groupe est bien connu pour ses positions nettement pro-choix. Il était donc normal que des féministes de gauche venues d’Italie, d’Allemagne, de France et de Suède assistent à la conférence. Mais des catholiques conservatrices étaient également présentes, et la conférence a reçu l’approbation des médias catholiques, notamment Avvenire, le journal détenu par la conférence épiscopale des évêques italiens.

Ce regroupement des catholiques conservateurs et des féministes de gauche a été la dernière manifestation d’une coalition anti-GPA qui s’est construite en Europe au cours de ces dernières années. La même convergence est apparue en Espagne où le Partido Popular, de droite catholique, s’est joint à des députées féministes de partis à tendance de gauche, comme les Socialistes ou Podemos, pour entraver la légalisation de la GPA. Et cela s’est également manifesté en France, où un collectif féministe de gauche et l’organisation catholique Manif pour Tous ont lancé des campagnes similaires contre la GPA.

Malgré tout, la conférence de Rome était unique par son aspect international, et le fait qu’y figuraient des participants issus de l’intégralité du spectre politique, de la députée socialiste française Laurence Dumont, Vice-présidente de l’Assemblée nationale en charge des activités internationales, jusqu’à Beatrice Lorenzin, la ministre conservatrice italienne de la Santé ou à Susanna Tamaro, l’une des romancières les plus célèbres d’Italie.

Les Européens contournent les restrictions sur la GPA en achetant des enfants à des mères porteuses à l’étranger, avec les USA en destination majeure du tourisme de la reproduction. Cela a parfois amené les autorités européennes à adopter un attitude de tolérance envers la GPA, pour autant qu’elle se situe à l’étranger. Par exemple, un juge de la ville de Trente en Italie, a récemment reconnu les droits parentaux d’un couple de même sexe sur deux garçonnets nés d’une mère porteuse américaine.

Aujourd’hui, les militantes pensent qu’il y a « une forte pression en faveur de la légalisation de la pratique », m’a dit la porte-parole de la conférence, Marina Terragni. Terragni est une essayiste féministe qui a écrit un livre contre la GPA, Mère temporaire.

L’Église catholique s’est opposée à cette pratique depuis la fin des années 1980. Avec le document « Donum Vitae », la Congrégation pour la Doctrine de la Foi du Vatican a d’abord exprimé son opposition à toute fertilisation in vitro en 1987. La GPA, en particulier, a été définie comme « un échec objectif d’assumer ses obligations d’amour maternel, de fidélité conjugale et de maternité responsable » parce qu’elle crée « une division entre les éléments physiques, psychologiques et moraux » qui mènent à fonder une famille.

La Congrégation pour la Doctrine de la Foi a répété sa position en 2008 avec « Dignitas Personae ». Dans ce nouveau document, l’Église a aussi mis au ban la dénommée « adoption prénatale », soit la pratique consistant, pour une femme, à porter à terme un embryon non biologiquement lié à elle, qui aurait sinon été détruit parce que les parents biologiques n’en veulent pas. L’adoption d’embryons a été encouragée par des groupes chrétiens pro-vie, notamment les Évangéliques, mais elle a été rejetée par les catholiques en tant que forme déguisée de GPA.

L’opposition des catholiques à la GPA ne devrait pas surprendre, étant donné que l’Église rejette la séparation entre la sexualité et la reproduction. Ce qui est peut-être plus surprenant est que les féministes européennes se soient investies dans un combat contre une pratique qui ne dérange que très peu leurs consoeurs nord-américaines.

En fait, pour certains libéraux nord-américains, les positions anti-GPA semblent entrer en conflit avec les valeurs d’égalité de genre et les droits LGBT. Après tout, si toutes les femmes sont autorisées à acheter du sperme à des fins de PMA, pourquoi les hommes ne seraient-ils pas en droit d’acheter des ovocytes et des services de mères porteuses ? La GPA autorise aussi des couples de même sexe à avoir des enfants biologiques, une prérogative autrement limitée aux couples hétérosexuels.

« Les féministes le voient comme un combat contre le patriarcat, les catholiques comme un combat pour la préservation de la famille traditionnelle, les anarchistes comme un combat contre le capitalisme »
Pourtant, en Europe, il n’est pas rare de voir une opposition de gauche sociétale à la GPA. En France, par exemple, la plus grande association lesbienne, la Coordination Lesbienne, s’oppose à la GPA depuis 2011, et des féministes progressistes comme la philosophe Sylviane Agacinski se sont jointes à la cause. En Suède, c’est le mouvement social-démocrate – qui s’était félicité d’être « le premier gouvernement féministe » au monde – qui a interdit la GPA en 2016. Le Parti féministe d’Espagne a également soulevé des objections.

Toutes les féministes européennes ne rejettent pas cette pratique : en Italie, par exemple, Se Non Ora Quando—Factory, un groupe qui s’est éloigné de Se Non Ora Quando précisément à cause de la GPA, la soutient en expliquant que « le désir de devenir une mère ou un père a acquis un nouveau sens ». Les positions anti-GPA sont toutefois majoritaires au sein du féminisme européen.

« Pour moi, le combat contre la GPA, c’est un des aspects du combat contre le patriarcat », a dit Terragni. « Pendant des milliers d’années, le patriarcat a tenté de réduire les femmes à du bétail reproducteur, à des pondeuses, et la GPA n’en est qu’une nouvelle forme encore plus extrême. »

Terragni explique qu’en tant que féministe, elle soutient « l’affirmation de la différence féminine », l’idée selon laquelle la femme a un rôle plus important que l’homme dans la reproduction et que cette importance doit être valorisée et préservée. « C’est quelque chose que le patriarcat a tenté de voler aux femmes depuis l’époque d’Aristote, qui décrivait les ventres des femmes comme des réceptacles à sperme. »

C’est à cause de cette « affirmation de la différence féminine » qu’elle soutient les dons de sperme pour les femmes seules et les couples de lesbiennes, mais qu’elle s’oppose à la GPA.

Cette focalisation sur la « différence féminine », un concept répandu chez les féministes européennes, et popularisé par l’anthropologue Françoise Héritier et par la philosophe belge Luce Irigaray, peut aider à expliquer pourquoi la branche continentale du féminisme a été aussi ferme dans sa condamnation de la GPA, alors qu’à quelques exceptions près, la pratique semble normale aux yeux des féministes américaines.

« Depuis ses débuts, le féminisme anglo-saxon a d’abord porté sur l’émancipation – son but est de rendre les femmes égales aux hommes, » a dit Terragni. « En Europe, la « différence féminine » est plus commune. » Le résultat en a été une « alliance stratégique » entre les catholiques conservatrices et les féministes de gauche, a-t-elle conclu.

La romancière Tamaro, l’une des conférencières de la rencontre de Rome, a toutefois souligné qu’il serait faux de décrire l’argument anti-GPA comme exclusivement catholique et féministe. « Je n’ai jamais été féministe et le catholicisme ne fait pas partie de mon bagage culturel, puisque j’ai été élevée dans une famille athée avec des racines juives, » m’a-t-elle écrit dans un e-mail. « C’est une question bien plus large et complexe, une question où l’idée même d’humanité est en jeu. »

Selon Tamaro, qui a étudié les sciences naturelles et le comportement des animaux, séparer les concepts de relation biologique et de parentalité va contre « la nature humaine ». Ce qui nous rend humain, continue-t-elle, est que « nous pouvons nous situer dans le temps » et que, partant, « l’humain est un être de mémoire – mémoire affective, mémoire génétique, mémoire épigénétique, mémoire historique. » Concevoir un enfant « à la demande » revient à « priver sciemment un être humain de ce qui nous rend humain – la généalogie. »

« La pensée post-moderne croit que la culture est plus importante que la nature, mais c’est un concept faible, » a ajouté Tamaro. « L’observation du comportement des grands singes, par exemple, est très utile à la compréhension des dynamiques humaines. Nous tendons à mettre nos idéaux au-dessus de tout, en ignorant le bonobo en nous. »

Dans le sillage de la conférence de Rome, Se Non Ora Quando prévoit de continuer son combat, avec ceux qui ne partagent pas ses motivations féministes. « Il y a beaucoup d’angles d’attaque contre la GPA, » dit Terragni. « Nous le voyons comme un combat contre le patriarcat, les catholiques comme un combat pour la préservation de la famille traditionnelle, les anarchistes comme un combat contre le capitalisme – et cela ne me pose pas le moindre problème. »

Traduction Entelekheia

[1] C’est également le cas en Espagne, où un vide juridique pourrait en théorie autoriser la GPA, mais où la loi l’interdit de facto : sans exceptions, la femme qui donne le jour est considérée comme la mère légale.

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