Les Bonnes Gens

Consentement, manipulation, médias, propagande, mensonges,

Le retour des années 30 ? Certes, et comme la dernière fois, par la grande porte. Les extrêmes n’arrivent jamais au pouvoir par les urnes. Seul le centre le peut, et c’est du centre, de la masse des gens qui croient bien faire, qui veulent sincèrement un monde délivré des « méchants » (les juifs dans l’Allemagne nazie d’hier, aujourd’hui Trump, la Russie, les chrétiens, les musulmans ou la Syrie d’Assad, etc) que provient le danger. Dans cet article, C.J. Hopkins examine les mécanismes par lesquels les masses adhèrent à des discours de plus en plus haineux et de moins en moins démocratiques à travers l’exemple des USA, mais la réflexion est tout aussi applicable aux Français et plus largement, à tout l’ouest de l’UE – C’est pourquoi nous en avons adapté le titre « les Bons Américains » pour en faire « les Bonnes Gens ».

Avant de poursuivre, étant donnée l’âpreté du propos qui suit, signalons tout de même que l’appareil de propagande auquel les populations des USA et de la zone atlantique sont soumis a une puissance de feu sans précédent dans l’histoire de l’humanité, et que bon nombre de ses « narratives » relèvent du harcèlement moral, voire du terrorisme intellectuel. Sont-elles victimes ou coupables, au moins de légèreté ? A vous d’en juger.


Par C.J. Hopkins
Publié sur Counterpunch sous le titre The Good Americans


Le fait est que des millions d’Américains (ainsi que de citoyens d’autres pays) sont prêts à soutenir un coup d’État de la part de l’État profond pour destituer le président élu… on peut difficilement faire plus fasciste que ça.

La révolution rose de 2017, mieux connue sous le nom de ‘Russiagate’, est aujourd’hui plus ou moins un fait accompli. Que la classe dirigeante corporatiste et leurs laquais du Congrès le destituent légalement ou qu’ils le forcent à se retirer d’une autre façon, Donald J. Trump est la cible d’un changement de régime, ou du moins d’une neutralisation jusqu’à ce qu’il soit remplacé par un adulte, à savoir quelqu’un qui servira leurs intérêts sans faire miroiter aux masses une « reprise en main du gouvernement au bénéfice du peuple », une valorisation de « l’Amérique d’abord », et en général sans se ridiculiser.

Au point où nous en sommes, même une guerre ne peut plus le sauver. Même s’il pouvait convaincre les types du Pentagone de soutenir une invasion de l’Iran ou de la Syrie, ou d’un quelconque autre pays, la presse achetée par les corporations le crucifierait, et vous ne pouvez pas arbitrairement envahir de pays sans le soutien de la presse détenue par les corporations. Non, le fait est que la corporatocratie a décidé de faire un exemple de Trump, pour rappeler aux gens qui dirige le pays et ce qui se passe quand vous tentez de les défier, et que Trump ne peut rien y faire à part tempêter et se lamenter sur Twitter.

Les États-Unis d’Amérique étant une société profondément autoritaire (dont les citoyens ont été conditionnés depuis l’enfance à suivre des ordres, à passer par des canaux précis, à se soumettre à une foule de rituels humiliants conçus par un éventail toujours croissant de services gouvernementaux et privés de « sécurité », et à révérer des leaders, la police, les soldats et plus généralement tous ceux qui portent un uniforme ou un costume Giorgio Armani), ce coup d’État est une cause de célébration. Des côtes du Pacifique à l’Atlantique et jusqu’à certains pays étrangers, les Bonnes Gens sont déjà en train de dépoussiérer leurs vuvuzelas. Il n’est pas encore temps de les utiliser, mais ils les tiennent prêtes pour le moment où Trump marchera, tête baissé, sur la pelouse de la Maison-Blanche et s’embarquera sur Marine One pour la dernière fois, puis sera envoyé en exil en Floride, ou à Leavenworth pour y être pendu pour trahison. A ce moment, ces Bonnes Gens sortiront en masse dans les rues en klaxonnant, en hurlant de joie et en agitant des drapeaux, comme ils l’ont fait aux USA quand Obama a envoyé le Seal Team 6 pour trouver l’ancien agent de la CIA Oussama Ben Laden, le sortir du lit, lui tirer plusieurs balles en plein visage et jeter son corps dans l’Océan indien, ou quoi qu’il se soit réellement passé.

Les Bonnes Gens, en général, ne s’inquiètent pas spécialement de ce qui s’est réellement passé. Ou de ce qui se passe réellement aujourd’hui. Ou du moins, ils ne s’encombrent pas de détails. L’histoire, la politique, l’économie, sans même parler des ressorts internes des médias, sont des sujets compliqués qu’il vaut mieux laisser à des experts. Les Bonnes Gens font confiance à ces experts (pas explicitement, ce ne sont pas des nigauds, après tout) pour leur expliquer ce qui s’est passé, ou ce qui se passe. Ils n’ont pas d’autre choix que de croire ces experts, et les officiels du gouvernement, et les médias grand public, et le consensus général des membres de leurs élites socio-économiques parce qu’ils n’ont ni le temps, ni l’énergie de creuser des rames de documents déclassifiés, ou de vérifier l’exactitude des faits qui leurs sont rapportés par le New York Times, le Washington Post ou leur radio, ou de lire un livre sur l’histoire, la politique ou la dissémination de la propagande écrit par quelqu’un qui ne répète pas comme un perroquet la narrative officielle des classes dirigeantes. Avec toutes les exigences du travail, de la famille, de Facebook, de Twitter, du yoga, du shopping, des dernières tendances culinaires qu’il s’agit de ne pas rater, sans même parler de la dernière saison de leur série télé préférée, il n’y a tout simplement pas assez d’heures dans la journée pour suivre de près ce que les leaders sont en train de faire ou « l’information » que les médias leur servent.

Tout cela ne rend pas les Bonnes Gens complices des atrocités supposément perpétrées par leur gouvernement élu. Les USA ne sont pas l’Allemagne nazie. Ok, bien sûr, nous avons exterminé les Amérindiens (et sadiquement baptisé quelques-unes des nos équipes de sport de leurs noms), mais c’était il y a des centaines d’années. C’est la même chose au sujet de l’esclavage… de l’histoire ancienne. [1] Et, d’accord, les USA et les escadrons de la mort que nous avons entraînés et financés ont massacré des millions d’hommes, de femmes et d’enfants dans des endroits comme l’Indochine, l’Indonésie, l’Amérique centrale, l’Amérique du Sud et le Moyen-Orient, et nous avons bombardé et envahi une longue liste de pays qui ne nous menaçaient en aucune façon, purement au bénéfice des corporations qui détiennent le gouvernement et de leur quête inlassable d’hégémonie mondiale… malgré tout, ce n’est pas comme l’Allemagne nazie, où les gens vaquaient tranquillement à leurs occupations quotidiennes en faisant semblant de ne pas avoir la moindre idée de ce qui se passait.

Non, ces Bonnes gens, qui en ce moment demandent la tête de Trump au bout d’une pique parce que la CIA et les médias grand public leur disent que c’est un agent russe, ou que les Russes ont « hacké » les élections d’une façon ou d’une autre, ne sont pas du tout comme les Allemands de l’époque. Répéter comme un perroquet la propagande martelée par un réseau mondial de médias grand public que Goebbels aurait donné un testicule d’Hitler pour contrôler, et collaborer d’autres façons avec les services de renseignements, les élites financières et d’autres acteurs de l’État profond est… assez navrant, certes, mais ce n’est pas comme regarder ailleurs pendant que votre gouvernement tue méthodiquement des juifs. De plus, Trump est vraiment un sale type, et les Bonnes Gens soutiennent toujours, ou du moins ne critiquent pas trop, les destitutions sommaires de leaders dont les médias leur disent que ce sont des sales types.

Par coïncidence, nombre de ces sales types, en plus d’être hideusement maléfiques, étaient – à peu près au moment de leur destitution – occupés à interférer avec les intérêts vitaux des corporations qui contrôlent notre gouvernement. Bachar el-Assad, Mouammar Kadhafi et Saddam Hussein en sont de récents exemples, mais nous avons fait cela depuis la fin des années 40. Un liste partielle des opérations de la CIA, y compris des assassinats, de la torture, des fraudes électorales, des coups d’État et ainsi de suite, en remontant jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, quand nous avons ré-installé des fascistes en Grèce et en Italie et exfiltré des nazis comme Reinhard Gehlen, Klaus Barbie (alias « le boucher de Lyon ») et le bon ami d’Eichmann, Otto von Bolschwing vers les USA pour nous aider à vaincre « les communistes », est disponible en ligne [2] et dans un bon nombre de livres et d’articles. Ce n’est pas comme si ces choses étaient secrètes. Tout est au grand jour.

Mais quoi qu’il en soit… aucun gouvernement n’est parfait, n’est-ce pas ? Et les Bonnes Gens sont des adultes, après tout. Ils comprennent donc que toutes ces conneries sur la démocratie sont importantes à enseigner aux enfants, et à mettre dans l’en-tête de votre journal ou autres, mais que le vrai monde ne marche pas comme ça. Dans le vrai monde, où les Bonnes Gens vivent bien isolées de la pauvreté abjecte dont ils ne sont en rien responsables, quelquefois, vous devez employer quelques nazis, ou soutenir quelques régimes fascistes, ou vendre quelques flopées d’armes aux Saoudiens bien qu’ils soient une théocratie brutale et les premiers sponsors du terrorisme que nous déclarons bombarder au Moyen-Orient, ou acculer quelques centaines de milliers d’Américains à la faillite pour sauver nos amis des banques de Wall Street qui les ont saignés à blanc avec leurs systèmes de Ponzi, ou vendre un système de santé profitable pour les corporations mais ultra-complexe, comme s’il était totalement impossible d’avoir un système de santé universel comme n’importe quel autre pays développé, ou mener le monde en termes de taux d’incarcérations de masse – notamment de membres des classes défavorisées, qui sont déjà incarcérés en masse dans des ghettos [3] où des équipes de policiers militarisés patrouillent, ce qui bien sûr n’offre aucune ressemblance du tout avec les ghettos de l’Europe occupée par les nazis, et qui se trouve être une caractéristique malheureuse de la réalité adulte que les Bonnes Gens sont totalement impuissants à changer.

D’accord, je sais que vous pensez probablement que cela ressemble beaucoup aux rationalisations utilisées par les Bons Allemands pour se justifier de ne pas avoir résisté aux horreurs nazies, mais ce n’est pas la même chose du tout. Les Bonnes Gens résistent… ils résistent à Trump, qui après tout, est le responsable de tout cela, de toutes ces guerres d’agression, des coups d’État de la CIA, de la torture, des escadrons de la mort, des ghettos, etc. L’intégralité de nos soixante-douze ans d’histoire d’hommes de main de l’empire capitaliste mondial a causé des souffrances incalculables et infligé des dommages irréparables à la planète. Et tout ça est de la faute de Trump et de son marionnettiste, Vladimir Poutine. Ou du moins, ce n’était pas de la faute d’Obama, ni la faute de ses prédécesseurs démocrates, ces champions de la cause des pauvres et des humbles.

Le week-end dernier, les Bonnes Gens vous attendaient donc pour rejoindre leur action d’aide aux corporations destinée à faire un exemple de ce monstre, et décourager tous les futurs milliardaires imbéciles qui s’en prendraient à leur simulacre de démocratie. Ils ont organisé des marches de protestation partout dans le pays pour lever des soutiens à leur Révolution Rose, et possiblement pour un Blitzkrieg contre nos ennemis bestiaux slaves avant qu’ils « influencent » une autre élection. Ils ont appellé ça la « Marche pour la Vérité ». C’est un mouvement totalement spontané et bénévole qui n’a strictement rien à voir avec le soutien sonnant et trébuchant d’individus et d’organisations néolibérales [4] ou du Parti démocrate. Elle n’a pas eu l’épaisseur d’hystérie des rassemblements de Nuremberg, mais donnons un peu plus de temps aux classes dirigeantes… « l’Été de la Résistance » vient juste de commencer.

C.J. Hopkins est un dramaturge et satiriste américain primé basé à Berlin. Ses pièces de théâtre sont publiées par Bloomsbury Publishing (UK) et Broadway Play Publishing (USA). Il peut être joint sur cjhopkins.com ou consentfactory.org.

Traduction Entelekheia
Image Pixabay

Notes de la traduction :

[1] Malheureusement, l’esclavage n’est pas de l’histoire ancienne : il existe toujours officiellement aux USA… et dans l’indifférence générale. L’incarcération de masse dont parle C.J. Hopkins en est le corollaire. Voir ‘USA, l’esclavage encore aujourd’hui’ pour une introduction au sujet.

[2] Fondée sur les travaux de l’historien William Blum, http://www.globalresearch.ca/a-timeline-of-cia-atrocities/5348804

[3] Les villes américaines sont beaucoup plus morcelées que les nôtres. Les habitants tendent à rester dans leurs quartiers, à n’aller d’un endroit à l’autre qu’en voiture et à soigneusement éviter certaines zones, même portières verrouillées et vitres levées. Nous en voyons les prémices ici, avec des zones de plus en plus délaissées à cause de leur mauvaise réputation, des ghettos de facto appelés « territoires perdus de la république ».

[4] L’un des organisateurs de cet « Été de la Résistance » ne s’avère effectivement en rien être George Soros à travers son organisation MoveOn.org…

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1 réponse

  1. 30 septembre 2017

    […] (1) La Résistance, également appelée #Resistance ou McResistance, est un mouvement de gauche libérale qui vise à résister… à Trump (http://www.entelekheia.fr/les-bonnes-gens/. […]

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