L’esclavage n’a jamais été aboli aux USA

Esclavage, USA, Esclavage moderne, Capitalisme,

Ceci est le troisième article que nous consacrons au maintien de l’esclavage aux USA via le vide juridique laissé par le treizième amendement de la Constitution (censé l’abolir, mais qui se contente d’en changer la forme). C’est que, outre son aspect évident de scandale, le sujet nous semble particulièrement symptomatique de la ‘neutralité axiologique’ du libéralisme/capitalisme dénoncée à plusieurs reprises par le philosophe Jean-Claude Michéa, en termes plus simples de son amoralité – amoralité dans le fonctionnement, ainsi que dans la manipulation de l’opinion qui lui sert à masquer ses méthodes et buts réels. Par exemple, dans le cas de l’esclavage américain, plus de 99% de l’opinion mondiale croit dur comme fer qu’il a été aboli aux États-Unis en 1865, date de l’entrée en vigueur du treizième amendement. Ce fait donne à lui seul la mesure de l’incroyable succès de la manipulation de l’information par les leaders historiques et actuels des USA, puisqu’une simple lecture de l’amendement en question suffit à comprendre qu’il n’abolit rien du tout. L’esclavage perdure en toute légalité, au nez et à la barbe de l’opinion, au point qu’aujourd’hui, les USA comptent encore plus de travailleurs forcés qu’avant la Guerre de Sécession.

Actuellement, les USA ont le plus fort taux d’incarcération au monde ; l’industrie privée de l’armement (le fameux « complexe militaro-industriel »), qui défend ses ventes d’armes pléthoriques au Pentagone en arguant de la « préservation des emplois américains » garantie par l’activité incessante de ses chaînes de montage, affecte en réalité nombre d’équipes de prisonniers non payés à l’assemblage de ses bombes et missiles (l’esclavage rapporte encore plus que les délocalisations !) ; comme nous le verrons dans l’article ci-dessous, certains États abaissent leurs coûts de fonctionnement par l’emploi de travailleurs forcés ; l’État fédéral, premier complice historique du secteur privé américain, incite les entreprises à embaucher des équipes de travailleurs incarcérés soit non payés, soit seulement rémunérés de quelques cents de l’heure ; un vivier de « criminels » noirs et pauvres est artificiellement entretenu par une éducation au rabais pour les enfants noirs et une culture délibérement criminogène véhiculée par le rap et autres apologies manufacturées de la violence (la « gang culture ») à destination des plus grands ; les travailleurs sans qualifications libres ne sont pas, et n’ont aucune chance d’être compétitifs face à des travailleurs non payés, d’où une aggravation du chômage ; pour finir (même si la présente liste des maux engendrés par la perpétuation de l’esclavage aux USA n’a rien exhaustif), le racisme reste une institution qui imprègne toute la société américaine, qu’elle en soit consciente ou non, à droite comme à gauche de la vie politique.

Pour notre part, nous pensons que rien ne viendra à bout de ce racisme tant que le treizième amendement de la Constitution restera en vigueur, c’est-à-dire, tant que le racisme restera utile au maintien de bénéfices importants – et donc, qu’il restera alimenté de mille et une manières par la propagande grand public (dont quelques-unes des plus subtiles, par exemple la défense et sous couvert d’anti-racisme, encore ! — du rap le plus misogyne, agressif et criminogène par la pop culture soi-disant de gauche.)

Après les événements de Charlottesville, au moment où l’Amérique de la bonne conscience abat des statues de confédérés au prétexte de leur racisme, est-ce que le débat sur la nécessaire révision de sa Constitution aura enfin lieu ?


Par Nathan J. Robinson
Paru sur Current Affairs sous le titre The Clintons Had Slaves


Contrairement à l’opinion généralement admise, le treizième amendement de la Constitution des USA n’abolit pas l’esclavage. Le texte est très clair :

« Il n’existera dans les États-Unis, et dans toute localité soumise à leur juridiction, ni esclavage, ni servitude involontaire, si ce n’est à titre de peine d’un crime dont l’individu aurait été dûment déclaré coupable. »

L’astucieux vide juridique impliqué par ces mots, « si ce n’est » signifie que l’esclavage n’est pas interdit ; les personnes doivent simplement être convaincues d’un crime pour qu’il soit possible de les réduire en esclavage. Cela a donné aux États du Sud toute latitude pour rétablir la servitude forcée pour les Afro-américains dans les années qui ont suivi la fin de la Reconstruction d’après la Guerre de Sécession ; comme le détaille Douglas Blackmon dans son livre primé d’un Pulitzer Esclavage sous un autre nom, la période dite ‘Jim Crow’ (période de lois ségrégationnistes, entre 1874 et 1975) a été caractérisée, dans de nombreux endroits, par un processus de retour de masse à esclavage à travers des lois qui permettaient aux États et aux municipalités de remettre des chaînes aux chevilles des noirs.

Aujourd’hui, le travail forcé perdure chez les Afro-américains ; en Louisiane par exemple, les contrevenants à la loi écopent de sentences de « travaux forcés » aussi bien que de peines de prison, et les prisonniers de la célèbre prison Angola continuent de récolter le coton avec un pistolet sur la tempe.

Le système du travail des prisonniers aux USA est depuis longtemps un scandale ignoré. C’est tout simplement une forme d’esclavage. Le treizième amendement l’admet en toutes lettres ; il ne dit pas que, quand vous êtes forcé de travailler à la suite d’une condamnation à une peine de prison, ce n’est pas de l’esclavage. Il dit que l’esclavage est absolument  légal en tant que sanction d’un crime ou délit. Toutes sortes de gens profitent du système ; comme le magazine Mother Jones l’a rapporté, le Congrès a incité les compagnies privées à faire travailler des prisonniers, et les personnes incarcérées fabriquent tout, de literies jusqu’à des lunettes de vue. Elles composent mêmes les équipes des centres d’appel des entreprises avec le soutien d’une compagnie, UNICOR, qui encourage les entreprises à employer de force des prisonniers plutôt que délocaliser leurs centres d’appel à l’étranger.

Mais deux profiteurs du système de l’esclavage des prisonniers étaient imprévus : Bill et Hillary Clinton, pendant leur séjour des années 80 dans la maison du gouverneur de l’Arkansas, ont utilisé des prisonniers pour s’acquitter de diverses tâches ménagères, dans le but « d’abaisser leurs coûts ». Hillary Clinton l’a publiquement écrit sans le moindre problème apparent d’éthique.

La pratique des Clinton est revenue au premier plan ces derniers temps, avec la redécouverte du passage du livre It Takes a Village dans lequel Hillary Clinton l’expose. L’année dernière, j’ai écrit un passage sur l’aveu d’Hillary dans mon livre Superpredator: Bill Clinton’s Use and Abuse of Black America :

Clinton a toutefois été assez généreux pour autoriser des prisonniers des centres de détention de l’Arkansas à travailler sans salaire dans la maison du gouverneur. Dans It Takes a Village, Hillary Clinton écrit que la résidence était pourvue en personnel par des « Afro-américains dans la trentaine », puisque « l’utilisation de travailleurs prisonniers dans la maison du gouverneur était une tradition de longue date, qui permettait d’abaisser les coûts ». Depuis quand cette « tradition de longue date » qui consistait à apporter des prisonniers noirs enchaînés pour travailler en tant qu’hommes de ménage et jardiniers existait, le texte ne le dit pas. Mais personne ne doute du fait qu’en tant que résidents blancs d’une maison dont tout le personnel consistait en noirs non payés, les Clinton ne faisaient que perpétuer une pratique historique sudiste. Hillary Clinton a toutefois noté que Bill et elle s’assuraient de ne montrer aucune tolérance indue envers les escla… les domestiques. Elle écrit, « Nous appliquions strictement les règles et nous renvoyions immédiatement en prison les prisonniers qui enfreignaient une règle. »

En réalité, il est très difficile, étant donnés les faits, de conclure que cette pratique était autre chose que de l’esclavage. Les Clinton étaient parfaitement satisfaits de se faire servir par des personnes noires qui ne recevaient pas de compensation et qui auraient été poursuivies et ré-enchaînées si elle avaient tenté de s’échapper. Ce type d’arrangement n’a qu’un seul nom.

On pourrait presque respecter la franchise avec laquelle Hillary a parlé de son utilisation de travail de prisonniers. Elle admet que ces hommes étaient tous noirs, et qu’elle avait une politique stricte de renvoi en prison s’ils enfreignaient une règle. Mais Hillary Clinton n’est pas comme cet auteur de The Atlantic qui racontait son enfance au sein d’une famille qui possédait un esclave. Sa franchise, dans It Takes a Village, n’était pas due à une tentative quelconque de composer avec l’atrocité dont elle avait été complice, mais au fait qu’elle ne voyait pas le mal dans ce qu’elle avait fait. Alors que nombre d’entre nous serions consternés à l’idée de nous faire servir nos repas par des serviteurs noirs non payés, Clinton trouvait un charme désuet à la situation, et se disait favorablement impressionnée par les bénéfices financiers du travail non salarié. Ce que d’autres pourraient appeler « un crime contre la dignité humaine » était caractérisé par Clinton dans It Takes a Village comme, simplement, « un aspect inhabituel de la vie dans la maison du gouverneur ».

L’utilisation de travail de prisonniers par les Clinton n’était qu’une faible partie d’un long et épouvantable bilan. Les deux Clinton, mais particulièrement Bill, ont systématiquement manipulé des intérêts politiques noirs tout en exprimant le mépris le plus total envers l’humanité des Afro-américains. Cela allait de la perpétuation du mythe affreusement raciste sur les ados noirs en tant que « super-prédateurs ultra-violents » par Hillary jusqu’à l’exécution, pour des raisons purement politiciennes, d’un prisonnier noir mentalement déséquilibré par Bill Clinton. (Je sais que c’est une pub éhontée, mais j’ai vraiment beaucoup de pièces de ce dossier, avec nombre de sources, dans mon livre Superpredator).

De façon prévisible, quand les gens ont commencé à parler de l’utilisation d’esclaves par les Clinton et du malaise que cela engendrait chez eux, quelques fanatiques particulièrement engagés d’Hillary ont tenté des lignes de défense impossiblement tarabiscotées, y compris des reproches aux « DudeBros » (allusion aux électeurs de Bernie Sanders) pour avoir soulevé le sujet, et des affirmations selon lesquelles Hillary aurait tenté de sympathiser avec les détenus. (Pour comprendre la faiblesse de cette défense, tentons d’imaginer à quel point elle serait risible dans la bouche d’un sudiste du XIXe siècle.)

Mais soyons également clairs : la question du travail des prisonniers tient à beaucoup plus qu’aux simples Clinton. Les Clinton ont, certes, un bilan comportemental désastreux par rapport aux noirs. Mais leur histoire, quand Bill était gouverneur de l’Arkansas, ne fait qu’illustrer à quel point les situations d’esclavage sont banales et quotidiennes aux USA. Il est facile de penser, « cela ne peut pas être de l’esclavage, l’État ne fait qu’assigner des prisonniers à des tâches intéressantes ». Mais, si nous examinons les faits, il est difficile d’appeler cela par un autre nom. Le travail des prisonniers ne semble pas être de l’esclavage parce qu’il ne véhicule pas l’imagerie que nous lui associons, par exemple le fouet et les marchés aux esclaves. Mais nous sommes tout de même confrontés à une situation où des gens travaillent sous la contrainte et non par choix, ne sont pas rétribués et sont menacés de violences s’ils refusent de travailler ou quittent leur poste. Ils sont loués à des entreprises, exactement comme des biens meubles. Les marchés aux esclaves peuvent bien être partis, mais le coeur de l’esclavage ne tient pas seulement à la vente et à l’achat d’humains, mais surtout à une domination exercée sur eux.

Bien sûr, on pourrait opérer une distinction entre « l’esclavage » (dans lequel une personne s’arroge tous les droits sur un être humain, y compris celui de le vendre, lui et ses enfants, et de prendre leurs vies), et la « servitude involontaire » (dans laquelle une personne est simplement forcée de travailler sans compensation), une distinction que tente d’opérer le treizième amendement. Mais la « servitude involontaire », un euphémisme cosmétique, entraîne des situations que tous les militants modernes des droits de l’homme considèrent comme de l’esclavage, même si les gens ne sont pas assassinés et si leurs enfants ne sont pas vendus. Il est important de ne pas minimiser les horreurs de l’esclavage américain des origines, mais le terme s’applique aussi à des situations où les victimes sont comparativement mieux traitées, et qui ne sont pas forcément caractérisées par chacun des pires traits du Sud d’avant la Guerre de Sécession. Les degrés de brutalité varient, de toute évidence, mais puisque la plantation de la prison d’Angola, en Louisiane, ressemble très précisément à ce qu’elle était au XIXe siècle, l’emploi d’un autre mot qu’esclavage ne se justifie pas.

La controverse sur les esclaves des Clinton ne doit pas réellement rester focalisée sur les Clinton. C’est le système tout entier du travail des prisonniers qui est pourri, et ils n’en étaient que deux bénéficiaires particulièrement amoraux. Aujourd’hui, notre attention devrait se porter sur les ramasseurs de coton de Louisiane et les masses d’autres esclaves des temps modernes. Ce n’est pas seulement une pathologie des Clinton, c’est une pathologie du pays dans lequel nous, Américains, vivons. Et bien au delà des actes d’une famille politique nuisible, nous sommes tous complices.

Traduction et note d’introduction Entelekhia

Sur le même sujet, les deux autres articles :

Les Clinton employaient des esclaves noirs dans l’Arkansas
http://www.entelekheia.fr/clinton-employaient-esclaves-noirs-larkansas/

USA, l’esclavage encore aujourd’hui (Sur la prison d’Angola en Louisiane)
http://www.entelekheia.fr/usa-lesclavage-encore-aujourd-hui/

1 réponse

  1. 21 août 2017

    […] Lire aussi : • Nathan J. ROBINSON, L’esclavage n’a jamais été aboli aux USA, Entelekheia. […]

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