L’influence de Washington sur Hollywood est plus importante que vous ne l’imaginez

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Par Matthew Alford
Paru sur The Conversation et The Independent sous le titre Washington DC’s role behind the scenes in Hollywood goes deeper than you think


Le gouvernement des USA et Hollywood ont toujours été proches. Washington DC est depuis longtemps une source d’intrigues pour les cinéastes et Los Angeles a été un fournisseur généreux de glamour et de paillettes pour la classe politique.

Mais quel est le degré d’interdépendance de ces deux centres d’influence américains ? L’examen de documents cachés jusque très récemment révèle la réponse : très élevé.

Nous pouvons aujourd’hui démontrer que la relation entre la sécurité nationale des USA et Hollywood est beaucoup plus importante et plus politique que nul ne l’avait jamais réalisé.

Il est du domaine public que le Pentagone a un bureau de Liaison avec la corporation du divertissement depuis 1948. L’Agence centrale des renseignements (Central Intelligence Agency, CIA) a ouvert un bureau dédié similaire en 1996. Bien que, de notoriété générale, les bureaux demandaient parfois des changements de scénarios en échange de conseils, de permissions d’utilisation de lieux et d’équipement comme des porte-avions, chacun paraissait se cantonner à des rôles passifs et généralement apolitiques.

Les dossiers que nous avons obtenus, pour la plupart via des requêtes FOIA (1) démontrent qu’entre 1911 et 2017, plus de 800 films ont reçu un soutien du Département de la défense (DoD), un chiffre bien plus élevé que dans les estimations publiées jusque là. Ces films comprennent des franchises à grand succès comme Transformers, Iron Man et Terminator.

A la télévision, nous avons découvert que 1 100 titres ont reçu une aide du Pentagone – 900 depuis 2005, de Flight 93 à Convoi de l’extrême et Army Wives.

Si nous comptons aussi des épisodes de séries comme 24, Homeland et NCIS, et l’influence d’autres organisations majeures comme le FBI et la Maison-Blanche, nous pouvons établir avec assurance pour la première fois que les différents organismes de l’appareil washingtonien ont influencé des milliers d’heures de divertissement.

Pour sa part, la CIA est intervenue dans la production de 60 émissions de télévision et téléfilms depuis sa création en 1967. C’est un chiffre beaucoup plus bas que celui du Département de la défense, mais il est néanmoins significatif.
La CIA a fait des efforts considérables pour interdire les représentations de son existence pendant les années 40 et 50. Ce qui signifie qu’elle était entièrement absente de la culture cinématographique et télévisuelle jusqu’à sa mention, pour la première fois, dans le film d’Alfred Hitchcock La Mort aux trousses (1959), comme l’a rappelé l’historien Simon Willmetts l’année dernière.

Dans les années 70 et au début des années 80, la CIA allait faire front à une érosion de son image publique, avec Hollywood qui en donnait des représentations négatives dans des films paranoïaques comme Les Trois jours du condor et À cause d’un assassinat.

Quand la CIA a établi son bureau de liaison avec l’industrie du divertissement en 1996, elle a rattrapé le temps perdu, notamment avec le film La Recrue (avec Al Pacino) et le film sur l’assassinat de Ben Laden Zero Dark Thirty. Des mémos confidentiels fuités publiés par notre consoeur Tricia Jenkins en 2016, et d’autres mémos publiés en 2013 par les médias grand public, indiquent que chacune de ces productions étaient influencées par des officiels du gouvernement. Les deux soulignaient ou magnifiaient des menaces réelles, et les deux minimisaient les méfaits du gouvernement.

Nous avons toutefois trouvé une des altérations les plus étonnantes dans une interview non publiée sur la comédie Mon beau-père et moi. La CIA a admis qu’elle avait demandé que le personnage joué par Robert de Niro ne possède pas une aussi impressionnante collection de manuels de torture de l’agence.

Nous ne devons pas considérer les services clandestins comme simplement passifs, naïfs ou inefficaces pendant les années de la contre-culture ou les suivantes. Selon le journaliste Nicholas Shou, ils ont pu entraver la production d’un film de Marlon Brando sur le scandale Iran-Contra en établissant une société de façade dirigée par le colonel Oliver North pour surenchérir sur le prix offert par Marlon Brando pour les droits.

La version du réalisateur, et celle de la CIA

L’État sécuritaire a un impact profond, mais parfois trivial sur les messages politiques véhiculés par Hollywood. Pour Hulk, le Département de la défense a exigé des changements radicaux dans le scénario, selon les notes que nous avons obtenu par FOIA. Cela comprenait la dissociation de l’armée des effrayants laboratoires qui avaient créé un « monstre » et le changement du nom de code de l’opération de capture de Hulk de ‘Ranch Hand’ à ‘Angry Man’. Ranch Hand était le nom d’un véritable programme de guerre chimique de la Guerre du Vietnam.

Avant le tournage du film de science-fiction Contact, le Pentagone a « négocié que toutes les parties militaires du fils deviennent civiles », selon la banque de données acquise par nos soins. Il a fait retirer une scène du script original où l’armée s’inquiète de la destruction possible de la Terre par des extra-terrestres armés d’une « machine apocalyptique », une vision que le personnage joué par Jodie Foster déclarait « tout droit sortie de la paranoïa de la Guerre froide ».

Le rôle de l’État sécuritaire dans la manipulation du divertissement audiovisuel a été sous-estimée et son examen a longtemps été réservé à quelques rares privilégiés. Quelques livres ont récemment été publiés, même s’ils restent timides et fragmentaires. Une percée similaire avait été enregistrée au tournant du siècle, quand des historiens avaient identifié les tentatives réussies, au cours des années 50, d’un cadre supérieur du studio Paramount pour promouvoir des fictions qui plaisaient à un contact de la CIA seulement connu sous le nom « Owen ».

Les nouveaux documents FOIA donnent une meilleure idée de l’échelle des activités de l’État dans le secteur du divertissement, que nous présentons avec des douzaines d’études de cas. Mais nous ne savons pas encore quel est l’impact spécifique du gouvernement sur nombre de films et d’émissions. Les corps de Marines de l’American Navy, à elle seule, a admis posséder 90 boîtes de dossiers d’archives sur ses interventions dans le secteur du divertissement. Par ailleurs, le gouvernement a semblé particulièrement soucieux de ne pas noter les détails de ses demandes de changements de script au XIXe siècle.

Des officiels de l’État ont décrit Washington DC et Hollywood comme « issus du même ADN » et la capitale comme une « Hollywood pour les moches ». Cet ADN moche est enchâssé dans les deux côtés. Il semble que les deux villes des bords opposés des USA soient plus proches que nous ne l’aurions jamais pensé.

Traduction Entelekheia
Photo : Image tirée du film Zero Dark Thirty

(1) NdT : FOIA, ‘Freedom of Information Act’ est une loi américaine sur la liberté de l’information qui peut obliger des entités officielles (CIA, FBI, Département de la défense, etc) à déclassifier des dossiers par décision judiciaire. Les dossiers déclassifiés offrent des ressources précieuses aux historiens, auteurs et journalistes d’investigation, qui peuvent en faire librement la demande devant un tribunal.
A titre d’exemple, le très bon magazine en ligne Muckrock est uniquement rédigé à partir de dossiers déclassifiés par décisions FOIA, et en donne une liste des demandes régulièrement mise à jour. Autre exemple, la National Security Archive réunit et classe depuis trente ans des masses de documents FOIA et les tient à disposition du public sur son site.

1 réponse

  1. 4 octobre 2017

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