USA-Cuba 1961 : la débâcle de la Baie des Cochons, troisième et dernière partie

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⇒ Lire la première et la deuxième partie.

L’opération de la Baie des Cochons, dite « Zapata », démarre…

Tard dans la nuit du 16 avril 1961, la Brigade 2506 de la CIA converge vers le point de rendez-vous « Zulu ». Elle vient du Guatemala via Puerto Cabezas, au Nicaragua, où elle a embarqué des hommes et du matériel. La flottille, appelée « Force expéditionnaire cubaine », comprend cinq cargos équipés de canons antiaériens dont le Houston, le Rio Escondido, le Caribe, l’Atlantico qui transportent 1511 hommes divisés en sept bataillons et des armes, et le Lake Charles, qui transporte des fournitures et du matériel. Les cargos, affrétés par la CIA (dont deux loués à la United Fuit Co), naviguent sous pavillons libérien. Deux navires de transport de troupes armés jusqu’aux dents achetés à la firme Zapata par la CIA et battant pavillon nicaraguayen, le Blagar et le Barbara J, des péniches de débarquement et trente-six barques complètent le corps expéditionnaire. Treize vaisseaux de guerre et deux sous-marins de l’USS Navy escorteront la flotte contre-révolutionnaire jusqu’à la limite des eaux territoriales cubaines. 1

Presque immédiatement, l’affaire tourne mal. Les avions de reconnaissance U2, qui ont pris des photos préalables du site, ont confondu des récifs coralliens avec des algues ; deux navires chargés de matériel et de munitions coulent à 75 mètres de la côte. 2

Des miliciens de faction, qui comprennent instantanément la situation, préviennent Castro du débarquement américain à Playa Larga et Playa Giron (les deux plages de la Baie des cochons) et ajoutent que des hommes sont déjà en train de défendre les lieux. Castro mobilise illico un bataillon de neuf cent soldats stationnés sur la route de Playa Larga, plusieurs brigades de miliciens équipées de trois batteries de mortiers et fait barrer les trois routes qui traversent le marécage.

Les forces aériennes de Castro reçoivent l’ordre d’attaquer la force d’invasion dès l’aube.

Radio Swan encourage l’armée cubaine à se révolter et suggère que l’invasion est en passe de réussir, que les anti-castristes font de remarquables percées et que les forces de Castro se rendent en masse. Ils iront jusqu’à annoncer la fausse nouvelle du suicide de Raúl Castro.

A 3h00 du matin, Fidel rencontre ses conseillers pour faire le point et examine avec eux les conditions exceptionnelles de la baie, le marais de Zapata qui l’isole du reste de l’île et les trois seules routes qui la relient à l’intérieur des terres. Ils en concluent que c’est l’attaque majeure qu’ils attendaient ; que, s’il y a d’autres actions, ce seront des diversions et qu’il faut à tout prix empêcher les attaquants d’établir une tête de pont et d’y fonder un gouvernement provisoire que les USA n’auraient plus qu’à reconnaître pour pouvoir attaquer en force. Fidel est très bien renseigné : c’est exactement l’intention des USA.

A l’aube, les bombardements commencent ; un véritable enfer se déchaîne pour les anti-castristes harcelés par les bombes et la milice cubaines, et dont les barques tombent en panne ou coulent. Le Houston est touché, de même que le Barbara J un peu plus tard, et le Rio Escondido explose avec sa cargaison de réserves de dix jours de munitions, de nourriture, d’essence et d’équipements médicaux. Des contre-révolutionnaires tentent une percée vers le marécage dans l’espoir de rejoindre le massif de l’Escambray, mais les troupes de Castro leur barrent la route.

Et même si des avions de la CIA arrivent en renfort et que des parachutistes viennent prêter main-forte aux attaquants, une faille majeure devient évidente : la Baie des Cochons est une souricière avec la mer pour seule issue. Mais les navires se retirent au large et les hommes débarqués restent sur la plage pendant que les milices de Castro, équipées de tanks et d’armes lourdes, convergent vers la baie. 3

Au soir, trois pilotes contre-révolutionnaires refusent de prendre les airs, censément à cause du mauvais temps, mais d’autres sources indiquent qu’ils sont effrayés par les tirs de la défense aérienne cubaine.

Au matin du 18, Khrouchtchev appelle Kennedy. « Ce n’est un secret pour personne que les bandes armées qui envahissent ce pays ont été entraînées, équipées et armées par les États-Unis d’Amérique. Les avions qui bombardent les villes cubaines appartiennent aux États-Unis, les bombes qu’ils larguent ont été fournies par le gouvernement américain… quant à l’Union Soviétique, ils ne doit subsister aucun doute sur notre position : nous apporterons au peuple cubain et à son gouvernement toute l’assistance nécessaire pour vaincre l’attaque contre Cuba ». Kennedy répond que les USA n’ont pas l’intention d’attaquer Cuba mais, que si des forces extérieures interviennent, ils honoreront les obligations de l’Inter-American System 4 et protégeront leur hémisphère de toute agression extérieure.

A midi, les conseillers de Kennedy demandent plus d’avions. Les forces militaires cubaines et la riposte populaire ont été sous-estimées : l’une des têtes de pont a cédé et les autres sont incertaines.

A 14h, étant données les défections des pilotes cubains contre-révolutionnaires, qui refusent toujours de voler (encore le mauvais temps ?), des pilotes américains sont autorisés à mener des raids aériens à bord d’avions maquillés aux couleurs cubaines. Malheureusement, des unités castristes les confondent avec les leurs et tombent sous le napalm de leurs bombes incendiaires. De l’autre côté, la même erreur conduira un agent de la CIA, Grayston Lynch, à tirer sur les avions américains. « Il n’y avait aucun moyen de les différencier des avions de Castro ». 5

Le matin aux Nations-Unies, le délégué soviétique lit une lettre ouverte de Khrouchtchev sommant le président des USA de « mettre fin à l’agression contre la république de Cuba », et enchaîne sur une déclaration du gouvernement soviétique qui « se réserve le droit, au cas où l’intervention contre Cuba ne cesserait pas sur l’heure, de prendre, conjointement avec d’autres États, les mesures nécessaires pour porter assistance à la république de Cuba. »

A 10h, le représentant américain lit la réponse de Kennedy, qui nie toute intervention militaire à Cuba et réitère le droit des USA à protéger l’hémisphère de toute agression extérieure. Le représentant soutient qu’il n’y a pas de preuves contre les USA, que les combattants n’ont pas été acheminés par des avions américains ou même pilotés par des Américains.

Kennedy réalise-t-il qu’il est désormais pieds et poings liés ? Toute aide militaire substantielle à l’invasion, dont les forces déclinent rapidement, entraîne un énorme risque de discrédit public mondial.

Le 19 avril, une réunion de crise à la Maison-Blanche rassemble le président, le vice-président Johnson, des officiels du Département d’État, un général et un amiral autour d’un rapport sur la dégradation rapide de la force d’invasion. L’amiral Burke demande des jets « pour abattre les forces aériennes ennemies », mais Kennedy, dont les paroles de Khrouchtchev résonnent encore dans la tête, refuse : aucune force américaine ne doit prendre part au combat. Vers une heure du matin, le président autorise toutefois un raid d’une heure, de 6h30 à 7h30 par des jets non marqués, mais les avions ne doivent pas rechercher le combat ou attaquer de cibles au sol. Au matin, neuf des seize B26 des forces d’invasion ont été abattus et plusieurs autres souffrent d’avaries. A 6h30, la patrouille d’avions de l’U.S. Navy et les B26 restants ratent leur rendez-vous : le commandement américain a oublié la différence d’heure entre le Nicaragua et Cuba. Deux B26 de plus sont abattus et Radio La Havane annonce le nom du pilote de l’un des avions écrasés, Leo Francis Berliss, résident de Boston.

Un Américain.

A 14h, sur Playa Larga, les forces au sol se rendent. Le commandant de la Brigade 2506 envoie un message au Blagar, « Je détruis tout l’équipement et les communications. Je n’ai plus rien pour me battre. Je pars vers les bois. Je ne peux pas vous attendre. »

Allen Dulles dit à l’ex-vice-président Nixon, « tout est perdu. L’invasion de Cuba est un échec total ». L’invasion, effectivement, s’enlise, les munitions et la nourriture s’épuisent et les Américains ne peuvent plus apporter qu’une aide minimale, même si, malgré tout, deux destroyers américains se tiennent à distance de la côte pour évacuer ceux qui peuvent encore se sauver. Plus de deux cent contre-révolutionnaires tombent sous le feu des troupes castristes.

Aux Nations-Unies, Raúl Roa, muni des papiers d’identification du pilote Berliss, prouve que la défense aérienne cubaine a abattu un avion piloté par un Américain, et finit sur « Naturellement, ces avions viennent de la Lune ». La Commission de Sécurité discute sur le service auquel se référer, l’Organisation des États américains (sous domination des USA) ou l’Assemblée générale des Nations-Unies.

Pendant ce temps, sur Playa Giron, l’étau se resserre encore plus sur les combattants anti-castristes restants. Les troupes de Fidel barrant les trois seules routes qui traversent le marécage, les forces d’invasion, incapables d’opérer une retraite vers l’intérieur de l’île, ne peuvent que repartir en arrière et s’embarquer pêle-mêle sur des barques pour rejoindre les vaisseaux américains, mais des surexcités restent sur la plage, tirent dans le dos des fuyards et iront jusqu’à utiliser leur dernier tank pour tirer sur les destroyers. Certains des déserteurs manquent de chance et ratent leur contact avec les navires américains qui attendent au large : après seize jours de dérive en mer, vingt-deux d’entre eux, affamés et désespérés, recourront au cannibalisme avant d’être secourus dans le golfe du Mexique. 6

Le 19 en fin d’après-midi, Fidel Castro annonce dans son Communiqué N°4, « Les forces de l’armée rebelle et des milices révolutionnaires nationales ont pris d’assaut les dernières positions occupées par les forces mercenaires sur le territoire national… Playa Giron, qui était le dernier point des mercenaires, est tombée à 5h30 de l’après-midi. L’ennemi a subi une défaite dévastatrice ».

Dans les jours qui suivent, 1197 membres de la Brigade 2506 sont capturés.

Le 24, Fidel Castro explique les raisons de la défaite des pro-américains dans un discours télévisé. « Nous avions considéré, parmi les plages possibles, que cette zone était un point de chute possible. C’était une zone inhospitalière de marécages impraticables où les gens vivaient dans des conditions misérables. Il n’y avait pas de routes. Depuis la révolution, trois routes ont été construites, les charbonniers7 gagnent un salaire décent et deux cent professeurs y mettent en œuvre la campagne d’alphabétisation. Cela donne une idée de l’endroit que ces envahisseurs ont choisi. Et c’est important, parce que cela montre la mentalité des impérialistes, l’opposé de la mentalité révolutionnaire. L’impérialisme examine la géographie, analyse le nombre de canons, d’avions, de tanks, de positions. Les révolutionnaires examinent la composition sociale de la population. Les impérialistes se moquent de ce que pense ou ressent la population (…) Le révolutionnaire pense d’abord au peuple, et la population de Zapata était entièrement de notre côté. »

Les retombées de l’Opération

Aux USA, Kennedy fait apparemment bonne figure face à une déferlante de critiques, mais son équipe rapprochée accuse le monde entier, et particulièrement le New York Times, du fiasco. Tous responsables, sauf lui. 8

Le président commence par demander les démissions d’Allen Dulles et de Richard Bissell – même s’ils resteront tous deux à leur poste pendant quelques mois, le temps de leur trouver des remplaçants – puis il retombe dans sa fascination envers la CIA. 9 Dès le 21, il a chargé le général Taylor, un amiral, son frère Robert Kennedy et Allen Dulles d’examiner les raisons de la défaite dans le but d’améliorer l’efficacité de l’agence de renseignements. Les conclusions de la Taylor Commission 10 ont donné matière à un épais dossier 11 d’abord collationné par l’historien officiel de la CIA Jack Pfeiffer entre 1974 et 1984, et après qu’il ait été rendu public en 1998, publié dans le livre de l’analyste politique Peter Kornbluh, Bay of Pigs Declassified – The Secret CIA Report. 12

Le 29 avril, Kennedy réunit le Secrétaire de la défense Robert McNamara et l’amiral Burke pour analyser la possibilité d’un déploiement de troupes américaines à Cuba. Le plan demande une force d’invasion de 60 000 hommes et selon les estimations, Cuba peut être prise en huit jours. Deux jours après, McNamara demande au Comité des chefs d’état-major interarmées de se tenir prêt à exécuter ce plan, mais ajoute que cela « ne doit pas être interprété comme l’indication qu’une action militaire des USA contre Cuba soit probable ». (McNamara, Cuban Contingency Plan, 5/1/61). Le 5 mai, les USA rejettent sagement l’idée d’un autre intervention militaire – mais sans se l’interdire – et optent plutôt pour une politique d’embargos et de proximité avec des exilés cubains, notamment en Floride.

Castro offre de rendre ses prisonniers contre du matériel agricole. Kennedy met en place « Tractors for Freedom », un organisme chargé de récolter des fonds pour payer la rançon. Les fonds devront être privés parce que « la main des USA doit rester invisible ». Le 24 mai 1961, John F. Kennedy en dira, « Le gouvernement des USA n’a pas été et ne peut pas être partie prenante de ces négociations… le gouvernement des États-Unis ne s’oppose pas à cette initiative totalement privée, mais il n’y apporte pas son aide non plus. »

« Comment ai-je pu être assez stupide pour les autoriser à y aller ? »

En public, le président des USA joue les gros bras jusqu’à déclarer aux médias « Les complaisants, les auto-satisfaits, les sociétés affligées de mollesse vont être éliminées avec les débris de l’histoire. Seuls les forts, seuls les industrieux, seuls les déterminés, seuls les courageux, seuls les visionnaires qui affirment la véritable nature de notre combat pourront survivre. » 13 Mais en réalité, il est effondré et interpelle de façon répétée son entourage avec la même question, « comment ai-je pu être assez stupide pour les autoriser à y aller ? »

On peut également se poser la question. Encore aujourd’hui, les analystes restent confondus face à l’avalanche de décisions idiotes, au manque de compréhension du terrain et à l’incroyable arrogance qui ont conduit tout droit à la débâcle de la Baie des cochons. Selon Jack Pfeiffer, d’abord, « le plan du gouvernement de maintenir une politique de « déni plausible » de son implication dans le mouvement anti-castriste avait l’impénétrabilité des habits neufs de l’empereur ». Ensuite, l’ex-Secrétaire d’État Dean Acheson avait demandé à Kennedy le nombre des troupes d’invasion et le nombre d’hommes que Castro pouvait leur opposer, à quoi Kennedy avait répondu qu’il y avait peut-être 1500 envahisseurs pour 25 000 castristes. Acheson s’était étonné de la naïveté du président. « Pas besoin d’être expert comptable pour réaliser que 1500, ça ne vaut pas 25 000. » 14 Selon d’autres sources, sa « mystique de James Bond » 15 et le romantisme héroïque de la guérilla auraient embrouillé l’esprit de Kennedy. Cette dernière interprétation, très plausible, implique que Fidel Castro lui-même, à travers l’exemple des exploits de son groupuscule de guérilleros de la Sierra Maestra, était une des causes de la déroute de la CIA : si Castro avait pu prendre Cuba en six ans avec les quatre-vingt cinq guérilleros munis de sept fusils de l’odyssée du Granma, 16 la CIA allait de toute évidence faire la même chose en moins de temps avec, pensez donc, 1500 hommes !

De plus, la CIA avait cru que le schéma de ses interventions au Guatemala et en Iran, à savoir une fausse révolte menée à terme par des éléments réactionnaires de l’armée, allait se répéter à Cuba. Mais ni Arbenz au Guatemala, ni Mossadegh en Iran n’étaient des idéologues, et aucun des deux n’avait pensé à purger l’armée de ses éléments d’extrême droite militariste. A l’inverse, Castro avait su cimenter son armée avec son idéologie de combat anti-impérialiste et monter le petit peuple cubain contre les « Yanquis ». Au Vietnam, les Américains, face à la même cohésion idéologique, courront à la même défaite.

Épilogue : le savon de Khrouchtchev et les tracteurs de Castro

Le 6 novembre 1961, Allen Dulles libère son poste à la CIA. Bissell suivra en 62. Le président reproche à Bissell de l’avoir trompé. La théorie du « déni plausible » qui avait séduit Kennedy n’aurait reflété que son carriérisme. « Bissel avait été pris à son propre piège. Le « déni plausible », explique l’historien Evan Thomas dans son livre The very Best Men, « était prévu pour protéger le président, mais à mesure, il devenait un outil pour gagner et maintenir un contrôle sur l’opération… sans déni plausible, le projet Cuba aurait été soumis au Pentagone, et Bissell en serait devenu un second rôle. » 17 En outre, le duo Bissell-Dulles avait omis de prévenir Kennedy de l’impraticabilité de la Baie des Cochons et de sa faible densité de population, qui interdisait tout « soulèvement de masse spontané ». Mais le président ne peut se défausser sur ses subordonnés qu’en partie : comme nous l’avons vu, il avait ignoré tous les conseils de bon sens de ceux qui l’avertissaient des failles de l’opération. Alors ?

La réponse se trouve probablement dans un article 18 de l’historien Howard Jones, auteur du livre The Bay of Pigs (La Baie des Cochons, 2008). « L’échec était inconcevable pour ces deux hommes, ainsi que l’annulation de l’invasion. L’une ou l’autre de des deux options aurait mis à bas les ambitions de Bissell à la CIA et, pour JFK, ses dernières chances de renverser Castro avant que l’arsenal soviétique atteigne Cuba ». De plus, selon l’analyste officiel de la CIA Michael Warner, « la Maison-Blanche et la CIA ne parlaient pas le même langage à propos de Cuba » : 19  l’administration Kennedy croyait que les dissidents allaient rejoindre l’Escambray et y mener de très hollywoodiennes actions de guérilla, alors que la CIA, qui savait l’impossibilité de ce scénario, manoeuvrait pour obliger le président à faire intervenir l’armée américaine pour sauver in extremis une situation promise à la catastrophe.

Si le désastre de la Baie des Cochons écorne sévèrement l’image du gouvernement auprès de l’opinion publique, en termes d’humiliations, le pire est encore à venir pour Kennedy.

En Juin 61, contre l’avis de ses conseillers, il rencontre Nikita Khrouchtchev au sommet de Vienne et se fait littéralement laminer par le leader soviétique. « La pire chose de ma vie. Il m’a assassiné. Khrouchtchev a dit que quelqu’un d’assez jeune et inexpérimenté pour aller se mettre dans un pétrin aussi monumental est facile à prendre. Et que quelqu’un qui se met dans ce pétrin et se montre incapable de le mener à bien n’a pas de tripes. Il m’a réduit en lambeaux… j’ai un vrai problème. » 20 Incapable de se défendre, Kennedy donne l’impression de ne pas exister. Selon Paul Nize, assistant Secrétaire de la Défense, « c’est un désastre ». La rencontre, qui confirme les impressions de Khrouchtchev sur l’impéritie des Américains, débouchera sur le mur de Berlin et la crise des missiles de Cuba. 21

Dans ses mémos préalables à la rencontre, la CIA prend encore une fois ses désirs pour des réalités et Kennedy croit encore une fois à ses fables. Même si elle décrit Khrouchtchev comme un excellent tribun et un redoutable adversaire, l’agence estime que « la fermeté de Kennedy fera baisser le ton de son interlocuteur », que « Khrouchtchev préférera finir sur une note positive » et que « si la rencontre se passe bien, les Soviets inviteront Kennedy à visiter Moscou ». 22 Inexplicablement, même après cette nouvelle démonstration d’incompétence, Kennedy continue de faire confiance à la CIA et retourne immédiatement à ses manigances avec elle.

Décidément…

« La beauté de cette opération est que nous ne pouvons pas perdre. » – Richard Goodwin, chef de l’équipe de travail sur Cuba, la « Cuba Task Force ».

En juillet 61, la CIA prépare encore un nouveau plan pour renverser Castro, mais Arthur Schlesinger renvoie directement ces messieurs de l’agence à leur copie avec un agacement non dissimulé : le plan s’appuie sur la frange de population la moins susceptible de se soulever contre Castro. Le projet, retravaillé jusqu’en novembre, portera le nom « Operation Mongoose ».

Le président approuve la nouvelle opération le 30 novembre 1961.

Encore aujourd’hui, nombre d’observateurs se posent des questions sur les raisons de l’inépuisable vindicte des Kennedy envers Castro. La réponse en avait pourtant été donnée au cours d’un dîner à la Maison-Blanche à Jackie Kennedy, qui s’en inquiétait également, par l’épouse anciennement résidente à La Havane d’un sénateur des USA, Lorraine Rowan Cooper, « C’est une vendetta personnelle. Papa Joe Kennedy avait plus d’argent investi dans l’immobilier, les hôtels et les clubs de La Havane qu’aucun autre américain que j’aie connu. Quand Castro a pris le pouvoir, il a tout saisi – et il n’est pas près de rendre quoi que ce soit. » 23 Peut-on en conclure que les liens du clan Kennedy avec le crime organisé de La Havane sont bien antérieurs aux tentatives d’assassinat de Castro manigancées par la CIA et la mafia avant l’invasion de la Baie des Cochons ? L’hypothèse en a été émise. 24

Le 23 décembre 1962, à la place des tracteurs, Fidel Castro obtient 52 millions de dollars en médicaments et en nourriture pour bébés contre les prisonniers de la Brigade 2506. Des compagnies pharmaceutiques privées « donnent » les fournitures « par pure charité », et des bateaux de la Croix-Rouge les acheminent à Cuba.

La main des USA est « invisible ».

Corinne Autey-Roussel

Photo de la page d’accueil : marécage de Zapata, Cuba. Les rives, sur chaque côté de l’étang du centre de la photo, cèdent probablement sous les pieds. Comme chacun sait, les marécages sont trompeurs sur la solidité du terrain : les transitions visibles entre terre ferme et eau sont souvent illusoires, sans même parler des sables mouvants possibles. Ou des crocodiles.

Références :

1 The Bay of Pigs Invasion
http://www.hlrgazette.com/2011-articles/145-may-7-2011/1527-the-bay-of-pigs-invasion.html

2 The Bay of Pigs Invasion, en images
http://visual.ly/bay-pigs

3 The Bay of Pigs Invasion
http://www.hlrgazette.com/2011-articles/145-may-7-2011/1527-the-bay-of-pigs-invasion.html

4 The Inter-American System : Agreements, Conventions and Other Documents
http://avalon.law.yale.edu/subject_menus/interame.asp

5 Bay of Pigs: Newly Revealed CIA Documents Expose Blunders
http://www.newsweek.com/bay-pigs-newly-revealed-cia-documents-expose-blunders-67275

6 Bay of Pigs survivor: We became cannibals, par Pablo Alfonso
http://www.latinamericanstudies.org/bay-of-pigs/baypigs2.htm

7 La péninsule de Zapata est un centre de production de charbon végétal

8 Kennedy took responsibility?
https://mediamythalert.wordpress.com/2009/11/28/kennedy-took-responsibility/

9 Mortal Enemies? Did President Kennedy Plan on Splintering the CIA?
http://mcadams.posc.mu.edu/jfk_cia.htm

10 The ultrasensitive Bay of Pigs, declassified
http://www2.gwu.edu/~nsarchiv/NSAEBB/NSAEBB29/

Et
http://www.globalresearch.ca/cia-forced-to-release-long-secret-official-history-of-bay-of-pigs-invasion/25864

11 The Taylor Committee investigation of the Bay of Pigs, par Jack B. Pfeiffer, CIA declassified
http://www2.gwu.edu/~nsarchiv/NSAEBB/NSAEBB355/bop-vol4.pdf

12 Bay of Pigs Declassified – The Secret CIA Report, collationné par Peter Kornbluh
http://www2.gwu.edu/~nsarchiv/nsa/publications/DOC_readers/bpread/bpread.htm

13 John F Kennedy’s address after the Bay of Pigs fiasco (20 avril 1961)
http://alphahistory.com/coldwar/kennedy-address-bay-of-pigs-1961/

14 Bay of Pigs: Newly Revealed CIA Documents Expose Blunders
http://www.newsweek.com/bay-pigs-newly-revealed-cia-documents-expose-blunders-67275

15 Lessons Not Learned at the Bay of Pigs, par Howard Jones
http://www.constantinereport.com/lessons-not-learned-at-the-bay-of-pigs/

16 50 años del desembarco del Granma, 80 cumpleaños del Comandante en jefe – Gracias Fidel
http://www.granma.cu/granmad/secciones/50_granma-80_fidel/despues.html

17 The Very Best Men: Four Who Dared: The Early Years of the CIA par Evan Thomas
https://www.goodreads.com/book/show/417563.The_Very_Best_Men

18 A 50-Year Perspective—JFK, Richard Bissell, and the Bay of Pigs, par Howard Jones.
http://historynewsnetwork.org/article/138655

19 The CIA’s Internal Probe of the Bay of Pigs Affair, par Michael Warner
https://berndpulch.files.wordpress.com/2011/08/the-cias-internal-probe-of-the-bay-of-pigs-affair.pdf

20 The worst day of JFK’s life, par Frederick Kempe
http://blogs.reuters.com/berlin1961/2011/05/27/the-worst-day-of-jfks-life/

21 Kennedy Talked, Khrushchev Triumphed
http://www.nytimes.com/2008/05/22/opinion/22thrall.html?_r=0

22 Vienna 1961, page 20 du PDF.
http://pages.ramapo.edu/~theed/Cold_War/c_Khrushchev_era/g_Bay_of_pigs/readings/Reynolds_ch4_Vienna_ocr.pdf

23 American Legacy: The Story of John and Caroline Kennedy, par C. David Heymann, page 86.

24 Was Kennedy Tied to the Mob? Par Patrick J. Kiger. Article du National Geographic.
http://channel.nationalgeographic.com/killing-kennedy/articles/jfks-secret-mafia-history/

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