Rikki-Tikki-Tavi contre les USA : Opération Mongoose

Ce résumé de l’Operation Mongoose (opération mangouste) a été écrit sur la base de recherches conduites avant la déclassification partielle, voire timide, de dossiers de la CIA sur JFK du 26 octobre dernier, les notes de bas de page en faisant foi. A part quelques titres accrocheurs dans la presse, la récente simili-déclassification, au vu de ce qui en a émergé jusqu’ici grâce aux efforts de ceux qui épluchent en ce moment même les documents publiés, n’a apporté de toutes façons aucun nouvel élément, et s’est contentée d’ajouter des détails et clarifications à ce que nous savions déjà par des dossiers déclassifiés depuis des années.

Rendez-vous à l’expiration du délai demandé par la CIA à Donald Trump, le 26 avril 2018, pour le gros des déclassifications relatives à l’assassinat de Kennedy. A moins, bien sûr, qu’un autre délai ne fasse encore durer le suspense…

Note : Pour une bonne compréhension de ce qui suit, il est recommandé de commencer par le récit de l’opération de la Baie des Cochons. Première, deuxième et troisième partie.

« Les Kennedy, les deux frères Kennedy, étaient obsédés par Cuba. » – Samuel Halpern, agent de la CIA

Après le désastre de la Baie des Cochons, le 30 novembre 1961, une directive de la Maison-Blanche annonce une nouvelle opération visant à « aider Cuba à renverser le régime communiste ». Un nouveau groupe de travail « inter-agences » entièrement dédié à la tâche vient d’être créé, le Special Group (Augmented) (sic). Dirigé par l’expert en contre-insurrection Edward G. Lansdale, il compte dans ses rangs le frère du président, Robert Kennedy.

Les USA, humiliés, ruminent leur revanche. Cette fois, on va voir ce qu’on va voir !

A Lansdale de développer un programme de déclenchement d’une révolution à Cuba. Nom de code : Mongoose (mangouste). Épaulé par l’équipe de travail W de la CIA dirigée par William K. Harvey, le programme de déstabilisation de Cuba finira par impliquer quatre cent employés répartis entre son QG et sa station de Miami, deux cent Cubains en exil, une armée privée de vedettes marines et un budget annuel de 50 millions de dollars. 1

Le 18 janvier 1962, Lansdale expose les grandes lignes du « Projet Cuba », un sous-programme de la mal nommée « Opération Mongoose » visant à détrôner Castro. Trente-deux plannings opérationnels allant d’actions terroristes à des activités d’espionnage sont assignés aux divers services affectés à l’opération. Le programme, d’apparence très méthodique, encouragera « un mouvement d’action politique déterminé » susceptible d’engendrer une révolte qui mènera, pardi, à la chute de Castro. De fait, depuis l’accession de Fidel Castro au pouvoir en 1959, la CIA semble s’être enfermée dans une vision très personnelle, selon laquelle le peuple cubain « étant à deux doigts de l’insurrection » contre le lider maximo, un simple coup de pouce suffirait à mettre le feu aux poudres. Rien, même pas la cruelle déconvenue de la Baie des cochons, n’a pu la faire revenir de cette idée.
Nous y reviendrons.

Selon les plans préparatoires de Lansdale, les USA interviendront ouvertement dans les dernières étapes du « soulèvement » prévu, y compris si nécessaire avec leur armée. (The Cuba Project, 1/18/62)

Le moins qu’on puisse dire de Lansdale est qu’il déploie une activité méritoire, puisqu’un mois après, le 20 février, il tient un plan complet en six volets, avec au menu des opérations politiques, psychologiques, militaires, de sabotage, d’espionnage et économiques. 2

Mais en haut lieu, le plan ne convainc pas (trop de « bruit »), et Lansdale doit revoir sa copie. Le « Projet Cuba » s’en tiendra à des opérations d’espionnage. Toutes les actions à planifier devront passer inaperçues, bien sûr tout en s’accordant avec la politique officielle des USA, qui consiste à isoler Cuba pour en neutraliser « l’influence communiste ».

Cuba, l’obsession des Kennedy

le 14 mars, selon les grandes lignes retravaillées de l’Opération Mongoose, dans une répétition hallucinée des préparatifs de l’opération ratée de la Baie des Cochons, les leaders des États-Unis pensent pouvoir « optimiser l’utilisation de ressources indigènes », mais le groupe de travail admet, cette fois encore, que le succès final dépendra d’une intervention militaire directe des USA. Les ressources humaines locales doivent agir sur place « pour préparer et justifier une intervention militaire, et ensuite, pour la faciliter et la soutenir ». Au terme de deux mois de cogitations harassantes, le Special Group (Augmented) de Robert Kennedy est donc retombé sur le schéma habituel de la CIA : un cocktail d’opposition locale, de « soulèvement spontané » et, pour finir, de prise de pouvoir par l’armée (en l’absence d’une armée locale complaisante, par l’armée américaine).

Le plan est soumis à l’approbation de Kennedy, qui tourne comme un lion en cage depuis des semaines. Selon un témoin, l’agent de la CIA Samuel Halpern, « les Kennedy étaient toujours en train de pousser pour des résultats immédiats, et nous étions bien incapables de les leur donner. »

A ce point de son histoire personnelle, l’obsession cubaine de John F. Kennedy s’explique par le souci d’une réélection impossible après l’humiliation de la Baie des cochons, et dont il s’agit de retrouver les chances par une victoire rapide et totale sur Cuba. Pour son frère, idem : le pouvoir de Robert Kennedy à la Maison-Blanche, ses accès privilégiés dépendent de la réélection de JFK. 3

La CIA est de moins en moins convaincue de la valeur des plans mirifiques de Lansdale, 4 mais il a la confiance de Robert Kennedy, les deux frères Kennedy sont obsédés par leur revanche sur Cuba et les vérités marginalisent et peuvent même mener au licenciement de leur auteur, alors que les mensonges et les chimères ouvrent des portes ; de sorte que chacun grommelle en privé contre Robert Kennedy et approuve mécaniquement les propos les plus farfelus de Lansdale, par exemple la sempiternelle rengaine sur « le mécontentement croissant des Cubains », pourtant l’un des éléments-clé de la narrative fictionnelle qui, quelques mois plus tôt, ont conduit à la débâcle de la Baie des cochons. Dans les mots d’Edward Lansdale, « Nous avons des preuves que les mesures répressives des communistes, jointes aux déceptions dues à la dépendance économique de Castro à la formule communiste, ont débouché sur une atmosphère anti-régime dans le peuple cubain qui rend un programme de résistance très faisable et possible. » (20 février 62). 5

La CIA tourne en rond dans une roue de hamster mentale.

Un plan encore moins réaliste que celui de la Baie des Cochons

En réalité, un « programme de résistance anti-castriste » à Cuba n’est ni faisable, ni même vaguement imaginable. C’est que, pendant que la CIA est occupée à ourdir complot sur complot et à rédiger ses mémos, Castro avance. L’armée cubaine, sous les ordres de Raúl Castro depuis 59, est – selon la CIA elle-même – la plus idéologiquement soudée, efficace, loyale et disciplinée de toute l’Amérique latine; les services de contre-espionnage cubains, qui comptent parmi les meilleurs au monde, démontrent des capacités quasi-surnaturelles à protéger la vie de Fidel Castro, ainsi qu’une étonnante aptitude à désamorcer les complots contre Cuba. Selon les propos de l’historien officiel de la CIA Brian Latell, « Aucun des plans d’assassinat préparés à l’étranger n’a même été proche de réussir, et la plupart, y compris ceux de la CIA sous pression de l’administration Kennedy, étaient risibles. » 6 De plus, la plupart des cubains anti-castristes locaux sont en prison, les autres sont depuis depuis longtemps réfugiés en Floride, et pour finir, en prévision d’une autre attaque possible des USA, Cuba a reçu une aide militaire conséquente de l’URSS. La mission de la CIA relève du mirage et elle en est consciente. Au mieux, l’opération Mongoose ne donnera rien. Au pire, elle peut provoquer une guerre mondiale par la confrontation qu’elle entraînera avec l’URSS.

L’humeur est morose pour les Kennedy, qui veulent la peau de Castro, comme pour la CIA qui sait qu’elle ne l’aura pas.

En juin, un rapport de plus selon lequel les Cubains « sont au bord de la révolte » arrive sur le bureau du Special Group (Augmented), qui demande illico une étude sur les actions à entreprendre pour profiter au mieux de la nouvelle donne. Réponse des services mobilisés, « les USA doivent soutenir la rébellion à Cuba avec toutes ses ressources, y compris par une intervention militaire ». (Office of the Secretary of Defense, Memorandum for Special Group (Augmented), 7/31/62)

Décidément…

Le 25 juillet 62, La CIA arrive à infiltrer onze groupes de combattants clandestins dans Cuba (dont une équipe de 250 hommes à Pinar del Rio), mais Lansdale, qui finit par réaliser la fragilité de l’opération et ses faibles chances de succès, prévient que « le temps de USA est compté » et propose quatre options pour en finir avec « la menace » Castro. 7

a) tout annuler et traiter Cuba comme un pays du bloc soviétique.
b) exercer toutes les pressions économiques, diplomatiques, psychologiques, etc, possibles sur Cuba sans utilisation des forces armées américaines.
c) engager les USA dans des aides aux Cubains pour le renversement de Castro, y compris par la force militaire.
d) utiliser une attaque sous faux drapeau pour renverser Castro par la force militaire.

Après discussion avec le Special Group (Augmented), Kennedy approuve l’option b.

Encore cette fois, la main des USA sera « invisible ».

Épilogue : une crise politique majeure

Mais, comme lors des préparatifs de l’opération de la Baie des Cochons, elle ne sera pas invisible à tous, et surtout pas aux Soviétiques. « Mongoose était une opération qui mobilisait tout le gouvernement (…) c’est dur de se taire quand vous avez un nombre de gens, cinquante, soixante, ou cent personnes qui courent dans tous les sens pour collecter leurs informations, qui parlent de Cuba dans le monde entier. Tout le monde comprend que quelque chose se prépare, et pas besoin d’être un grand intellectuel pour comprendre de quoi il s’agit. Vous ne savez pas les détails, mais vous savez très bien qu’il se trame quelque chose. Par exemple, quand Bill Harvey a rejoint l’opération, il a envoyé un message à nos bases du monde entier selon lequel pour son pays et son président, Cuba était une priorité N°1, que rien d’autre ne comptait. Et c’est aussi ce que nous disions aussi à tout le monde. Et les gens n’ont pas mis longtemps à comprendre qu’une autre Baie des Cochons ou quelque chose comme ça était en route, et donc du point de vue de l’opposition, les Soviétiques et Cuba, ils ont dû en entendre parler aussi. Ils avaient de bons contacts dans le monde entier. » – Samuel Halpern, agent de la CIA.

Laissons encore la parole à Sam Halpern pour l’épisode suivant : « L’opération Mongoose n’a servi à rien de rien, la seule bonne chose qui en soit issue était notre agent recruté de Pinar del Rio, dont je ne me rappelle plus le nom. Il nous a rapporté que quelque chose se passait dans une zone bordée par quatre villages de Cuba. (…) On n’a pas pu envoyer de U2 de reconnaissance à cause d’obstacles administratifs, et notre agent nous disait qu’il se passait quelque chose de bizarre, que personne ne savait ce que c’était. Ils évacuaient la zone, ils déménageaient tout ce qui vivait, les hommes, les femmes, les enfants, le bétail.(…) Nous avions eu des rapports sur des missiles de longue portée, mais personne n’y avait cru, personne ne savait où ni comment. » 8

Effectivement, les U2 finalement envoyés confirmeront plus tard, le 14 octobre, que ce sont bien des missiles. Et de plus, nucléaires. Alors que la CIA et Washington tentent d’étrangler Cuba avec des sanctions, de mener des actes terroristes sur son sol et de manigancer des révoltes, des tentatives d’assassinat ou, à défaut, un coup d’État contre Castro et accélère 9 les tristes tripatouillages de l’Opération Mongoose, Nikita Khrouchtchev pointe des missiles nucléaires sur les USA à partir de bases cubaines. 10

« Des missiles de longue portée capables de frapper toutes les plus grandes villes des États-Unis. » – Samuel Halpern. 11

Les USA voient « ce qu’ils allaient voir » : ils font face à la pire menace de toute leur histoire, la Crise des missiles. Et en fait de bouclier antimissile, ils n’ont que Kennedy pour les protéger.

L’Opération Mongoose est annulée. 12

Corinne Autey-Roussel
Photo : La mangouste, un petit animal d’une témérité disproportionnée à sa taille, est capable de tenir tête à des lions. Un bon symbole pour Cuba ?

Références :

1 Bay of Pigs, 40 years later. Aller à « Late 1961 or Early 1962 ». CIA declassifié.
http://www2.gwu.edu/~nsarchiv/bayofpigs/chron.html

Operation Mongoose: The Cuba Project CIA (Edward Lansdale)
https://www.marxists.org/history/cuba/subject/cia/mongoose/c-project.htm

3 The Castro Obsession: U.S. Covert Operations Against Cuba, 1959-1965, par Don Bohning
https://www.goodreads.com/book/show/553066.The_Castro_Obsession

4 The Castro Obsession: U.S. Covert Operations Against Cuba, 1959-1965, par Don Bohning
https://www.goodreads.com/book/show/553066.The_Castro_Obsession

5 Operation Mongoose: The Cuba Project – Edward Lansdale, CIA, le 20 février 1962.
https://www.marxists.org/history/cuba/subject/cia/mongoose/c-project.htm

6 The Castro Obsession, Reviewed by Brian Latell. CIA officiel.
https://www.cia.gov/library/center-for-the-study-of-intelligence/csi-publications/csi-studies/studies/vol49no4/Castro_Obsession_10.htm

7 Memorandum for the Special Group (Augmented). CIA déclassifié.
http://www2.gwu.edu/~nsarchiv/nsa/cuba_mis_cri/620725%20Review%20of%20Op.%20Mongoose.pdf

8 Interview with Samuel Halpern
http://www2.gwu.edu/~nsarchiv/coldwar/interviews/episode-10/halpern3.html

9 Memorandum for record, Minutes of meeting of the Special Group (Augmented), 4 octobre 1962, CIA declassifié.
http://www2.gwu.edu/~nsarchiv/nsa/cuba_mis_cri/621004%20Minutes%20of%20Meeting%20of%20Special.pdf

10 Operation Mongoose
http://www.globalsecurity.org/intell/ops/mongoose.htm

11 Interview with sam Halpern
http://www2.gwu.edu/~nsarchiv/coldwar/interviews/episode-10/halpern3.html

12 Oct 30, 62 – All operations by Task Force W, the CIA ‘s action arm for Operation Mongoose activities, are called to an immediate halt.
http://www.jfklancer.com/cuba/castroplots.html

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