Au delà de la légende, qui était Winston Churchill ?

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« Je pense qu’une malédiction devrait reposer sur moi — parce que j’adore cette guerre. Je sais qu’elle détruit les vies de milliers de personnes à chaque moment — et malgré tout — je n’y peux rien — j’en aime chaque seconde » — Winston Churchill, lettre à un ami (1916).

En ce moment, une pluie d’articles salue la sortie du film Les heures sombres sur Winston Churchill, une hagiographie qui n’a qu’un très lointain rapport avec la réalité.

Que voici.


Par Michael Dickinson
Paru sur Counterpunch sous le titre Winston Churchill: the Imperial Monster


L’Afrique était un terrain de jeu fascinant pour le jeune Winston. Né au sein de l’élite britannique en 1847, éduqué à Harrow et Sandhurst, élevé dans la foi dans la supériorité des blancs et leur droit à conquérir des peuples primitifs à peau sombre pour leur apporter les bénéfices de la civilisation, il est parti dès que possible pour prendre part à « tout plein de joyeuses petites guerres contre des barbares », dont la violence s’expliquait par « une forte tendance des aborigènes à tuer ».

Au Soudan, il s’était vanté d’avoir personnellement tué au moins « trois sauvages ».

En Afrique du Sud, où « il était très amusant de galoper », il avait défendu la construction de camps de concentration pour les Boers blancs, disant qu’ils produisaient « un minimum de souffrances ». Le décompte des morts s’élève à presque 28 000.

Quand au moins 115 000 Africains ont été également enfermés dans les camps britanniques, il a seulement noté son irritation, « parce que les Kaffirs sont autorisés à tirer sur des blancs ».

Sur son attitude envers les autres races, le médecin de Churchill, Lord Moran, a dit « Winston ne pense qu’à leur couleur de peau ».

Churchill s’était ensuite trouvé dans d’autres dominions britanniques. En tant que jeune officier dans la Vallée Swat, aujourd’hui intégrée au Pakistan, Churchill avait parlé d’une révélation passagère. La population locale, avait-il écrit dans une lettre, combattait à cause de la « présence de troupes britanniques sur des terres que les locaux considèrent comme leur appartenant » – tout comme la Grande-Bretagne le ferait si la situation était inversée.

Cette pensée oiseuse avait toutefois rapidement été oubliée, et il avait pris part à des raids qui dévastaient des vallées entières, détruisant des maisons et brûlant des champs, en pensant que les « natifs » étaient des enfants sans défense qui allaient « s’inclure naturellement, volontairement, avec reconnaissance dans le cercle doré d’une ancienne couronne ».

Mais les rebelles devaient être écrasés avec une force extrême. En tant que Secrétaire aux colonies en 1920, Churchill avait lancé les voyous Black and Tans contre les civils irlandais catholiques, ce qui démontrait l’hypocrisie de l’un de ses commentaires :

« Il est évident que le christianisme, même dégradé et dévoyé par la cruauté et l’intolérance, doit toujours exercer une influence modificatrice sur les passions de l’humain et les protéger de fièvres de fanatisme encore plus violentes, comme nous sommes protégés de la variole par la vaccination ».

Sa vision paranoïaque de l’islam est étrangement familière:

« Mais la religion mahométane augmente, au lieu de la diminuer, la furie de l’intolérance. Elle a été originellement propagée par l’épée, et depuis, ses adhérents ont été sujets, par-dessus tous les peuples des autres croyances, à cette forme de folie. »

« Sur le sujet de l’Inde », avait dit le Secrétaire d’Etat aux Indes, « Winston n’est pas tout à fait sain d’esprit… Je ne vois pas tellement de différence entre sa vision et celle d’Hitler. »

Quand le Mahatma Gandhi a lancé sa campagne de résistance pacifique contre l’autorité britannique en Inde, Churchill s’est emporté contre lui :

« Gandhi devrait être enchaîné à la porte de Delhi, puis piétiné par un énorme éléphant monté par le nouveau vice-roi. Le Gandhisme et tout ce qu’il représente devra être combattu et écrasé. »

En 1913, il ricanait, « Il est alarmant et également répugnant de voir Mr Gandhi, un avocat séditieux d’une espèce bien connue dans l’Orient, posant aujourd’hui au fakir et montant à moitié nu les marches du palais du vice-roi pour parlementer d’égal à égal avec le représentant du roi-empereur. »

Quand le soutien à Gandhi a augmenté, Churchill a annoncé :

« Je hais les Indiens. C’est un peuple bestial avec une religion bestiale ».

En 1943, une famine s’était déclarée au Bengale à la suite des politiques impériales des Britanniques. En réponse au télégramme du Secrétaire d’État pour l’Inde demandant des stocks de nourriture pour soulager la population, Churchill avait répondu sur le ton de la plaisanterie,

« Si la nourriture est rare, comment se fait-il que Gandhi ne soit pas encore mort ? »

Le décompte des morts de cette famine s’élève à trois millions. Quand on lui a demandé, en 1944, d’expliquer les raisons de son refus d’aide humanitaire, Churchill a ricané :

« L’aide ne servirait à rien. Les Indiens se reproduisent comme des lapins et excéderaient les capacités de tous les stocks alimentaires accessibles ».

Après la Première Guerre mondiale, presque un quart de la planète tombait dans la sphère d’influence de l’empire britannique. L’Empire avait augmenté sa superficie avec l’ajout de territoires arrachés à ses ennemis vaincus.

En tant que Secrétaire aux colonies, le pouvoir de Churchill sur le Moyen-Orient était immense. Comme il l’avait dit lui-même, il avait « créé la Jordanie d’un trait de plume un dimanche après-midi », dessinant la carte de ses frontières après un repas généreux. Le grand zigzag de la frontière est avec l’Arabie Saoudite a été appelé « le hoquet de Winston » ou « l’éternuement de Churchill ».

C’est le personnage qui a inventé l’Irak, une autre étendue désertique arbitraire, qui a été offerte à un prince hachémite sans trône, Fayçal, dont le frère Abdallah a reçu le contrôle de la Jordanie. Ces deux fils du roi Hussein, Fayçal et Abdallah avait été compagnons de guerre d’un ami de Churchill, le célèbre Lawrence d’Arabie.

Mais les lignes dessinées dans le sable par l’impérialisme britannique, qui enfermaient des peuples en conflit derrière des frontières arbitraires étaient loin d’être stables, et de nombreux Jordaniens, Irakiens, Kurdes et Palestiniens allaient se voir refuser tout apparence de démocratie.

En 1920, Churchill a recommandé l’usage d’armes chimiques contre les « Arabes non-coopératifs » impliqués dans la révolte irakienne contre l’autorité britannique.

« Je ne comprends pas les réticences à propos de l’usage de gaz », avait-il déclaré. «  Je suis très favorable à l’usage de gaz empoisonnés contre des tribus de sauvages. Cela créerait une allègre terreur. »

En tant que Secrétaire aux colonies, c’était Churchill qui avait offert aux juifs leur ticket pour leur terre promise d’Israël, bien qu’il ait pensé qu’ils ne « doivent pas s’imaginer que la population locale va être évacuée pour leur convenance ». Il avait écarté la question des Palestiniens qui vivaient dans le pays en les traitant de « hordes barbares qui ne mangent pas grand-chose d’autre que des crottes de chameau ».

Dans une explication des justifications britanniques à décider du sort de la Palestine adressée à la Commission Peel (1937), Churchill a clairement exposé son idéologie suprémaciste blanche pour justifier l’un des génocides les plus brutaux et l’une des pires déportations de masse de l’histoire, fondée sur sa croyance selon laquelle « la race aryenne est destinée à triompher ».

« Je ne pense pas que le chien dans sa niche ait un droit à la niche, même s’il y est depuis longtemps. Je n’admets pas ce droit. Je n’admets pas, par exemple, qu’un grand tort ait été causé aux Indiens d’Amérique ou aux populations noires de l’Australie. Je n’admets pas qu’un tort ait été causé à ces peuples parce qu’une race plus forte, une race de plus haut grade, une race plus consciente des réalités pour ainsi dire, est venue et a pris sa place ».

De fait, nombre des opinions de Churchill étaient virtuellement nazies. A part son soutien au racialisme, en tant que ministre de l’Intérieur, il avait recommandé d’euthanasier et de stériliser les handicapés.

En 1927, après une visite à Rome, il a applaudi le dictateur Mussolini.

« Quel homme ! De tout mon coeur !… Le fascisme a rendu un service au monde entier… Si j’avais été Italien, je suis sûr que j’aurais été à ses côtés depuis le tout début de votre combat victorieux contre les appétits bestiaux et les passions du léninisme. »

(« Les Appétits Bestiaux et Les Passions du Léninisme », quel titre ! Je peux en avoir un exemplaire ?)

Mais des années après, dans son récit écrit de la Deuxième Guerre mondiale (Vol.III), le capricieux Winston applaudissait la chute de son ex-héros.

« Le sort d’Hitler était scellé. Le sort de Mussolini était scellé. Quant aux Japonais, ils allaient être réduits en poudre. »

Les alliés américains de la Grande-Bretagne allaient concrétiser ses paroles à Hiroshima et Nagasaki en larguant leurs bombes atomiques et en incinérant des centaines de milliers de civils japonais.

Pendant ce temps, le Premier ministre Churchill avait ordonné un bombardement de masse à Dresde où, le 13 février 1945, plus de 500 000 civils et réfugiés allemands, pour la plupart des femmes et des enfants, ont été massacrés en une seule journée par la Royal Air Force (RAF) britannique et les forces aériennes des USA (USAAF), qui ont largué plus de 700 000 bombes au phosphore sur la ville.

Le Premier ministre Churchill avait auparavant dit :

« Je ne veux pas de suggestions sur la façon dont nous pouvons démanteler l’économie et la machine de guerre, ce que je veux sont des suggestions sur la façon dont nous pourrions rôtir les réfugiés allemands échappés de Breslau. »

A Dresde, il a eu ce qu’il voulait. Ceux qui sont morts au centre de la ville n’ont jamais été retrouvés, parce que la température de la zone atteignait les 1600 degrés centigrades. Les citoyens de Dresde ont eu à peine le temps de rejoindre les abris, et nombre de ceux qui avaient trouvé refuge dans les abris souterrains ont suffoqué parce que l’oxygène était aspiré par les flammes. D’autres sont morts dans une explosion de chaleur blanche assez forte pour faire fondre la chair humaine. [En plus de bombarder l’Allemagne, Churchill avait également lancé les bombardiers de la RAF contre des villes françaises. Les historiens pensent que les bombardements alliés ont tué autant de Français que les bombes allemandes avaient tué de Britanniques au cours du Blitz. Entre 1940 et 1945, les forces aériennes alliées ont largué presque 600 000 tonnes de bombes en France. Voir le livre Les Français sous les bombes alliées. 1940-1945 d’Andrew Knapp, Ndt]

Au lieu d’être poursuivi pour avoir ordonné l’un des plus effroyables crimes de guerre de l’histoire récente, dans laquelle un demi-million de civils de Dresde sont morts en hurlant dans ses tempêtes de feu, Churchill a émergé de la guerre en héros. Lui qui avait toujours été un ardent soutien de la monarchie britannique a été fait chevalier de l’Ordre de la jarretière, le plus haut degré de la chevalerie britannique, par la reine Elizabeth II en 1953.

« La monarchie est extraordinairement utile. Quand la Grande-Bretagne gagne une guerre, elle crie « Dieu sauve la reine » ; quand elle perd, son premier ministre est éjecté par les votes », avait-il dit en une occasion.

Peu après la victoire dans la Deuxième Guerre mondiale, le gouvernement conservateur de Churchill a précisément été éjecté par les votes d’une population lassée des guerres, de l’austérité, et qui voulait du nouveau.

« L’histoire sera bonne envers moi, parce que je compte l’écrire », avait dit Churchill, et il y est arrivé jusqu’à un certain point. Avec son éternel cigare, son signe V, « Winnie » est devenu la grande icône nationale britannique restée dans les mémoires pour avoir mené la Grande-Bretagne dans son heure de gloire (nous ne parlerons pas de son habitude excentrique de marcher de long en large dans son bureau, totalement nu, pendant qu’il dictait ses propos à ses secrétaires masculins). Avec son gros cigare planté dans sa bouche en manière de symbole de l’effronterie britannique, Churchill était un vu comme un grand frère courageux et débonnaire, et révéré par les médias. Son discours exaltant de la période de guerre :

« Nous les combattrons sur les plages ! Nous ne nous rendrons jamais ! » ne mentionnait pas « Nous les bombarderons dans leurs villes ! Nous les ferons souffrir ! »

La brutalité grossière de Churchill a été ignorée, mais il n’aurait jamais imaginé l’invention d’Internet ou a fortiori sa capacité à permettre que des auteurs, historiens, etc, remettent sa vision de l’histoire en question et exposent la cruauté et le racisme de ce personnage.

Quand George W. Bush est parti de la Maison-Blanche, il a laissé un buste de Churchill dans le Bureau ovale. Il s’en inspirait pour sa « guerre contre la terreur ». Barack Obama l’a fait enlever à son arrivée. Je me demande s’il trouvait le buste offensant ? Était-ce par respect pour la peine et la détresse que son grand-père kényan, Hussein Onyango Obama, avaient enduré à cause de Churchill ? [Le grand-père d’Obama, un soldat de l’armée coloniale britannique, avait été emprisonné au Kenya en 1949 et atrocement torturé par les Britanniques pour avoir rejoint la révolte des Mau Mau, NdT]

Retirer un buste est une affaire assez simple, mais renverser une statue est une autre histoire. Dans Westminster Square, devant le Parlement londonien, il y a plusieurs statues de politiciens décédés et de dignitaires, dont une que je trouve particulièrement répugnante. Les mains jointes derrière le dos, ce personnage en jodphur qui marche résolument en avant est Jan Christian Smuts, le parrain de l’Apartheid en Afrique du Sud.

Quant à Churchill, qui, en tant que Secrétaire d’État à l’Intérieur, avait dit :

« Je propose que 100 000 Britanniques dégénérés soient stérilisés de force et que d’autres soit placés dans des camps de travail pour juguler le déclin de la race britannique. »

Sa statue lourdaude, avec ses allures de crapaud sur son socle de granite, tient une canne et porte un regard fixe de bulldog sur le Parlement où il a régné par deux fois comme Premier ministre conservateur.

Si j’étais Premier ministre de la Grande-Bretagne, une des premières choses sur ma liste serait le retrait de mémoriaux dédiés à des impérialistes. Les statues de Smuts et Churchill de Parliament Square seraient les premières à tomber.

Traduction et note d’introduction Entelekheia

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