Pourquoi est-ce que Washington hait Bachar el-Assad ?

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Un article qui présente un grand intérêt, celui de donner l’historique de la vindicte des USA envers Bachar el-Assad. Toutefois, avant de laisser la parole à Philip Giraldi, un ex-officiel des renseignements militaires américains, un bémol : contrairement à lui, nous ne pensons en aucune façon qu’un quelconque « Plan Yinon » ou autre plan grandiose de balkanisation des pays du Moyen-Orient soit la cause de l’implication d’Israël – de second plan mais réelle – dans la guerre en Syrie, ou plus largement ce que l’auteur ne dit pas ici, mais que d’autres croient dur comme fer : qu’Israël mènerait dans l’ombre la ronde interminable des guerres américaines dans le but de semer le chaos dans sa région. Tout d’abord parce que le chaos est par nature imprévisible et qu’en conséquence, une telle politique, pour Israël, pourrait s’avérer suicidaire ; ensuite parce que nombre des pays ciblés par les USA comme la Libye, la Somalie, l’Afghanistan, la Corée du Nord et le Vietnam dans les années 50, etc, ne sont ni voisins d’Israël, ni même situés au Moyen-Orient.

Ce que nous pensons, en revanche, est ce qui se dit de plus en plus ouvertement dans les médias alternatifs et même dans quelques médias grand public : si les USA font guerre sur guerre depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, s’ils multiplient leurs bases militaires dans le monde (il y a plus de 800 bases militaires américaines réparties sur 170 pays), s’ils entretiennent à grands frais tout un appareil politique dévolu à la guerre (think tanks, « faucons de guerre » /néocons/libéraux interventionnistes à la Maison-Blanche, au Congrès et à l’ONU), si leur budget militaire est plus élevé que celui des huit pays les plus dépensiers en armement suivants conjugués, c’est pour maintenir les bénéfices pharaoniques des corporations de leur complexe militaro-industriel. Finian Cunningham pour RT : « Plus de la moitié du budget discrétionnaire des USA est consommé par les dépenses fédérales militaires. C’est, dans les faits, une économie massive subventionnée par les contribuables, et emmenée par le militarisme… Le gouvernement des USA a voté l’année dernière une augmentation des dépenses militaires annuelles de 50 milliards pour atteindre un total de 700 milliards de dollars, un record… Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le trait caractéristique de l’économie des USA est le militarisme et le complexe militaro-industriel. On peut estimer que sans cette injection massive d’argent public, le dénommé « capitalisme américain » s’effondrerait. » Jonathan Turley pour Al Jazeera, article ‘L’argent qui coule à flots derrière les guerres : le complexe militaro-industriel’ : « A travers le pays (les USA), l’économie fondée sur la guerre se voit partout dans une industrie qui couvre tout, des études et diplômes relatifs à la sécurité intérieure jusqu’au contre-terrorisme avec ses consultants, et à des programmes de voyages sécurisés distribués aux portes des aéroports. Le coeur de ce complexe en développement perpétuel est un axe d’influence de corporations, de lobbyistes et d’agences qui ont créé une industrie massive et autonome de la terreur. » Voir aussi Vince Calio pour Time, article « Liste des cinq principales compagnies qui empochent un argent fou grâce aux guerres à travers le monde » (La seule compagnie non-américaine de ce quinté de tête du très rentable business du meurtre de masse est la britannique BAE Systems). Ou encore Ben Norton pour Salon.com avec l’article « Les profiteurs du chaos : comment les États-Unis ont privatisé leur guerre en Afghanistan. » On pourrait continuer encore longtemps… En conclusion, quoiqu’on puisse penser de sa politique étrangère par ailleurs, en l’occurrence, Israël a bon dos. De même que les multiples autres prétextes des guerres des USA.


Par Philip Giraldi
Paru sur The Ron Paul Institute for Peace & Prosperity sous le titre Why Does Washington Hate Bashar al-Assad?


L’administration Trump se préparait jusqu’à ces derniers jours à installer une « force de sécurité » de 30 000 hommes au nord de la Syrie, le long de ses frontières avec la Turquie et l’Irak. Elle devait probablement se coordonner avec, et soutenir les derniers éléments rebelles censément pro-démocratie et se raccorder aux bases militaires installées et prévisionnelles des USA en Syrie. La manoeuvre fait partie d’un plan plus général censé restructurer la Syrie pour la convenance de la grappe de génies néocons de Washington, qui ont progressivement repris leurs places de premier rang à la Maison-Blanche et au Conseil de sécurité nationale, et ont recommencé à claironner « qu’Assad doit partir », un mantra repris par le Secrétaire d’État Rex Tillerson mercredi dernier. Il a dit « mais soyons clairs : les États-Unis vont maintenir une présence militaire en Syrie, pour s’assurer qu’ISIS [Les Américains persistent à donner le nom d’une déesse égyptienne à Daech, NdT] ne puisse pas ré-émerger. » Tillerson a aussi déclaré que rester en Syrie empêcherait l’Iran de « renforcer » sa position et permettrait finalement de renverser Assad, mais il a ensuite nié que Washington était en passe de créer une « force de sécurité » du tout, encore une autre indication du dysfonctionnement de la Maison-Blanche.

Un plan bâclé à Washington par des gens qui devraient connaître leur travail mais clairement ne le connaissent pas n’est pas la clé de la réussite, tout particulièrement parce qu’il n’y a aucune définition de ce qui constituerait une « victoire », pas plus qu’il n’y a de stratégie de sortie. Washington ne s’est pas posé la question de ce que les Syriens pensent d’un arrangement à mettre en place sur leur territoire souverain, et les Turcs ont déjà bombardé des cibles et envoyé des troupes et des milices alliées dans la région d’Afrin, une enclave kurde frontalière soutenue par les USA. Le président Recep Tayyip Erdogan a indiqué clairement qu’il attaquerait n’importe quel arrangement frontalier parrainé par les USA. Du point de vue turc, la force de sécurité frontalière, qui apparemment consistera en grande partie de milices kurdes, coopérera inévitablement avec le groupe tenu pour terroriste PKK, qui est actif du côté turc de la frontière, dans le but de créer un État kurde autonome, ce que la Turquie considère à juste titre comme une menace existentielle.

Ensuite, il y a une autre petite complication, qui est que la présence des USA en Syrie est totalement illégale, autant au regard du droit international que de la loi sur les pouvoirs du président en matière de guerre, le ‘War Powers Act’ du gouvernement des États-Unis. La Syrie est un État souverain doté d’un gouvernement reconnu par les Nations-Unies, et il n’y a ni mandat de l’ONU, ni mandat du Congrès des USA qui autorise Washington à stationner ses soldats, Marines et/ou forces aériennes à l’intérieur de ses frontières. L’argument selon lequel les récentes ‘Autorisations d’Utiliser la Force Militaire’ (Authorizations to Use Military Force, AUMF) permettraient ces activités parce que des groupes liés à Al-Qaïda étaient actifs en Syrie et que le gouvernement local n’était pas capable de les expulser n’est que marginalement crédible, puisque les USA ont également attaqué les forces armées syriennes et leurs milices alliées parrainées par l’Iran. Ce qui constitue un crime de guerre.

Dans le cadre du War Powers Act, Trump peut entreprendre une action militaire pour contrer une menace imminente, ce qui n’a jamais été le cas en Syrie, à aucun moment. De toutes façons, après 60 jours, soit il doit se désister et stopper les opérations, soit il doit demander l’autorisation du Congrès, que ce soit pour la poursuite d’opérations ponctuelles ou pour une déclaration de guerre. L’offensive militaire contre la Syrie ayant commencé sous le président Barack Obama, nous avons dépassé de loin la fenêtre des deux mois, et la violation de la loi est si voyante que même des membres du Congrès commencent à la remarquer. Le sénateur démocrate Tim Kaine de Virginie a exigé qu’aucune initiative militaire ne soit prise en Syrie sans vote du Sénat. Il a dit jeudi dernier, « Je suis alarmé parce qu’encore une fois, l’administration Trump continue à élever le risque d’une guerre innécessaire, déconnectée de tout objectif politique ou intérêt de sécurité nationale. Pour être clair, ni les AUMF de 2000, ni ceux de 2002 n’autorisent à cibler Assad ou ses alliés iraniens en Syrie, et il est inacceptable que ces actions soient entreprises sans les votes et l’accord du Congrès. »

L’animosité envers Assad est profonde, et va jusqu’à des accusations fondées sur des sources hostiles selon lesquelles il aurait délibérément massacré des centaines de milliers de ses propres citoyens, aussi bien qu’à des affirmations douteuses sur un usage présumé de gaz chimiques, ce qui a abouti à une attaque de missiles contre une base aérienne syrienne à Shayrat. Un exemple parfait de la mort cérébrale des médias occidentaux a été donné la semaine dernière par l’article de David Brunnstrom, de Reuters, sur le discours de Tillerson. Il y écrivait, « Les forces américaines en Syrie ont déjà fait face à des menaces directes de la part des forces armées soutenues par l’Iran et syriennes, ce qui a mené à des tirs contre des drones iraniens et un chasseur syrien l’année dernière, ainsi qu’à des tensions avec la Russie. » Le lecteur mal informé pourrait penser que les Américains étaient les victimes d’agressions injustifiées de la part de Moscou, alors que la réalité est toute autre. L’Iran et la Russie sont des alliés du gouvernement syrien légitime, et ils sont dans le pays à son invitation pour l’aider à combattre des groupes classés terroristes par tous les pays. Les États-Unis sont illégalement installés en Syrie et utilisent aussi des forces par procuration pour combattre l’armée syrienne.

La Syriophobie remonte à l’administration Bush, en décembre 2003, quand le Congrès a voté le Syria Accountability Act, House Resolution 1828 [une résolution qui exigeait de la Syrie qu’elle cesse tout soutien à des entités pro-palestiniennes « terroristes », NdT]. La Syrie, à cette époque, était déjà dans le viseur de deux des principaux soi-disant alliés des USA dans la région, Israël et l’Arabie Saoudite. Les deux travaillent activement à la déstabilisation du gouvernement, mais pour des raisons différentes. Les Saoudiens ont peur de l’influence iranienne sur Damas, et ont de plus un agenda religieux contre le gouvernement syrien, parce qu’il protège les minorités religieuses et parce qu’il est lui-même une branche syncrétique de l’islam chiite appelée alaouite. Les Saoudiens les considèrent comme des hérétiques.

Pour leur part, les Israéliens étaient épris du Plan Yinon de 1982, et des propositions « A Clean Break » faites en 1996 par une équipe de néocons américains. Leur intention était de transformer la plupart des États musulmans voisins d’Israël en tribus et ethnies en guerre les unes avec les autres, pour qu’elles ne représentent plus une menace. Les leaders israéliens ont ouvertement déclaré qu’ils préféreraient voir le chaos continuer en Syrie, qui reste une de leurs principales cibles. Israël, de fait, a bombardé plusieurs fois des positions de l’armée syrienne, récemment près de Damas, et a soutenu ce qui reste de Daech et du Front Al-Nosra.

Le ‘Syria Accountability Act’ se lit par endroits comme les accusations complètement farfelues contre Saddam Hussein utilisées pour justifier l’invasion de l’Irak plus tôt en 2003. Il cite le développement d’armes de destruction massive et de missiles, mais son angle majeur tient au soutien allégué de Damas à des groupes terroristes. Il « Déclare que le Congrès ressent que le gouvernement de la Syrie devrait immédiatement et inconditionnellement cesser son soutien au terrorisme, de façon permanente, déclarer ouvertement sa renonciation totale à toutes les formes de terrorisme et fermer tous les bureaux et bâtiments des terroristes en Syrie, y compris les bureaux du Hamas, du Hezbollah, du Front populaire de libération de la Palestine, et du commandement général du Front populaire de libération de la Palestine. »

On pourrait noter qu’aucune des entités nommément citées n’est identifiée comme une menace envers les USA. En revanche, ce sont des organisations hostiles à Israël, ce qui suggère que le motif de la résolution était un sentiment majoritairement pro-israélien au sein du Congrès. Celui qui avait présenté le projet de loi était Eliot Engel de New York, un législateur passionnément pro-Israël.

Quoi qu’il en soit, la volonté « d’avoir » la Syrie est restée une constante de la politique étrangère américaine à ce jour. Quand les USA avaient encore une ambassade à Damas, en décembre 2010, le président Barack Obama avait maladroitement envoyé Robert Ford comme ambassadeur. Robert Ford a activement soutenu les manifestations des anti-régimes syriens inspirés du Printemps arabe qui s’opposaient à Assad et pourrait même avoir appelé à un soulèvement armé, dans une interprétation bizarre de ce que les ambassadeurs sont censés faire dans un pays étranger. En une occasion, il a absurdement déclaré que si les USA armaient les opposants au régime, les groupes affiliés à Al-Qaïda seraient « incapables de leur faire concurrence ». Ford a été rappelé un an plus tard, à cause d’inquiétudes pour sa sécurité après qu’il ait été pris pour cible de jets de tomates et d’oeufs pourris , mais le mal était fait et les relations diplomatiques entre Damas et Washington n’ont jamais été restaurées.

Le désir d’un changement de régime à Damas a pris de l’ampleur en 2011. Les efforts du gouvernement pour réprimer les manifestations qui s’étaient produites ont inévitablement mené à une violence accrue des deux côtés, et dans son sillage, les USA, les Saoudiens et les États du Golfe ont commencé à armer les rebelles et à encourager la formation de l’Armée syrienne libre, dont Washington assurait qu’elle se composait uniquement de bonnes personnes qui voulaient plus de démocratie et de respect des droits de l’homme. Sans surprise, nombre de ces démocrates en herbe ont accepté des entraînements et des armes américaines avant de passer à des affiliés d’Al-Qaïda tels que le Front Al-Nosra ou à Daech.

En ce moment, la reconstruction de la Syrie est en voie. L’Armée arabe syrienne est en train de balayer les quelques dernières enclaves contrôlées par Daech dans la province d’Idlib et la soi-disant Guerre civile syrienne sera bientôt terminée, sauf pour les tous derniers nettoyages. Nombre de réfugiés internes sont rentrés chez eux après la reprise de contrôle de leurs villes et villages par le gouvernement, et des milliers de réfugiés à l’étranger sont, paraît-il, revenus. Notez qu’ils reviennent dans des zones où le gouvernement el-Assad est fermement en place. Peut-être cela suggère-t-il que, bien qu’il y ait des doléances légitimes au sein du peuple syrien, la propagande selon laquelle la plupart des Syriens étaient opposés au régime était très exagérée. Nous avons d’amples preuves que Bachar el-Assad est, de fait, soutenu par une large majorité de Syriens, même parmi ceux qui voudraient davantage de démocratie, parce qu’ils savent que la seule alternative au président syrien est le chaos.

Nous voudrions penser que la Syrie va redevenir la Syrie, mais Washington a senti l’odeur du sang et voudrait clairement une solution qui implique une fragmentation de l’État, ce qui permettrait de contenir et d’éliminer l’influence iranienne pour la satisfaction de ses Etats-clients l’Arabie Saoudite et Israël, et de créer un mini-État pour les Kurdes [le dit mini-État kurde aurait été encerclé par Daech et Al-Qaïda si ces groupes avaient pris le contrôle du pays, donc ? De quoi s’assurer des journées animées pour les cent prochaines années… à moins d’avoir des bases militaires américaines à demeure, et pas la plus petite possibilité de s’en passer. Voilà qui aurait donné une nouvelle définition à la doctrine de la « Guerre perpétuelle contre la terreur » de Bush, NdT]. La destruction de la Syrie et du peuple syrien serait considérée comme des dommages collatéraux de la construction d’un nouveau Moyen-Orient. Il est à souhaiter que les Syriens, avec le soutien de l’Iran, de la Russie et de la Chine sauront prévenir ce dénouement et, comme les USA n’ont que très peu combattu directement Daech, ils n’auront heureusement pas grand poids dans les événements qui vont suivre.

Que Riyad et Tel Aviv aient mené Washington par le bout du nez ou non n’a aucune importance, parce que tout le poids de la culpabilité dans ce qui se passe repose catégoriquement sur la Maison-Blanche. Les États-Unis n’ont ni politique cohérente, ni le moindre intérêt à rester en Syrie, mais les étranges alignements qui se forment dans ou autour du Bureau ovale ont créé la volonté de détruire un pays et un peuple qui ne menacent les USA en aucune façon. Quelqu’un devrait rappeler au président que des scénarios similaires ne se sont pas bien terminés en Afghanistan, en Irak et en Libye. Personne ne devrait s’imaginer que les choses seraient différentes en Syrie.

Traduction et note d’introduction Entelekheia

Article reproductible en citant les sources, le Ron Paul Institute for Peace & Prosperity et Entelekehia.fr pour la version française.

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