Davos, une simple question d’inégalités

Néolibéralisme, capitalisme, Marx, Wall Street, crise, banques, finance, Forum économique, 2018,

Un système néolibéral dont aucune des promesses ne s’est accomplie, à bout de souffle, dépassé par des concurrents plus flexibles, mais encore tracté par des élites occidentales enfermées dans leur bulle, cramponnées aux privilèges qu’elles tirent de leur prédation comme des berniques à une baleine morte… pourquoi Davos ne sert à rien.


Par Pepe Escobar
Paru sur Asia Times sous le titre When it comes to Davos, it’s inequality, stupid


Voici ce dont les grands du monde des affaires ne discuteront pas au cours des palabres annuelles de la station de luxe suisse.

Pour des milliards de gens, la règle de Groucho s’applique à propos de Davos. C’est un club exclusif, qui se retrouve dans une station de ski de luxe tous les ans pour discuter de l’environnement du business mondial.

Groucho avait bien sûr été immortalisé avec les autres Marx Brothers grâce à leurs films loufoques du Hollywood des années 1930, par exemple A Night a the Opera, A Day at the Races et Animal Crackers.

Dans une de ses répliques fulgurantes habituelles, il avait blagué, « J’ai envoyé un câble au club où je disais, « Veuillez accepter ma démission. Je ne veux pas faire partie d’un club qui m’accepte comme membre. »

Bien, pour commencer, des milliards de gens ne passeraient pas ses barrières, parce que le Forum économique mondial auto-proclamé est d’abord une affaire d’exclusion. Mais de toutes façons, même si par miracle ils obtenaient des entrées gratuites, à quoi bon ?

Le mantra de l’austérité maintient son influence sur une grande partie de l’Europe. Les USA restent enlisés dans un maelström fiscal et les Japonais s’apprêtent à lancer un tsunami économique – une dévaluation du yen à tout prix.
D’un autre côté, la croissance s’applique à des membres des BRICS (le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud) et à une sélection des Next 11 (Les « Onze prochains » définis par Goldman Sachs comme dotés d’un bon potentiel économique).

De fait, l’Indonésie, le Mexique, les Philippines, la Turquie, la Corée du Sud et le Vietnam tombent dans cette catégorie au sein des N-11.

Donc, pourquoi dépenser le PIB d’un pays subsaharien pour aller jusqu’aux Alpes de Davos pour une simple causerie, quand la carte de membre plus l’accès aux sessions privées du sommet coûtent la somme somptueuse de 245 000 dollars ?

Par exemple, les pentes de Jackson Hole dans le Wyoming, où se tient le symposium annuel des banques centrales, sont bien plus cool.

En comparaison, Davos est essentiellement le pays du double discours. D’un côté, nous avons « mauvais pour le travail », avec des millions d’Occidentaux jetés dans l’enfer du chômage ou souffrant de gels des salaires. De l’autre côté, nous avons « bon pour le capital », avec des compagnies qui roulent sur l’or.

Et pourtant, le résultat est l’incertitude, encore une fois. Simplement, les compagnies les plus « robustes » ont cessé d’investir. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de demande. C’est le prix du mantra de l’austérité, et selon toute apparence, les costumes-cravates du business, des finances et des gouvernements n’en parleront pas.

Après tout, depuis les années 90, le sommet a toujours porté sur la mondialisation à tout prix et son corollaire principal : la marchandisation d’absolument chaque aspect de la vie.

Pour résoudre le problème, les PDG, banquiers et techno-bureaucrates devraient se résigner à des discussions de fond sur le néolibéralisme.

Pour ce faire, ils devraient inviter des gens comme David Harvey, un professeur d’anthropologie et de géographie de l’université de New York, où il enseigne Le Capital de Karl Marx depuis plus de quarante ans.

Ils devraient mettre le secteur bancaire mondial face à ses responsabilités. Ils devraient également reléguer l’austérité aux poubelles de l’histoire, et niveler le terrain entre le capital et l’emploi. Bien sûr, cela ne se produira pas.

Quoi qu’il en soit, le thème de Davos, cette année, est le « Dynamisme résilient » [ou « Résilience dynamique », dans deux traductions possibles de l’obscur « Resilient Dynamism » pondu par les communicants du forum, Ndt]

Pour définir les malheurs actuels du turbo-capitalisme, n’importe quel gamin de 5 ans d’une favela de Rio pourrait trouver quelque chose de plus significatif.

Mais Davos n’a qu’un seul tour dans son sac. La « résilience » est un euphémisme qui se réfère à des marchés en pleine expansion et au syndrome des bas salaires pour les travailleurs. En résumé, la mondialisation emmenée par les plus grosses multinationales.

Nous devrions rejeter le mot « résilience » parce que la vraie définition de leur démarche est « inégalités ». Mais Davos, bien sûr, ne traite pas des « inégalités ».

Dans une étude publiée par UC Berkeley, la richesse des 1% d’Américains les plus riches s’est accrue de 11,6% en 2010 alors que celle des 99% restants n’a augmenté que de 0,2%. [Et selon une étude d’Oxfam publiée juste avant l’ouverture du forum, les 1% les plus riches ont capté 82% des richesses produites en 2017, NdT]

C’est cela, la base du néolibéralisme capitaliste.

Davos devrait discuter de la façon dont un segment-clé des élites a concocté le crash financier provoqué par Wall Street. Ce n’était que du business ‘virtuel’, mais les gouvernements nationaux qui ont dû intervenir pour payer la facture et sauver les banques n’avaient rien de ‘virtuel’.

Non, j’ai bien peur que le « dynamisme résilient » ne marche pas pour Davos. Mais c’est une bonne définition de la Chine. Pendant que les élites européennes et américaines accumulent du capital pour contenir les progrès de Pékin en Afrique et en Asie, l’interventionnisme chinois est du type productif. Il construit des routes, pas des guerres.

Quoi qu’il en soit, la question que Davos refuse de poser est la suivante : Pourquoi leur est-il plus facile d’envisager la destruction totale de l’humanité, de la guerre nucléaire à la catastrophe climatique, que de travailler à changer le système de relations engendré par le capitalisme ?

Restez à l’écoute pour la suite.

Traduction et note d’introduction Entelekheia

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