La présence simultanée des USA et de Daech en Afghanistan devient une question brûlante

De l’autre côté de la barrière qui nous sépare du nouveau bloc émergent multipolaire, ce qui se dit de Daech a de quoi donner des sueurs froides. Rumeurs, propagande anti-américaine, « brouillard de la guerre » ou faits avérés, il est impossible à ce stade de le dire. Quoi qu’il en soit, le diplomate indien retraité resté sur la brèche en tant qu’expert en géopolitique Melkulangara Bhadrakumar relaie ici un son de cloche tout autre que celui de nos médias grand public, avec des accusations excessivement lourdes de la part de l’Iran contre les USA. Pour notre part, une question nous préoccupe : si vraiment les USA sont en train de transférer des combattants de Daech en Afghanistan à partir de la Syrie et de l’Irak, par quels moyens le font-ils et d’où exactement ces combattants viennent-ils ?

Même si dans le passé, Daech semble avoir été autorisé à se déplacer en Syrie (voir par exemple le reportage de la BBC ‘Raqqa’s dirty secret’ de novembre 2017), il n’a jamais été question de les laisser librement sortir de Syrie et d’Irak, du moins depuis qu’ils perdent la guerre. Aujourd’hui, le groupe terroriste est encerclé dans trois poches. Seules possibilités de sortie, les airs ou la route. Or, les avions-cargos de type Hercules ou les hélicoptères sont très visibles, et ne parlons même pas des colonnes de véhicules de transport terrestre qu’il faudrait. Alors ?


Par M.K. Bhadrakumar
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre The US-ISIS Nexus in Afghanistan Becomes Hot Topic


Téhéran a commencé à parler haut et clair de ce qu’il murmurait jusque-là, à savoir son inquiétude sur le transfert possible, par les USA, de combattants de l’État Islamique de Syrie et d’Irak, où ils ont été vaincus, en Afghanistan.

Le 30 janvier, le leader suprême Ali Khamenei a dit : « Le but du transfert par les USA de terroristes de Daech en Afghanistan est de créer une justification à la poursuite de son déploiement dans la région et d’assurer la sécurité du régime sioniste (Israël)». De fait, toutes le déclarations faites au niveau du Leader suprême attirent invariablement l’attention parce qu’elles signalent des directives politiques fondées sur un processus prudent de décisions prises à la lumière de rapports de renseignements.

Le fait est, que trois jours avant la déclaration de Khameini, le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) a eu une rencontre avec des terroristes de Daech qui tentaient d’infiltrer la province de l’ouest de l’Iran Kermanshah, à partir de l’Irak. Tous les rapports précisent qu’il s’agissait d’un clash majeur au cours duquel trois membres des gardiens de la révolution ont été tués, y compris un officier avec le rang de major. Selon le commandant des forces terrestres des CGRI, le général Mohammad Pakpour, seize terroristes de Daech ont été capturés. Les incidents de cette nature arrivent de plus en plus souvent le long de la frontière iranienne, et les agences de sécurité iraniennes repèrent des caches importantes d’armes et d’explosifs de contrebande, mais c’est la première fois qu’une rencontre de ce type arrive.

De façon significative, le conseiller expert en affaires étrangères au porte-parole du Parlement, Hossein Amir Abdollahian, qui est une voix influente dans le circuit diplomatique iranien, a soulevé la question du transfert secret de combattants de Daech vers le « nord de l’Afghanistan » au cours d’une réunion avec Jan Kubis, secrétaire de la mission d’assistance des Nations Unies pour l’Irak, le 28 janvier dernier.

Kubis, un diplomate de carrière slovaque, a été auparavant envoyé spécial de l’ONU au Tadjikistan (au cours de la période de transition qui a suivi la guerre civile à la fin des années 1990), secrétaire général de l’OSCE (1999-2005), envoyé spécial de l’UE en Asie Centrale (2005-2006), et plus récemment, représentant spécial de l’ONU et chef de la mission d’assistance de l’ONU en Afghanistan (2011-2015). Abdollahian ne pouvait pas mieux choisir son interlocuteur pour une démarche aussi sensible. Le message a dû arriver à ses destinataires prévus en un rien de temps.

Deux jours plus tard, Khameini a parlé. Étant donné le contexte expliqué plus haut, il doit être dûment noté que Téhéran a depuis mis le sujet des relations USA-Daech au menu de ses questions bilatérales avec Kaboul. Le 4 février, le ministre de la défense iranien, le Brigadier général Amir Hatami a téléphoné à son homologue afghan, Tariq Shah Bahrami, et a averti que Washington « organise un complot pour transférer le groupe terroriste Daech en Afghanistan. » Le général Hatami reprenait la ligne des remarques de Khamenei, et plus important, il avertissait des dangers des plans américains de renforcement de leur déploiement en Afghanistan. Il a souligné que la sécurité en Afghanistan ne sera possible qu’en harmonie avec les pays de la région et en mettant en commun leurs ressources contre le terrorisme.

Le général Hatami n’est pas allé jusqu’à dire que Téhéran allait probablement devoir agir pour contrer les menaces conter sa sécurité nationale sur le sol afghan. Il est concevable que son coup de téléphone à Kaboul ait reflété la perception iranienne des menaces à la suite de l’interrogatoire des seize terroristes de Daech détenus par le CGRI.

L’Iran a des raisons de se sentir perturbé, étant donné que l’ouest de l’Afghanistan est témoin d’un vide politique semblable à celui qui s’est produit au nord de l’Afghanistan, dans la région d’Amou Daria, au cours des semaines passés. Le président afghan Ashraf Ghani a déstabilisé toute la région du nord, au long de l’Asie Centrale, avec son licenciement abrupt du gouverneur de la province de Balkh, Atta Mohammad Noor, en novembre dernier. Il est improbable que Ghani ait commis cette imprudence de son propre chef. Atta est un personnage puissant, connu par la population comme « le roi du nord ». Noor, au passage, est également chef du parti Jamiat-i-Islami [le plus ancien parti politique afghan, NdT] et se trouve de plus aspirer à une candidature aux prochaines élections présidentielles en 2019.

Sans aucun doute, les USA ont approuvé la destitution de Noor – et l’ont peut-être même souhaitée. L’administration Trump a déclaré son soutien à la démarche de Ghani. Le vice-président Mike Pence a téléphoné à deux reprises à Ghani en janvier pour lui témoigner sa solidarité. Le 24 janvier, la Maison-Blanche a publié une déclaration où elle dit « suivre avec attention la dispute en cours », et où elle exige une résolution rapide au conflit Ghani-Noor et ordonne virtuellement à ce dernier de capituler. Mais Noor a répliqué le 3 février dernier, traitant le régime de Kaboul de pantin des Américains et attisant le nationalisme afghan.

Bien sûr, le vide prolongé du pouvoir à Balkh a créé des conditions favorables à l’établissement d’une présence de Daech au nord de l’Afghanistan. De la même façon, Rashid Dostum, l’homme fort ouzbèke qui a été un rempart contre le terrorisme dans les provinces du nord, est en exil forcé en Turquie. Les USA, qui contrôlent l’espace aérien afghan, ont refusé deux fois la permission d’atterrir à son avion. (Il est intéressant de noter que le président turc Recep Erdogan a depuis rencontré Dostum seul à seul à Ankara.)

Le coeur de la question est qu’une situation semblable à celle de Balkh se prépare aussi dans la province de l’ouest afghan, Farah, en bordure de l’Iran, dont le gouverneur provincial Mohammad Aref Shah Jahan a abruptement « démissionné » de son poste il y a dix jours, donnant comme raisons de sa démarche « lune dégradation de la sécurité à Farah » et des « ingérences dans mes responsabilités de la part de plusieurs individus ». Selon toute apparence, il a décidé de partir à cause de pressions. (Au cours de ces derniers mois, les USA ont déployé plus de troupes à Farah.)

Ce qui devient une énigme emballée dans un mystère est que Jahan, un Pachtoune, et Noor, un Tadjik, ont également la réputation d’être farouchement nationalistes. La conclusion s’impose : pour des raisons connues d’elle seule, Washington désire des « changements de régime » dans ces deux provinces frontalières (Balkh et Farah), qui bordent respectivement l’Asie Centrale et l’Iran. Il suffit de dire que l’Iran s’est demandé qui a quelque chose à y gagner. Et bien sûr, la réponse est Daech.

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l’Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d’Asia Times, du Hindu et du Deccan Herald. Il est basé à New Delhi.

Traduction et note d’introduction Entelekheia

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