La guerre contre la dissidence et le spectre de la division

En France, à la place des délires hallucinatoires russophobes des USA, nous avons les « complotistes » qui « croient à la Terre plate » dans le rôle des semeurs de discorde sociale et de méfiance envers le gouvernement. Ce qui n’exclut pas la xénophobie anti-russe à hautes doses dans nos médias et chez nos politiciens libéraux, clairement, mais par un étrange reste de pudeur (ou par peur de passer pour des fous dans un contexte culturel moins paranoïaque que celui des USA), à un moindre degré que chez « l’oncle » Sam. Pour le reste, la guerre contre la dissidence est la même.


Par CJ Hopkins
Paru sur Counterpunch et Consent Factory sous le titre The War on Dissent: The Spectre of Divisiveness


Un spectre hante la démocratie occidentale – celui des « divisions ». Après huit ans bénies de paix et de prospérité sous le règne glorieux d’Obama le Bienveillant, soudainement, nous nous trouvons assiégés de toutes parts par des semeurs de zizanie parrainés par les Russes, des disséminateurs de « désinformation », de « confusion » et de « chaos », et autres ennemis de nos « valeurs démocratiques ». Ces instigateurs diaboliques de « désunion » et de « méfiance » sont déterminés à nous faire douter de l’intégrité de nos dirigeants, de nos agences de renseignements, de nos médias grand public, qui ne rêveraient pas une seule seconde de nous mentir… du moins, c’est ce que raconte la fiction officielle pondue par la corporatocratie.

Il est absolument stupéfiant de voir des millions d’Américains conformer leurs croyances et leur comportement à cette fiction, comme des membres du Parti dans 1984. Mis à part le fait que cette propagande est simpliste et puérile jusqu’à l’absurde, cela ne fait que seize ans depuis que la corporatocratrie a introduit la version beta de cette même fiction officielle, à laquelle des millions d’Américains obéissants se sont conformés… avec pour résultat des centaines de milliers de morts, la déstabilisation de tout le Moyen-Orient et la transformation de la plupart des sociétés occidentales en États policiers.

Comme je l’avais précédemment écrit, la Guerre contre la dissidence en cours en ce moment est une expansion de la fiction de la Guerre contre la terreur, qui était également puérile, et simpliste, et clairement montée de toutes pièces. Bien qu’en ce moment, il soit à la mode chez les politiciens et les propagandistes des médias grand public qui nous avaient vendu la fable des armes de destruction massive de Saddam, et celle du « lien entre l’Irak et Al-Qaïda », et le conte de fées du « combat contre le terrorisme » en Afghanistan, de regretter la façon dont ils avaient « mal interprété les renseignements » qui ont amené à la « malencontreuse gaffe » à la base de l’occupation et de la restructuration du Moyen-Orient par la corporatocratie mondialiste (qui continuent à ce jour), n’importe quelle personne dotée d’un demi-cerveau comprenait ce qui se passait réellement à l’époque. Vous n’aviez pas besoin d’avoir inventé l’eau chaude pour réaliser que la « Guerre contre la terreur » n’était pas une guerre contre le terrorisme (un concept de toutes façons absurde), mais plutôt juste une fiction officielle qui allait permettre à la classe capitaliste dominante de (a) employer l’armée des USA pour servir leurs desseins à travers le monde dans une impunité à peu près complète et (b) de traiter de « terroriste » n’importe quel opposant à une hégémonie capitaliste mondiale.

Plusieurs millions d’entre nous avions compris cela… ou du moins, nous avions réalisé que le gouvernement des USA, la communauté du renseignement et les médias grand public utilisaient la réaction émotionnelle des Américains aux attaques terroristes du 11 septembre pour nous pousser à soutenir l’invasion et la déstabilisation du Moyen-Orient pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec le terrorisme. Alors, nous avons fait ce que les Américains ont appris à faire. Nous nous sommes pacifiquement rassemblés pour envoyer des pétitions à notre gouvernement, comme des millions de personnes dans le monde, et nous avons fait tout le vacarme que nous pouvions sur la façon dont les gens étaient manipulés, et comment nous étions dénoncés comme « traîtres », « sympathisants des terroristes », et « dingues complotistes »… et pas seulement par la corporatocratie, mais aussi par des bonnes gens de la masse des citoyens.

Toutes ces années plus tard, sachant ce que nous savons, vous pourriez imaginer que toutes ces bonnes gens qui s’étaient précipitées pour acheter des drapeaux américains pour les agiter pendant que nos soldats détruisaient un pays qui ne nous menaçait en rien (et qui n’avait rien à voir avec les attaques terroristes du 11 septembre 2001) parce que les médias grand public et la communauté du renseignement leur avaient dit que Saddam allait atomiser Kansas City… Vous pourriez imaginer que toutes ces bonnes gens, honteuses d’avoir été prises pour des imbéciles par quelques hommes-troncs à la télévision et des « journaux de référence » comme le New York Times… vous pourriez penser que ces gens, qui, après tout, ne sont pas des crétins finis à qui on peut refaire le même coup encore, et encore, et encore en utilisant à chaque fois plus ou moins les mêmes lapins tirés des mêmes chapeaux de prestidigitateurs… vous pourriez naturellement imaginer que ces bonnes gens nous accorderaient le bénéfice du doute cette fois, c’est-à-dire à ceux d’entre nous qui réfutons la fiction dont les médias grand public nous gavent depuis qu’Hillary Clinton a perdu les élections. Mais non… rien de tel. Non, cette fois, nous ne sommes pas des « sympathisants du terrorisme ». Nous sommes des « sympathisants de Poutine », des « agents russes », ou du moins, des « idiots utiles » qui aidons la Russie à détruire la démocratie en « semant la discorde », la « désunion », la « division », et autres formes de dissension à travers l’Occident.

C’est la caractéristique essentielle de notre fiction officielle nouvelle et améliorée. La base n’en a pas changé. C’est encore « La Démocratie contre les Terroristes ». La classe capitaliste mondialiste étend simplement la définition pourtant déjà arbitraire et sans signification du « terrorisme » (ou plutôt, et plus largement, de « l’extrémisme »). C’est une progression naturelle, prévisible, à laquelle les classes dirigeantes nous ont préparés. Après seize ans à vivre dans la peur des terroristes qui « nous haïssent pour nos libertés », on nous présente un nouvel ennemi officiel. Un ennemi officiel nouveau, mais familier. Un ennemi officiel que tous les bonnes gens sont pré-conditionnées à haïr et à redouter.

Oui, c’est vrai, les gars, les Russkoffs sont de retour, sauf que cette fois, sans le communisme. Non, cette fois, leur but diabolique est la destruction de la démocratie elle-même ! La raison pour laquelle, exactement, les Russkoffs voudraient détruire la démocratie n’est pas totalement claire, particulièrement alors que cela détruirait leur économie, sans même mentionner qu’une guerre nucléaire annihilerait la plupart des formes de vie de la planète. Mais, vous savez, ils sont incompréhensibles, ces Russkoffs.

Selon les experts des médias grand public et nos représentants politiques parrainés par le secteur privé du gouvernement (et, inutile de le dire, la communauté du renseignement), la principale arme des Russkoffs pour détruire la démocratie, et la vie sur Terre, est la « division », la « discorde » et la « méfiance » envers notre gouvernement et nos élites des multinationales, qui nous aiment comme elles aiment leurs propres enfants et qui ne tenteraient jamais de nous manipuler, ou de nous traiter comme des marchandises interchangeables, ou de nous acculer à la ruine avec leurs pyramides de Ponzi, ou de nous enchaîner, nous et nos familles, à de la dette pour leur profit, ou d’autres choses horribles de cette sorte.

C’est le genre de balivernes que les Américains sont expressément invités à avaler, et qu’ils avalent effectivement par millions. Mais, c’est comme ça que la propagande fonctionne. Elle n’a pas à être logique ou cohérente. En fait, elle est souvent plus efficace si elle ne l’est pas. Dans les cultures profondément autoritaristes comme celle des USA contemporains, les gens tendent à croire les autorités, particulièrement quand elles répètent toutes le même message, encore et encore. Les gens veulent croire les autorités. Ils le veulent parce qu’ils ont été conditionnés à le vouloir depuis leur enfance par leurs parents, professeurs, leaders politiques, médias, télévision, Hollywood, icônes culturelles et plus ou moins tous les autres organes idéologiques de la « société normale ».

C’est pourquoi, quand le moment d’obtenir le soutien de la population à une guerre d’agression (ou une guerre contre les dissidents) arrive, tout ce que les classes dirigeantes ont à faire est de monter une fiction qui fait appel aux émotions sur un ennemi à moitié crédible et d’envoyer leurs « sources médiatiques autorisées » la répéter, encore, et encore, et encore, dans un millier de déclinaisons, chaque répétition étayant les autres, jusqu’à ce que la fiction devienne une « vérité » axiomatique qu’aucune personne respectable, normale ne penserait même à remettre en question. En fait, une fois que la fiction officielle est devenue la « vérité » axiomatique, il peut être psychologiquement dangereux pour les responsables de cette propagande d’être confrontés aux preuves que leur fiction officielle (ou, en d’autres termes, leur « réalité ») est fondée sur… bien, un tas de conneries, parce qu’à cette étape, ils ont oublié que c’était une fiction et ils croient sincèrement dire la vérité.

Nous avons eu un exemple de cela en action avec l’interview d’un journaliste du Guardian, Luke Harding, auteur du livre ‘Collusion’, par Aaron Maté. Ce que l’on y voit est le désarroi de Harding alors que sa fiction sur une « collusion » entre Trump et le Kremlin (la thèse de son livre) s’effondre sous les questions précises de Maté, qui reste calme et cohérent tout au long de l’interview. Clairement, Harding ne s’était pas imaginé que quelqu’un pourrait mettre en doute sa fiction sur le Russiagate, et particulièrement pas quelqu’un du métier, parce que les journalistes mainstream sont entraînés à accepter et à répéter comme des perroquets tout ce que les classes supérieures leur dictent. Quand il réalise finalement ce qui se passe (à savoir, que sa « réalité » fond comme votre visage dans le miroir lors d’un mauvais trip de LSD), il appelle Maté un « négationniste de la collusion » et met abruptement fin à l’interview.

C’est la sorte de chose que la corporatocratie veut éliminer, ou reléguer aux marges d’Internet. Ils ne peuvent pas avoir des journalistes comme Aaron Maté courant dans tous les sens pour faire tomber leurs fictions, ou du moins pas dans des endroits où des gens normaux peuvent les voir. C’est très bien d’avoir des gars comme Hannity et Alex Jones ânonnant des histoires de conspirations de l’État profond, mais des journalistes rationnels comme Maté, s’ils ne coopèrent pas avec la fiction officielle, bien, doivent être censurés, ou marginalisés par les algorithmes, ou placardisés d’une quelconque autre façon, et le plus tôt serait le mieux. Ce qui est exactement ce que la corporatocratie est en train d’opérer, et ce qu’elle a l’intention de continuer à faire jusqu’à ce que « l’unité », « l’harmonie » et la « confiance » soient restaurées.

Et ce n’est que le début, les copains. Si vous voulez un aperçu de notre avenir dystopique, lisez cet article de The Atlantic [en anglais, NdT]. Il est par le représentant au Congrès Will Hurd, du Texas, mais il véhicule les sentiments des classes dirigeantes et de leurs serviteurs loyaux du gouvernement, généralement. En voici un extrait :

« Pour combattre les campagnes récurrentes de désinformation russes, nous devons développer une stratégie nationale de contre-désinformation. La stratégie doit couvrir l’intégralité du gouvernement et de la société civile, de façon à permettre un effort coordonné qui contrera la menace que les opérations d’influence posent à notre pays. Elle devrait appliquer des procédures similaires à celles de la ‘Stratégie pour contrer l’extrémisme violent’ du Département de la sécurité intérieure, et se concentrer sur une compréhension réelle de la menace et le développement de moyens de la neutraliser.

Le gras a été ajouté par moi. L’orwellisme est de Hurd. Le message ne peut pas être plus clair.

Si vous avez apprécié l’État policier au cours de ces seize dernière années, la paranoïa constante en bruit de fond, les perquisitions invasives, les scans corporels, les agents qui tripotent vos enfants dans les aéroports, les flics et soldats au coins des rues avec leurs fusils d’assaut prêts à servir, les écoutes de la NSA et toutes les autres caractéristiques de la Guerre contre la terreur, vous allez adorer la Guerre contre la dissidence.

Traduction Entelekheia
Image Pixabay

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.