L’expansion de l’OTAN vers l’est à travers le prisme de l’Histoire

Par Hakim Ouchene
Paru sur Strapol


Le 12 décembre dernier, le Congrès américain a voté la loi de finance 2018, cette loi autorise la dépense de 200 millions de dollars quant à la réparation des anciennes structures militaires états-uniennes et elle autorise par là même, la construction de nouvelles structures militaires sur une large partie d’Europe de l’Est. Cette dépense s’inscrit dans le programme European Deterrence Initiative « EDI » – lancé quelques mois après l’annexion de la Crimée par la Russie.

Un document du commandement des forces des Etats-Unis basés en Europe explique que le budget 2018 s’inscrit « à la suite des financements précédents de l’EDI afin de consolider notre dissuasion ainsi que de renforcer notre réactivité en Europe… Le financement de l’EDI accroît notre capacité de dissuasion et de défense contre l’agression russe ».

Si la consolidation de la profondeur stratégique de l’alliance atlantique peut être traduite dans la forme, notamment par l’actuel déploiement du bouclier antimissile de l’alliance en Roumanie et en Pologne ; dans le fond le renforcement de la présence de l’OTAN à l’est et la poursuite de l’agenda anti-russe est à comprendre à travers le prisme de l’histoire.

Le détail de l’histoire ou l’erreur de Gorbatchev

« Les Etats-Unis sont en positions défensives et l’union soviétique est en position agressive. » Voilà une phrase porteuse d’histoire. Deng Xiaoping prononça ces mots en 1979, ces derniers rentrent dans un contexte historique de rapprochement entre la chine et les Etats-Unis.  Presque trente-neuf ans plus tard il nous est possible de penser que les rôles se sont inversés et que la position défensive qu’on a naguère prêtée aux Etats-Unis doit aujourd’hui être prêtée à la Russie.

Si les mots de Deng Xiaoping sont porteurs d’histoire, c’est parce qu’ils sont témoins d’une époque où la Chine voulait encore endiguer l’influence soviétique. Finalement la rupture sino-soviétique n’aura même pas durée 30 ans, cette dernière aura eu raison de la chute de l’URSS en 1991. Pour la Chine la menace états-unienne, travaillant alors en faveur d’une indépendance de Taiwan se substitua à la peur d’une agression venant de l’Union soviétique. Enfin entre l’intervention américaine dans le conflit yougoslave et l’ambition de cette première d’étendre sans cesse l’OTAN vers l’est, la Russie a cessé d’incliner son œil entre la chine et les Etats-Unis pour le garder cette fois braqué vers l’ouest.

La conférence annuelle de l’ASEEES du 10 novembre 2017 à Chicago -Who promised what to whom on NATO expansion ? – nous permet d’en apprendre plus sur la promesse qui fut faite par les dirigeants occidentaux à Mikhaïl Gorbatchev, quant à une limitation de la sphère d’influence de l’OTAN à l’ouest du mur de Berlin. Alors que l’Allemagne vient de se réunifier, François Mitterrand et Georges Bush exigèrent dès 1990 une Allemagne membre à part entière de l’OTAN. Gorbatchev, lui, n’était pas d’accord avec l’idée du déséquilibre militaire que provoquerait l’intégration d’un ancien membre du pacte de Varsovie au sein de l’OTAN -la RDA fut membre à part entière du Pacte de Varsovie depuis 1956-. À l’instar du général de Gaulle, Gorbatchev souhaitait la création d’une structure de sécurité nouvelle en Europe, allant de l’Atlantique à l’Oural. Si la majorité du Politburo ne souhaitait pas voir l’Allemagne unifiée intégrer l’OTAN, certains membres du bureau politique russe estimèrent que la RFA, à l’inverse de la RDA ne pourrait jamais quitter l’OTAN et qu’il était inévitable que l’Allemagne unifiée suivrait l’empressement de son gouvernement à intégrer l’OTAN – notamment celui de son ministre des affaires étrangères de l’époque Hans-Dietrich Genscher -.

Si Robert Gates, l’ancien directeur de la CIA a auparavant expliqué que Gorbatchev fut induit en erreur, la déclassification -par les archives de l’Université George Washington- de documents allemands, français, soviétiques, américain, et britanniques ont ajoutés une légitimité scientifique à son propos.

Selon les 30 documents déclassifiés et étudiés par l’université Georges Washington, un accord tacite sur la délimitation des frontières de l’OTAN avait été établie entre Gorbatchev et plusieurs dirigeants occidentaux – Helmut Kohl, Robert Gates, Margaret Thatcher, James Baker, George HW Bush, Hans-Dietrich Gensher et François Mitterrand-. Au cours du mois de Février 1990 le secrétaire d’état américain James Baker déclara à Mikhaïl Gorbatchev que l’OTAN n’avancerait pas d’un pouce en dehors des frontières actuelles de l’alliance. Les documents relatent que le secrétaire d’état américain assura à Edouard Chevardnadze -alors ministre des affaires étrangères de l’Union soviétique- que la guerre froide étant terminée, l’OTAN deviendrait une organisation à caractère politique beaucoup plus que militaire. Au mois de mai de la même année, François Mitterrand a selon ses propre dires, expliqué à Gorbatchev qu’il était trop tard pour s’opposer à une allemagne unifiée au sein de l’OTAN mais qu’il a toujours exprimé le vœu de ne pas engager les formations de l’OTAN vers l’Allemagne de l’Est, car isoler l’Union soviétique dans la nouvelle Europe ne serait bénéfique pour personne. Enfin, c’est en ces mots qu’Helmut Kohl s’adressa à Mikhaïl Gorbatchev le 10 février 1990 « Nous croyons que l’OTAN ne devrait pas étendre la sphère de son activité. Nous devons trouver une solution raisonnable. Je comprends parfaitement les intérêts de sécurité de l’Union Soviétique, et je me rends compte que vous, Monsieur le Secrétaire Général, et les dirigeants soviétiques devront expliquer clairement ce qui arrive au peuple soviétique.

Pour Gorbatchev l’avenir de l’union soviétique procèderait de son intégration en Europe, et cette intégration devait se faire par l’Allemagne nouvellement unifiée. À l’heure d’aujourd’hui nous savons que la position de Gorbatchev quant à ne pas vouloir une Allemagne unifiée membre à part entière de l’OTAN n’était qu’une simple amorce en vue de lui permettre de faire comprendre à l’opinion publique soviétique qu’à partir de maintenant ils devraient compter avec une Allemagne unifiée, et que l’avenir des soviétiques était maintenant européen.

En conséquence de cet accord tacite, l’union soviétique a ordonné le retrait de ses troupes d’Allemagne avant de les retirer des pays membres du pacte de Varsovie. Vladimir Poutine explique -dans conversation avec Poutine- que si Gorbatchev a fait au mieux, son erreur fut de ne pas coucher sur le papier l’accord conclu entre l’Union soviétique et les puissances occidentales. C’est cette erreur qui a permit à l’alliance de prolonger son expansion au sein de la sphère d’influence russe à partir de 1999.

 La marginalisation de la Russie, l’œuvre de la doctrine Brezinski

En janvier 1994 le sommet de l’OTAN à Bruxelles pose le cadre d’un Partenariat pour la paix, cette structure d’association libre permet à n’importe quel pays d’établir une relation avec l’OTAN, de coopérer et in fine d’adhérer à l’OTAN. Le PPP est signé par trente-quatre pays entre 1994 et 2006, la Russie en fait partie. Si le pacte de Varsovie fut dissous en 1991, en laissant donc entrevoir la possibilité pour la Russie d’intégrer l’alliance, Zbigniew Brezinski élabore alors sa fameuse doctrine qui mit un terme à cette éventualité. Dans le sillage de la théorie du Heartland d’Harold John Mackinder, ou encore de l’influence d’Henry Kissinger, la doctrine Brezinski voudrait qu’une puissance qui dominerait l’Eurasie contrôlerait alors le monde. Brezinski expliqua dans son livre « The Grand Chessboard » que la Russie ne devait pas être admise au sein de l’OTAN car elle ruinerait le caractère euro-atlantique de l’alliance. Une autre raison peut expliquer cet état de fait, Vladimir Poutine explique lors de son entretien avec Oliver Stone que le mode de décision au sein de l’alliance est unilatéral et que tout son processus est mené par les américain. L’influence dont pourrait jouer la Russie, notamment envers les membres européens de l’alliance aurait alors un effet néfaste sur la prépotence américaine.

La pénétration atlantiste sur les décombres du pacte de Varsovie

Une tentative d’approche entre l’Alliance et la Russie le 27 mai 1997 via l’acte Fondateur de la relation Russie-Otan est remis en cause lors du sommet de l’OTAN à Madrid un mois plus tard. En effet malgré les recommandations de Moscou, l’OTAN invita la Hongrie, la Tchéquie, et la Pologne à intégrer l’alliance. Qui plus est, l’intervention de l’OTAN deux ans auparavant en Bosnie et contre les intérêts de l’allié serbe rendit déjà les relations entre la Russie et l’OTAN compliquées. Si une entente de courte durée s’établit à la suite des attentats du 11 septembre 2001 -lorsque Moscou autorisa l’alliance à utiliser les bases militaires d’Ouzbékistan et du Kirghizistan pour qu’elle puisse transiter vers l’Afghanistan-, le sommet de Prague en novembre 2002 a mis fin à cette entente cordiale. Le sommet de Prague a été appréhendé par Moscou comme une énième provocation, car il altère de la plus mauvaise des manières deux symboles très fort pour Moscou. D’abord il s’agit du premier sommet ayant eu lieu dans un pays anciennement membre du pacte de Varsovie, ensuite si l’OTAN invita lors ce sommet 10 pays à rejoindre l’alliance -intégrés en 2004 lors du sommet d’Istanbul- il y eut parmi eux trois états traditionnellement et historiquement intégrés à la Russie.

À partir des années 2000, plusieurs faits nouveaux sont à la cause du discours prononcé par Vladimir Poutine à Munich le 10 février 2007, sonnant alors le durcissement de la politique russe envers les États-Unis et l’OTAN : le retrait par Georges W Bush du traité Anti Balistic Missile de 1972- les États-Unis prétextèrent alors une menace venant d’Irak et de Corée du Nord, l’inobservation du droit international lors de l’intervention américaine de 2003 en Irak et la fausse légitimation de cette dernière, et enfin le déploiement d’un système antimissile américain en République tchèque et en Pologne marquant l’expansion de l’OTAN jusqu’aux frontières russes.

Hakim Ouchene est analyste/consultant Russie au sein de GSI CONSULTING. Juriste et politiste de formation, il est diplômé en droit et en science politique à l’université Paris II Panthéon-Assas. Il travaille sur les questions de défense en Russie et dans la péninsule balkanique. Il organise un colloque universitaire au sein de l’Académie diplomatique du ministère des Affaires étrangères de Moscou début 2018.

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