Plus aucune autre carte à jouer que des menaces de guerre

ANASE, BRICS, Chine, Russie, Iran, OCS, Otan, OTSC, Route de la soie/One Belt One Road, BRI, Turquie, Erdogan, UEEA, USA

Par Glen Ford
Paru sur Black Agenda Report sous le titre Going Down With the Bad Ship U.S.A. et Truthdig sous le titre No Cards Left to Play but the Threat of Armageddon


Il n’y a rien de mystérieux dans l’effondrement idéologique de la classe dirigeante des USA en ces temps de capitalisme tardif et de déclin impérial. Simplement, les partis du duopole libéral n’ont rien d’autre à offrir aux masses populaires qu’une austérité perpétuelle à l’intérieur et une interminable succession de guerres à l’étranger. Une Detroit émaciée et privatisée sert de modèle aux politiques urbaines des USA ; la Libye et la Syrie sont les empreintes de la politique de terre brûlée d’un empire dément et agonisant. L’ombre qui s’allonge de l’éclipse économique par l’Asie laisse les capitaines du capital américains sans autre carte à jouer que celle de menaces d’apocalypse.

Alors que la Chine reprend sa place historique de centre du monde, aux côtés du territoire immense et puissamment armé de la Russie, Washington se noie dans une frénésie de construction de murs, tente de gagner du temps au prix du sang de millions de personnes et espère préserver d’une façon ou d’une autre son hégémonie condamnée. Mais la super-puissance « exceptionnelle » n’a pas de plan Marshall pour la sauver des griffes de son délabrement systémique, et tout ce qu’elle peut offrir aux nations émergentes du monde est son mauvais exemple et des menaces d’annihilation. Son propre peuple se fatigue du « Grand jeu » et réalise enfin qu’il a été escroqué.

George Bush a claironné le « dernier hourra » de l’empire avec sa déclaration « Mission accomplie » il y a quinze ans, et a rapidement été contredit. Avec l’échec de l’Irak, le prétexte de « l’exportation de démocratie » a été réfuté de façon peu glorieuse. La marque de l’empire a ensuite été re-fourbie, avec un visage neuf et brillant – un visage noirâtre – et un nouveau logo pour justifier les invasions et les changements de régime : l’intervention « humanitaire ». Mais l’assaut d’Obama contre la Syrie a révélé que les USA et leurs partenaires-laquais ne pouvaient exercer leur puissance dans la région qu’à travers une alliance avec le terrorisme islamiste. Les architectes de la Guerre contre la terreur étaient, en fait, les parrains d’Al-Qaïda.

« Est-ce que vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ? », a demandé Poutine aux Américains devant les Nations-Unies en 2015. « Il est hypocrite et irresponsable de faire de grandes déclarations sur la menace du terrorisme international tout en ignorant les financements et les soutiens du terrorisme, y compris les processus du trafic d’armes et du commerce illicite de pétrole. Il serait tout aussi irresponsable de tenter de manipuler des groupes extrémistes et de les placer à son service pour arriver à satisfaire ses ambitions politiques, dans l’espoir de régler le problème plus tard, en d’autres termes de les liquider. »

La stratégie djihadiste de Washington s’est rapidement effilochée depuis. L’empire a été démasqué sur le forum le plus public du monde, révélant la dépravation absolue de la politique des USA et, encore plus important, la faiblesse de la position de Washington dans la région. La forteresse inexpugnable du capitalisme mondialisé, le défenseur autoproclamé de « l’ordre » économique mondial a été démasqué comme étant non seulement complice de terroristes coupeurs de têtes, esclavagistes et meurtriers de masse sectaires, mais militairement dépendants des forces mêmes qu’ils affirment combattre, « génération après génération », dans une guerre crépusculaire de destruction. Les USA ont débité la Mère de tous les mensonges, et la majorité de l’humanité le sait. Au fond d’eux-mêmes, la plupart des Américains le soupçonnent aussi.

Avec son intervention en Syrie en tant qu’ennemi juré du terrorisme et en défense du principe de souveraineté nationale, la Russie a parlé le langage du droit international et de la morale, présentant un défi fondamental à l’exceptionnalisme impérial américain. En déployant ses militaires contre les forces par procuration terroristes de Washington, dans une région infestée de bases militaires américaines, Poutine a musclé son appel à un ordre mondial « multipolaire ».

La Chine comprend clairement que le but premier des USA est de bloquer son accès à l’énergie et aux marchés de la région, à volonté. Pékin a applaudi le rôle militaire de la Russie dans la guerre, et s’est rangé aux côtés de Moscou en opposant son veto aux résolutions de l’ONU qui ciblaient Damas. La Chine rejoint habituellement la Russie – et la plupart des autres pays de la planète – dans la recherche d’un monde plus « multipolaire ».

Les USA utilisent aujourd’hui des milices kurdes désespérées comme forces par procuration en Syrie, dans une tentative de justifier leur présence dans le pays, tout en continuant à armer, à financer et à entraîner d’autres groupes « rebelles », y compris, selon certains rapports, des ex-combattants de Daech. [Et y compris, selon le commandement russe, pour leur enseigner à monter des attaques chimiques, NdT]. Les USA ont toujours évité de cibler la filiale d’Al-Qaïda en Syrie, anciennement connue sous le nom de Front Al-Nosra – qui, avec Daech en fuite, reste la plus efficace force anti-gouvernementale dans le pays.

L’administration Trump déclare qu’elle restera en Syrie à l’avenir – sans même la feuille de vigne d’une quelconque autorisation légale. Bien qu’il n’y ait plus la moindre chance d’une victoire des terroristes, Washington semble déterminée à faire durer la guerre aussi longtemps que possible. La vérité est que Washington ne sait pas comment s’en extraire, parce que le faire serait encore un autre aveu de défaite, et mènerait rapidement à la dissolution du réseau « djihadiste » que le Pentagone cultive depuis si longtemps.

Un retrait de Syrie – et, le plus tôt serait le mieux, d’Irak, dont le parlement a appelé cette semaine à un agenda précis de départ des forces américaines du pays – démantèlerait totalement la stratégie de domination américaine dans cette région pétrolière. Obama a lancé sa guerre djihadiste contre le gouvernement syrien en 2011 pour s’imposer dans le pays. La prise de Mossoul, la deuxième plus importante ville d’Irak par Daech a donné l’opportunité aux USA de revenir dans le pays, militairement. Il n’y aura pas de troisième opportunité en Syrie ou en Irak.

Le peuple américain ne soutiendra pas d’autres aventures de ce type. Il se sent sali par les expériences de l’Irak et de la Syrie, et il ne se fie plus à ce que leur gouvernement lui dit sur les « bons » et les « méchants » du monde arabe. Même quand c’est uniquement pour des raisons de racisme, il veut en finir avec tout cela. [Les Américains racistes ne voient pas pourquoi les USA continueraient à dépenser l’argent de leurs impôts pour exporter la démocratie « chez des barbares », NdT]

Tout le monde sent venir la défaite des USA, que ce soit dans ou à l’extérieur de l’empire. C’est une puanteur dont seuls les Américains qui étaient éveillés à l’époque du Vietnam se souviennent. Elle rend les gens anxieux – comme la perte d’un cocon.

Tout comme les blancs avaient un « salaire psychologique » avec les privilèges octroyés par les lois [ségrégationnistes] Jim Crow des années de l’après-esclavage, selon W.E.B. Dubois, même s’ils étaient pauvres. Les citoyens de l’empire bénéficient psychologiquement de sa supériorité militaire, même si les coûts des guerres appauvrissent le pays. Les politiques des USA au cours de leur déclin seront basses, stupides, mesquines et racistes – toutes choses que nous expérimentons déjà. Des boucs émissaires de la dé-exceptionnalisation nationale seront accusés de tous les maux. Les Russes sont tout trouvés, pour le moment, ainsi que tous ceux qui parlent comme les Russes ou les Chinois – par exemple, les gens qui préféreraient vivre dans « un monde multipolaire ».

NdT : Ce « salaire psychologique » est-elle une arme à double tranchant ? Voici ce qu’en écrit un vétéran du Vietnam devenu activiste anti-guerre : « De par mon expérience du Vietnam, j’ai compris d’une nouvelle façon comment ma naissance en tant que citoyen mâle et blanc des USA m’avait endoctriné à accepter comme normal un privilège ni gagné, ni mérité. Cela m’avait rendu stupide. Et cela tend à motiver les gens comme moi à l’époque à rester stupides sur la nature du système qui leur octroie ce privilège. J’ai réalisé qu’émerger de la stupidité demande du courage et une grande écoute de soi-même. Je suis ensuite devenu avocat. J’ai découvert que suivre le protocole des tribunaux de déférence automatique à l’autorité, tout en regardant le drapeau américain sans la moindre illusion sur ce qu’il représente, suggérait que je devais entreprendre les pas suivants dans mon voyage expérimental quasiment sans quiconque pour me guider. Je suis parti des tribunaux et je ne l’ai jamais regretté. Mais, parce que ce pays [les USA] n’a jamais été dénoncé pour son comportement génocidaire, nous souffrons d’une stupidité nationale très dangereuse. » — S Brian Willson

N’espérons pas que les Républicains ou les Démocrates deviendront raisonnables dans leur empire finissant. Les membres du duopole sont incapables de voir plus loin que la vision de leurs riches mécènes – et les riches n’ont pas de vision au-delà de leur accumulation de richesses, qui demande une austérité de plus en plus dure.

Encore plus dangereux, ils ne peuvent pas imaginer un monde dont ils ne soient pas les chefs. Nous devrons nous battre pour les empêcher de tous nous faire sauter dans leur désespoir.

Glen Ford est rédacteur en chef de Black Agenda Report

Traduction Entelekheia

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