Un Français bien remuant

Par Craig Murray
Paru sur craigmurray.org.uk sous le titre The Noisy Frenchman


A l’été 1975, j’avais seize ans. Je m’asseyais chaque jour au bord de la fontaine du Centre Aviemore, où j’attendais de réparer un kart d’enfant s’il se cassait ou si une pièce se coinçait dans le mécanisme de paiement, et je lisais une bonne édition d’Un Américain bien tranquille, de Graham Greene. Le livre détaillait l’entrée des USA dans le conflit du Vietnam alors que l’emprise coloniale française fléchissait, et bien sûr, l’intrigue tournait autour de l’incident sous fausse bannière destiné à faciliter l’intervention américaine. L’introduction à cette édition clarifiait que le roman était fondé sur des faits réels – Greene était au Vietnam à l’époque – et dans mes souvenirs vieux de 43 ans, il nommait et discutait l’incident sur lequel le livre se fondait. Je ne pense pas que le véritable incident sous faux drapeau au cœur du roman ait jamais été réfuté. Aux yeux d’un garçon de seize ans, le livre était saisissant.

Il était impossible de ne pas se remémorer Un Américain bien tranquille en regardant Trump et Macron donner leur conférence de presse dans la Maison-Blanche. La ré-instauration du rôle de la France, l’ancienne puissance coloniale, en Syrie à travers une présence franco-américaine de long terme, au prétexte de « prévenir l’hégémonisme » – clairement dirigé contre l’Iran – était le thème principal. Des parallèles obsédants avec l’Indochine étaient frappants. Tout comme le fait que Graham Greene avait été un personnage admiré, de façon justifiée, dans la culture et la société britannique. La BBC et le Times ne l’avaient jamais traité de « théoricien du complot » ou de fou pour avoir dénoncé avec passion une attaque sous faux drapeau. C’était en partie parce que chacun comprenait que ces choses se produisent parfois réellement, et en partie parce que, quand j’étais jeune, la dissension politique était permise et qu’aucun ostracisme social n’en résultait. Ce n’est plus le cas, et des campagnes médiatiques orchestrées tentent d’éradiquer le savoir que les gens d’alors possédaient.

Je déteste personnellement Harvey Weinstein depuis 2002, quand il a mené une action réussie pour marginaliser l’excellent film tiré d’Un Américain bien tranquille, avec Michael Caine. Pour Weinstein, le film était anti-américain. C’était peut-être la meilleure performance de Caine et il avait été nominé pour l’oscar du meilleur acteur, mais Weinstein a fait tout ce qu’il fallait pour qu’il ne l’obtienne pas.

La raison pour laquelle je sais cela est intéressante. Les droits du film de mon propre livre, Meurtre à Samarcande, sont détenus par une série de productions majeures depuis douze ans. Au cours de cette période, des scripts ont été écrits par quelques noms célèbres. Il y a quatre scripts finis, y compris un script de Sir David Hare (toujours détenu par Paramount) et un autre de Michael Winterbottom. Mais un producteur de films m’a un jour expliqué qu’un film sur la « Guerre contre la terreur » dans lequel l’Amérique est le méchant de l’histoire et le héros principal est aujourd’hui connu en tant qu’activiste pro-palestinien ne trouvera jamais de financements. Il a cité l’exemple de ce qui était arrivé à Un Américain bien tranquille.

Macron est fréquemment décrit comme un Tony Blair français, mais il me semble se rapprocher davantage d’une version française de Margaret Thatcher, qui cherche à distraire son opinion publique de sa très impopulaire destruction néolibérale des protections des travailleurs par des politiques militaristes triomphalistes. Il est très difficile d’imaginer que son love-in avec Trump soit bien accueilli en France. Le danger est qu’il peut se sentir obligé de surenchérir sur l’aventurisme militaire pour maintenir le tempo de sa communication. Je sais que ceux qui sont proches de Merkel voient ces rodomontades d’un œil profondément désapprobateur.

Craig Murray, un proche collaborateur de Wikileaks, est historien et activiste des droits de l’homme. Il a été ambassadeur du Royaume-Uni en Ouzbékistan.

Traduction Entelekheia

Note de la traduction : la désapprobation des Allemands suggérée par Craig Murray est-elle reflétée par la décision de la chaîne de télévision publique ZDF de dire la vérité, telle que vue par leur correspondant sur le terrain, sur la présumée « attaque chimique » de Douma ? Voir l’article Chaîne de télévision publique allemande: L’attaque chimique de Syrie était « très probablement une mise en scène ».

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