Goldman Sachs : guérir des maladies est « mauvais pour le business »

Par Lee Camp
Paru sur Truthdig sous le titre Wall Street Admits Curing Diseases Is Bad for Business


Goldman Sachs s’est surpassé cette fois. Et c’était un défi pour une firme d’investissements qui a aidé à causer puis à exploiter une crise économique mondiale, augmentant sa propre richesse et sa puissance en aidant à déposséder des millions d’Américains de leur demeure.

Mais aujourd’hui, Goldman Sachs dit ouvertement dans des rapports financiers que guérir des gens atteints de maladies chroniques n’est pas bon pour le business.

J’aurais aimé que ce soit une blague. On dirait une blague. En fait, nous verrons plus bas que c’était une de mes blagues préférées. Mais d’abord, les faits.

Dans un rapport récent, un analyste de Goldman a demandé à des clients : « Guérir des patients est-il un business model viable ? » Salveen Richter a écrit : »Le potentiel de délivrer des ‘guérisons en un seul acte » est l’un des aspects les plus attrayants de la génothérapie… Toutefois, ces traitements offrent un schéma très différent de celui des revenus récurrents rapportés par les thérapies chroniques… Bien que cette proposition soit d’une immense valeur pour les patients et la société, elle pourrait représenter un défi pour les développeurs de médecine du génome qui rechercheraient des apports d’argent durables. »

Oui, un analyste de Goldman Sachs a carrément dit que guérir des gens ferait du mal à leurs rentrées d’argent. Et il a dit ça dans une note conçue pour dissuader des clients d’investir dans des cures. Est-ce que le « progrès humain » a un bas-fond ? Parce que si c’est le cas, ceci représente le bas-fond du soi-disant progrès humain – tout en bas, là où les anguilles de vase s’accouplent avec des céphalopodes (ou du moins, c’est l’idée que je me fais des bas-fonds).

Cette note d’analyste est l’un des exemples les plus clairs de la brutalité de notre économie de marché que j’aie jamais vu. Dans le passé, cette vérité n’aurait jamais été formulée. Elle aurait vécu enfermée à triple tour dans l’âme d’un banquier et nulle part ailleurs. Elle aurait été considérée trop répugnante pour que l’élite riche puisse dire, « Nous ne voulons pas guérir des maladies parce que cela serait mauvais pour nos portefeuilles. Nous voulons que les gens souffrent aussi longtemps que possible. Chaque humain qui souffre nous enrichit un peu plus. »

Nous suivons le mouvement circulaire d’une chasse d’eau dans une cuvette de toilettes, et comme vous le savez, il s’accélère à mesure qu’il s’approche de la fin, de son horizon. Nous commençons à voir de plus en plus clairement à quel point l’économie du profit-avant-tout est dégoûtante. Quand Donald Trump a lancé ses missiles contre la Syrie, les actions des fabricants d’armes ont grimpé en flèche. Cette hausse des actions est une force gravitationnelle du capitalisme. Elle attire irrésistiblement des gens vers la mort et la destruction. Le profit a un pouvoir, et ce pouvoir s’étend sur la société toute entière.

De plus, il n’y a pas de débat sur le sujet dans nos organes médiatiques. Il n’y a pas de questionnements sur les profiteurs de guerre et s’ils représentent ce que nous demandons à la société. Aucun. Dites-moi, combien de ces présentateurs impeccablement coiffés de chaînes de télévision ont déclaré : « Des fabricants d’armes ont tiré d’immenses profits de nos frappes de missiles. Ne trouvez-vous pas ça répugnant ? Cela ne vous donne-t-il pas la nausée ? Cela ne signifie-t-il pas que nous avons créé un système inversé qui récompense la barbarie ? »

Vous n’entendrez pas ce débat. Nous sommes plus susceptibles de les entendre parler du meilleur joueur de ping-pong aveugle à avoir jamais tenu le rôle principal d’un téléfilm sur l’automutilation. Les news inconfortables ne voient jamais le jour sur nos ondes asphyxiées par les intérêts d’argent.

Et croyez-le ou non, la note de Goldman arrive à faire encore pire. L’analyste dit, « dans les cas de maladies infectieuses comme l’hépatite C, la guérison des patients atteints diminue aussi le nombre des porteurs susceptibles de transmettre le virus à des nouveaux patients… »

Diminue le nombre de porteurs ? Goldman Sachs… est dans un partenariat financier… avec des putains de maladies infectieuses.

Pensez-y une minute. Méditez là-dessus et décidez si vous voulez garder votre siège sur le vaisseau spatial Terre. J’attends.

Quand j’ai lu ça pour la première fois – après avoir cessé de m’étrangler – j’ai réalisé que c’était plus cohérent que je ne l’avais pensé au premier abord. J’ai toujours pensé que Lloyd Blankfein (le PDG de Goldman Sachs) offrait une ressemblance frappante avec une hépatite C. Il s’avère qu’il se contente de travailler avec l’hépatite C. Ce sont juste de bons amis et des partenaires en affaires, (mais j’ai entendu dire qu’Ebola est le parrain de ses enfants).

Une souche agressive de capitalisme sauvage a doublé la satire en trombe sur plusieurs plans. Dans un des sketchs de [l’humoriste américain] Chris Rock, « Bigger & Blacker », que j’ai vu pour la première fois quand j’étais ado, il avait une blague qui m’a marqué. Il disait quelque chose comme « Ils ne vont jamais guérir le SIDA. Ils ne vont jamais, jamais guérir le SIDA. Il y a trop de fric dedans. L’argent n’est pas dans la cure. L’argent est dans la fidélisation du client ! L’argent est dans la fidélisation du client. »

Je trouvais ce passage hilarant. Je l’adorais. Parce que je pensais que c’était une blague. Aujourd’hui, je vois – ça n’avait rien d’une blague. Putain, il avait raison. Ils n’essayent même pas de guérir les maladies infectieuses qui leur rapportent des masses de fric. A la place, les intérêts d’argent demandent à leurs clients, sur un ton pleurnichard, d’éviter de guérir ces maladies. Parce que non seulement ils perdent de l’argent quand un malade est guéri et n’a plus besoin de médicaments, mais qu’en plus, ils perdent aussi de l’argent parce que ce patient ne transmet plus sa maladie à d’autres.

Je jure que ces compagnies pharmaceutiques sont à deux doigts de dire, « Et si on envoyait Bruce – le gars de la photocopieuse – piquer des gens dans la nuque avec des aiguilles infectées ? Est-ce que ce serait trop ? Parce que ça augmenterait nos rentrées. Et nous ne ferions pas seulement de l’argent avec les personnes nouvellement infectées, mais ils pourraient transmettre leur infection à d’autres. Génial, non ? »

Un monde mené par le profit crée une réalité dégoûtante avec un système de valeurs totalement dévoyé. Un monde où les compagnies pétrolières voient les marées noires qui détruisent des communautés côtières entières comme le prix à payer pour leur business. En fait, ils ont même déclaré que c’était bon pour l’économie locale. Un monde où des millions d’animaux maltraités toute leur vie représentent le prix à payer pour les brunch. Un monde où les destructions massives des ouragans sont une opportunité de faire du fric plutôt que des tragédies. « Chérie, regarde la météo. Est-ce qu’une opportunité de business à 250 kilomètres à l’heure va encore raser les îles des Caraïbes ? »

Et aujourd’hui, les multinationales ne s’inquiètent plus de l’interférence du gouvernement – parce qu’elles le contrôlent. Pour elles, se préoccuper de ça serait comme si vous vous inquiétiez d’une interférence possible de votre tapis quand vous sortez au cinéma le soir. Nous savons ce qu’un tapis est censé faire. Il est allongé au sol. Aujourd’hui, les multinationales expliquent ouvertement leurs vrais buts et motivations sans grand souci d’un retour de bâton. Elles peuvent faire des choses comme lâcher des chiens d’attaque contre des manifestants à Standing Rock* et ne pas s’inquiéter de possibles conséquences. Qui s’en soucie ? Le pire qui pourrait leur arriver serait d’avoir à payer une amende – un amende d’accompagnée de vagues excuses, « Désolés de vous avoir fait mordre par des chiens spécialement entraînés à s’attaquer aux hommes ».

Nous souffrons d’un trouble du système de valeurs. Un vaste pourcentage de notre société considère aujourd’hui cette pensée à la Goldman Sachs comme acceptable. Elle devrait être vue comme aussi grotesque que quelqu’un qui frapperait une personne sur la tête pour lui vendre ensuite des bandages. Imaginez que ce soit votre modèle d’entreprise. Et vous demandez à des investisseurs de vous aider à le mettre en œuvre. A côté d’une splendide présentation PowerPoint, vous dites, « Vous, les gars, vous m’aidez à payer la batte de base-ball. Je frapperai des gens sur la tête avec la batte. Mes compétences avec une batte de base-ball sont amplement documentées. Je vendrai ensuite nos bandages haut de gamme aux victimes ensanglantées. Et contre un effort minimal, vous aurez votre part des bénéfices. C’est un investissement en béton. »

C’est comme ça que nous devons voir ce que Goldman Sachs dit dans cette note d’analyste.

La seule façon dont un système peut tomber aussi bas – avec des valeurs qui marchent sur la tête à ce point – est par une propagande incessante dans un modèle de société menée par le profit. C’est un système bâti sur l’exploitation des autres à des fins de lucre. Et c’est pour cela que nous avons besoin d’une révolution de l’esprit.

Lee Camp est satiriste politique, écrivain, acteur et activiste. Il anime l’émission satirique hebdomadaire Redacted Tonight sur RT America. Il a écrit pour The Onion et le Huffington Post.

Traduction Entelekheia

*Note de la traduction : A Standing Rock dans le Dakota du Nord, les Sioux locaux, rejoints par des membres de 200 tribus indiennes de toute l’Amérique, ont protesté pendant des mois contre le passage d’un pipeline sur leur réserve, en partie parce qu’il redoutaient une pollution du fleuve Missouri qui alimente en eau des millions de personnes, et aussi parce que le tracé du pipeline prévoit la destruction de sites sacrés ancestraux sioux. Les affrontements ont été nombreux, mais peu couverts par les médias. L’Amérique est un « pays libre »… pour les puissants.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.