Maïdan reloaded : changement de régime en Arménie

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Par Andrew Korybko
Paru sur Eurasiafuture sous le titre What Happened In Armenia Was A Defeat For Democracy


Quand neuf législateurs sur 105 mènent un mouvement de plus en plus violent pour renverser un gouvernement élu via ce qui est finalement devenu un coup d’Etat militaire de basse intensité, c’est normalement le signe inquiétant qu’une dictature, et non une démocratie s’annonce.

La révolution de couleur en Arménie a été une réussite, et le politicien hyper-nationaliste et oligarque au petit pied Nikol Pashinyan a pu faire pression sur l’ancien président et aujourd’hui ex-premier ministre Serzh Sargsyan pour qu’il démissionne, malgré l’insistance de ce dernier sur le fait que « une force politique [celle de Nikol Pashinyan] qui a fait 7-8% des voix dans cette élection, n’a pas le droit de parler au nom de la nation » et de « faire du chantage à l’État ». La fin de son gouvernement est arrivée rapidement après que ses nouveaux amis de l’UE l’aient trahi en exigeant la relaxe de Pashinyan et d’autres provocateurs arrêtés (y compris deux terroristes poseurs de bombes présumés), et que Sargsyan ait obtempéré. Cela a coïncidé avec des centaines de soldats sortant des casernes pour se joindre aux « manifestants », ce qui a déclenché des menaces de sévères sanctions légales à leur encontre par des représentants patriotes de l’armée.

Malheureusement pour l’ordre constitutionnel de l’État, le désormais ex-premier ministre a suivi les pas de son homologue Ukrainien Ianoukovitch et refusé de recourir à la force pour résoudre cette crise hybride, choisissant plutôt de démissionner plutôt que d’obéir au devoir légal espéré par sa population et de restaurer l’ordre dans les rues. Nous ne savons pas encore si les soldats conspirateurs ont été envoyés dans les rues par ceux de leurs commandants alignés sur le lobby de la diaspora arménienne basée en Californie, qui tente de téléguider la révolution colorée, ou s’il ont désobéi en masse à leurs supérieurs pour sortir dans les rues. Mais quelle que soit la réponse, cet incident démontre une fracture sérieuse dans les forces armées, qui continuera sûrement à être exploitée.

Cette combinaison de militaires « rebelles » dans les rues couplée à une minorité de politiciens hyper-nationalistes qui ont pris le contrôle de milliers de jeunes esprits, et fait du chantage à l’État pour qu’il accède à sa volonté de changement de régime, implique que l’Arménie ne verra pas ce qui est superficiellement considéré comme « la démocratie occidentale », mais, de façon inquiétante, elle pourrait voir la sorte de dictature dysfonctionnelle qui s’est formée chez sa voisine, l’Ukraine « révolutionnaire », dont « l’Euromaïdan » à Kiev, il y a cinq ans de cela, reflète fidèlement ce qui vient de se passer à Erevan.

Le point-clé est que l’Arménie va très probablement se tourner encore plus vite vers l’Occident qu’elle ne l’a fait jusqu’ici, avec sa diaspora californienne de type Gulen sur le point de prendre le pouvoir sur l’État à travers ses représentants locaux, et ses citoyens forcés d’accepter le remplacement de leur oligarques pro-russes par des oligarques pro-américains. La Russie a beaucoup à perdre avec ce qui vient de se passer, parce que les hyper-nationalistes de type Pravy Sektor pourraient tenter de rediriger la colère de la société contre le partenaire historique de l’Arménie aujourd’hui associé au président destitué Sargsyan, que le président Poutine avait félicité pour « son accession à ce poste de responsabilité qui réaffirme son autorité politique et le soutien de la population aux grande réformes prévues pour résoudre les défis socio-économiques de l’Arménie. »

Si « convaincants » soient les efforts de la puissante diaspora arménienne (et tout particulièrement celle de la Californie) pour présenter la dernière révolution de couleur de l’Amérique comme une « victoire pour la démocratie et pour le peuple », il ne faut pas oublier que Sargsyan a cédé à la pression de l’UE, tout comme Ianoukovitch l’avait fait, et a autorisé le renversement de son gouvernement par des forces politiques dont il avait lui-même dit hypocritement, 24 heures avant sa chute, qu’elles ne représentaient que 7-8% des voix et n’avaient « pas le droit de parler au nom de la nation » ou de « faire du chantage à l’État ». Nous ne pouvons que conjecturer sur ce qui a pu se passer entre-temps pour le faire changer aussi vite d’avis, bien que cela puisse avoir un rapport avec le coup d’État militaire mené par ce qui pouvait être des troupes « rebelles ».

Quoi qu’il en soit, la démocratie n’a pas gagné en Arménie – la dictature a vaincu – et l’avenir du pays n’a pas eu l’air plus sombre depuis bien longtemps, mais comme dans le sillage immédiat de « l’Euromaïdan », la majorité du peuple n’a pas encore réalisé ce qui s’est passé, et quelques-uns ne le réaliseront jamais.

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Par Andrew Korybko
Paru sur Oriental Review sous le titre Armenian Anarchy Is Only Good For America


Des milliers de personnes ont manifesté dans les rues d’Erevan, quelques-uns d’entre elles violemment, pour s’opposer à la nomination de l’ancien président Serzh Sargsyan au poste de premier ministre, à la suite de l’entrée en vigueur de la réforme de 2015 de la constitution, qui fait du premier ministre la personne la plus puissante du pays. Quelques personnes considèrent que c’était une tentative de la part de ce politicien vétéran de rester au pouvoir sous de nouvelles auspices, et sans avoir à en passer par le processus démocratique, étant donné que le parlement appointe le premier ministre alors que le président est élu au suffrage universel. C’est en partie à cause de cette forte pression qu’il a démissionné.

Nikol Pashinyan, le politicien expérimenté qui mène ce qu’il a décrit comme une « révolution de velours » et a été l’un des principaux instigateurs de la tentative de révolution de couleur dénommée « Erevan électrique » en 2015, a été le visage public de cette campagne, même si l’ancien premier ministre a clairement expliqué qu’un homme dont le parti n’a fait que 7% des voix aux dernières élections n’a pas le droit de parler au nom de la nation. Il faut dire toutefois en « faveur » de Pashinyan qu’il a été très clair sur ses intentions de changement de régime et que son mouvement a su attirer des hordes de jeunes naïfs dans ses foules en expansion progressive.

De façon compréhensible, ces jeunes sont furieux de la stagnation économique de cet État du Caucase du Sud, mais leur participation aux troubles a été exploitée pour les faire servir de boucliers humains en protection des leaders du mouvement plus âgés, tout comme en 2015. De plus, il faut dire que l’Arménie – tout comme l’Ukraine il y a presque cinq ans – est divisée en Est et Ouest, et que cette division est soulignée par le numéro d’équilibriste de l’ancien gouvernement Sargsyan, qui tentait de préserver à la fois son adhésion à l’Union économique eurasienne menée par la Russie et sa nouvelle relation avec l’UE à travers le CEPA (accord de partenariat global et renforcé entre l’Arménie et l’Union européenne).

Cette schizophrénie géostratégique, pour ainsi la nommer, a eu pour effet imprévu de déstabiliser la situation politique intérieure en Arménie en envoyant des messages confus à ses citoyens et en provoquant des discordes dans tous les secteurs de la société, comme presque toujours dans les cas de leaders politiques indécis qui essaient de faire plaisir à tout le monde et qui, en fin de compte, ne satisfont personne. Cet situation s’est avérée un terreau fertile pour des hyper-nationalistes comme Pashinyan, qui allègue démagogiquement que le gouvernement précédent n’en avait pas fait assez pour protéger les intérêts de l’Arménie et aurait dû répondre d’une façon ou d’une autre à la « diplomatie militaire » des Russes, qui ont maintenu un « équilibre » stratégique entre l’Arménie et son ennemi voisin, l’Azerbaïdjan [en vendant des armes similaires aux deux parties de façon à les dissuader d’entrer en conflit, NdT].

Les implications de la prise de pouvoir par Pashinyan et d’autres hyper-nationalistes pro-occidentaux en Arménie après la démission de Sargsyan ne doit pas être sous-estimée, parce qu’il est très possible qu’ils provoquent une « guerre de continuation » dans le Haut-Karabagh [territoire grand comme un département français indépendant depuis la chute de l’URSS, et qui est resté un théâtre de conflits entre Arméniens et Azéris, NdT], dans une tentative d’attirer la Russie dans une conflagration où elle pourrait s’enliser dans un bourbier régional dans le Caucase. Les accords de défense mutuelle avec Erevan ne s’étendent pas au-delà de la frontière arménienne jusqu’à la région disputée, qui se situe à l’intérieur des frontières internationalement reconnues de l’Azerbaïdjan [Voir la carte ci-dessous, NdT], mais quoi qu’il en soit, la dynamique de chaos des conflits est telle que la base militaire russe de Gyumri, au nord-ouest de l’Arménie, pourrait bien finir par jouer un rôle.

Cela dit, les événements en Arménie évoluent rapidement et deviennent moins prévisibles à mesure des jours.

La déstabilisation de cet État n’est pas du tout à l’avantage de la Russie, ni de l’ordre mondial multipolaire émergent en général, mais il correspond à ceux des USA et de leurs alliés en créant des problèmes juste au centre de l’entente tripartite Russie-Turquie-Iran, de plus à une époque particulièrement sensible au plan géopolitique.

Traduction Entelekheia

Ajout : Le parlement arménien a refusé de nommer Pashinyan premier ministre hier, le 2 mai. Si le vote suivant, prévu pour le 8 mai, donne le même résultat, le parlement sera dissous et de nouvelles élections générales suivront, avec le parti élu aux manettes du processus électoral.

Pashinyan a appelé à des manifestations, à la désobéissance civile et à des grèves générales.

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