Pourquoi la Chine pense ce qu’elle pense de l’Occident

Par Carl Zha
Paru sur Moon of Alabama sous le titre The Historic Background of China’s Perception of the West


Carl Zha anime Le choc des civilisations et des empires, un débat hebdomadaire en format podcast.

Cette histoire illustrée a été tweetée le 4 mai 2018.

Comment la trahison de la Chine par l’Occident à Versailles après la Première Guerre mondiale a conduit à la longue Révolution chinoise qui a façonné la perception chinoise actuelle de l’Occident.

Il y a 99 ans, le 4 mai 1919, la première manifestation étudiante de Tiananmen a éclaté. Les étudiants protestaient contre la trahison des puissances alliées à Versailles : Elles avaient donné la colonie allemande de Shangdong au Japon au lieu de la rendre à la Chine. Et ce, bien que la Chine ait envoyé 140 000 hommes sur le front occidental.

L’histoire commence avec la première guerre sino-japonaise de 1894-1895. Le Japon, après être passé par un programme complet d’occidentalisation, a vaincu de façon décisive la Chine qui avait un programme de modernisation peu convaincant, appelé « auto-renforcement », qui tentait de concilier les traditions confucianistes avec la technologie occidentale.

Ndlr : A ce moment, la Chine est depuis longtemps mise en coupe réglée par les puissances occidentales installées dans le pays à la suite des deux Guerres de l’opium (1839–1842 et 1856–1860) menées par l’Empire britannique. Voir, « Guerres de l’opium : le viol de la Chine par les puissances occidentales ». Le Japon, pour sa part, était passé en l’espace de quelques décennies d’un monde féodal — mais paisible — à une modernité endiablée, mais porteuse d’un racialisme, d’un impérialisme et d’un militarisme qui en a rapidement fait l’égal de l’Allemagne nazie. Voir « Militarisme, ultra-nationalisme et guerres de conquête : Le Japon impérial au début du XXe siècle »

La victoire du Japon sur la Chine a déclenché un nouveau round de conflits entre les puissances impériales qui voulaient une part de la Chine. L’Allemagne était particulièrement soucieuse de ne pas être oubliée au moment du partage.

L’Allemagne a pris la ville portuaire de Qingdao (Tsingtao) sur la péninsule de Shangdong où elle s’est mise à fabriquer de la bière, donnant naissance à la marque Tsingtao.

Qingdao (Tsingtao) avait été la principale base allemande pour les colonies du Pacifique qu’elle venait d’acquérir, jusqu’à la veille de la première guerre mondiale.

En 1890, l’Allemagne a joué un rôle de premier plan dans l’attaque de la capitale chinoise Pékin pour réprimer la rébellion des Boxers avec l’Alliance des 8 nations (Grande-Bretagne, France, États-Unis, Allemagne, Italie, Russie, Japon et Autriche-Hongrie).

La Grande-Bretagne considérait la présence allemande comme une menace pour ses colonies en Chine. Après le début de la première guerre mondiale, la Grande-Bretagne s’est alliée au Japon pour assiéger Qingdao. 23 000 Japonais et 1 500 soldats britanniques ont attaqué 3 650 Allemands et 324 Austro-Hongrois.

Ci-dessous, une gravure sur bois et plus bas, le fleuron japonais de la marine japonaise, le cuirassier Suwo.

La Grande-Bretagne a promis les colonies allemandes du Pacifique au Japon, y compris Qingdao. Ci-dessous, les élèves regardent une maquette à l’échelle de la région de Qingdao représentant la ville pendant le siège de la ville par les forces britanniques et japonaises en octobre et novembre 1914.

Comme la première guerre mondiale a duré plus longtemps que prévu, les puissances alliées ont dû faire face à de graves pénuries de main-d’œuvre. La Grande-Bretagne voulait recruter de travailleurs chinois. Mais la Chine était neutre et il fallait la convaincre de se joindre à la guerre.

La Chine voulait récupérer la colonie allemande de Shangdong. Woodrow Wilson qui venait d’être élu à la présidence américaine, a obtenu que la Chine se joigne à la guerre en lui promettant de l’aider à récupérer Shangdong après la défaite de l’Allemagne.

La jeune Chine républicaine considérait la Grande-Bretagne et la France comme des puissances impériales sans foi ni loi, mais elle avait une grande estime pour les États-Unis qu’elle prenait pour modèle. Le meilleur diplomate chinois était Wellington Koo, qui avait été formé aux États-Unis. Sa femme, Madame Koo, icône du style international, a mis à la mode les robes Cheongsam/Qipao.

La Chine a fait ce que Wilson lui a demandé, elle s’est engagée dans la guerre contre l’Allemagne et a envoyé 340 000 hommes pour aider à l’effort de guerre allié. 140 000 sont allés sur le front occidental, 200 000 en Russie. Les Chinois ont représenté la plus grande force de travail non européenne du camp des Alliés pendant la Première Guerre mondiale.

Sur le front occidental, les 140 000 travailleurs chinois étaient connus sous le nom de Chinese Labour Corp. Ils creusaient des tranchées, travaillaient dans les scieries, construisaient des bateaux à vapeur, réparaient les voies ferrées. 6 000 ont même été envoyés en Irak pour travailler à Bassorah.

Ci-dessous des hommes du Chinese Labour Corp (corps de travailleurs chinois). chargent des obus sur un wagon de chemin de fer à Boulogne pour la ligne de front, août 1917.

Ci-dessous des hommes du Chinese Labour Corp et un soldat britannique désossent une épave de char Mark IV pour récupérer des pièces de rechange, dans les entrepôts centraux du Tank Corps, Teneur, printemps 1918.

Ci-dessous des ouvriers du Corps de travailleurs chinois lavent un char Mark V aux ateliers centraux du Tank Corps, Erin, France, février 1918.

Ci-dessous, des ouvriers chinois travaillent dans une usine de munitions pendant la première guerre mondiale.

Ci-dessous des hommes de la Chinese Labour Corp pratiquent les arts martiaux dans la forêt de Crécy, 27 janvier 1918.

200 000 Chinois ont travaillé dur en Russie. 10 000 Chinois ont construit le chemin de fer de Mourmansk dans le cercle polaire arctique. Après la révolution d’octobre, plus de 40 000 Chinois se  sont joint à l’Armée rouge dans la guerre civile russe.

La majorité des 340 000 Chinois envoyés pour travailler sur les lignes de front de la première guerre mondiale ont été recrutés dans la province de Shangdong, où se trouvait la colonie allemande de Qingdao. La carte ci-dessous montre les routes utilisées par les Britanniques et les Français pour transporter les travailleurs chinois vers l’Europe. On sait peu de choses sur les routes qui les emmenaient vers le Moyen-Orient et la Russie.

À l’insu de la Chine, et en dépit du fait que la Chine s’était jointe à la guerre aux côtés des alliés menés par les États-Unis dans l’espoir de récupérer la province de Shangdong, les États-Unis ont signé avec le Japon l’accord secret Lansing-Ishii en 1917, dans lequel ils reconnaissaient les « intérêts » spécifiques de l’un et de l’autre pays en Chine. L’intérêt du Japon se portait sur la colonie allemande Qingdao.

Croyant pleinement à la promesse d’autodétermination de Woodrow Wilson, le diplomate chinois Wellington Koo, qui avait remporté la médaille du meilleur débatteur de l’université de Columbia-Cornell, s’est battu avec passion, à la Conférence de paix de Paris, pour récupérer la péninsule du Shangdong.

En face de lui, il y avait le diplomate japonais Baron Makino, un habile joueur de go. Makino a joué sa main avec adresse. Il savait que le bébé de Wilson était la Société des Nations. Il a proposé une clause d’égalité raciale en sachant pertinemment que les États-Unis, avec leurs lois ségrégationnistes dites Jim Crow, s’y opposeraient.

Le Japon a alors menacé d’opposer son veto à la Société des Nations qui ne pouvait fonctionner sans lui, sauf si… les États-Unis acceptaient de lui donner l’ancienne colonie allemande du Shangdong. Wilson a donc alors décidé de trahir les Chinois.

L’alliée trahie : La Chine dans la Grande guerre

Wellington Koo n’était pas le seul diplomate chinois à Paris. Il y avait Eugene Chen, né à Trinidad, qui ne parlait pas chinois et qui représentait un autre gouvernement chinois parce que la Chine était divisée entre un gouvernement de Pékin dans le nord et un gouvernement de Canton (Guangzhou) dans le sud.

Eugene Chen était un Chinois Hakka né à Trinidad d’un ancien rebelle Taiping qui s’était enfui aux Caraïbes. Eugène était devenu avocat et avait épousé la créole française Agatha Alphosin Ganteaume. Mais il est « retourné » en Chine après que la Révolution de 1911 eût renversé le gouvernement impérial Qing.

La rébellion des Taiping a alimenté la réflexion du père de la Chine moderne, Sun Yat-sen, et a constitué l’un des socles de la révolution communiste en Chine, peut-être au même degré que le marxisme-léninisme. Voir « Bien avant Mao : la révolte des Taiping et les racines du communisme chinois ».

De plus en plus déçu par le gouvernement de Pékin, Eugene Chen est allé rejoindre le gouvernement du Canton de Sun Yat-sen (Guangzhou) dans le sud. Voici Sun Yat-sen avec un très jeune Chiang Kai-chek.

La révolution d’Octobre a éclaté vers la fin de la Première Guerre mondiale. Soudain, un modèle politique alternatif est apparu aux Chinois.

40 000 Chinois piégés en Russie ont rejoint l’Armée rouge dans la guerre civile russe. Une affiche de propagande de l’Armée blanche caricature Trotsky en Satan avec au cou un pentagramme et les partisans chinois des bolcheviques en assassins de masse. La légende dit « Paix et liberté en Sovdepiya ».

Les Soviétiques ont vu là leur chance de séparer la Chine de l’Occident et de l’attirer dans leur camp. Ils ont révélé à Eugene Chen, à Paris, les détails de l’accord secret entre les États-Unis et le Japon, qui ont ensuite été divulgués à la presse chinoise. Des étudiants chinois furieux sont descendus dans la rue pour protester contre cette trahison dont les États-Unis étaient les principaux responsables.

Auparavant, les jeunes Chinois considéraient les États-Unis comme un phare de la démocratie. Le Traité de Versailles leur a fait comprendre que les États-Unis prétendent défendre la liberté et la démocratie mais qu’en fait, ils poursuivent impitoyablement leurs propres intérêts. Le mouvement du 4 mai est né pour protester contre la faiblesse du gouvernement chinois et appeler à des réformes.

Les jeunes voulaient que la Chine soit forte et ne se laisse pas intimider. Ils exigeaient des changements culturels et politiques fondamentaux. On avait le sentiment que les traditions confucianistes avaient échoué en Chine et qu’il fallait que la Chine accueille la démocratie et la science, et adopte la modernité pour progresser.

Au début, le mouvement du 4 mai était nationaliste. Ces nouveaux nationalistes chinois appelaient au rejet des valeurs traditionnelles et à l’adoption sélective des idéaux occidentaux de « M. Science » (賽先生) et « M. Démocratie » (德先生) pour renforcer la nouvelle nation.

Désenchantés par l’Occident et à la recherche d’un modèle politique alternatif, certains se sont tournés vers l’Union soviétique nouvellement créée. Deux intellectuels du mouvement du 4 mai, Li Dazhao et Chen Duxiu, ont co-fondé le Parti communiste chinois.

Li Dazhao

Chen Duxiu

Alors qu’il dirigeait la bibliothèque de l’Université de Pékin, le cofondateur du Parti communiste chinois Li Dazhao influença un jeune étudiant qui y travaillait. Il s’appelait Mao Tsé-tung (ou Zedong).

L’autre figure marquante du Mouvement du 4 mai est Hu Shih, un libéral classique qui s’est ensuite séparé des communistes. Mais le sol bourgeois sur lequel le libéralisme pouvait prospérer était rare en Chine, ce qui a limité son impact au petit nombre des élites urbaines éduquées.

L’anti-traditionalisme du mouvement du 4 mai a finalement logiquement abouti à la Révolution culturelle pour éradiquer les vieilles coutumes, la vieille culture, les vieilles habitudes et les vieilles idées ; elle a commencé en 1966 et elle visait à détruire tous les aspects de la culture traditionnelle chinoise.

La manifestation des étudiants de la place Tiananmen en 1989 a été le dernier épisode du mouvement du 4 mai et de la révolution chinoise qui a duré un siècle. Les étudiants ont exigé des changements politiques pour rendre la nation forte et prospère. Par la suite, le pragmatisme a remplacé l’idéalisme.

La Chine a bouclé la boucle. La confiance retrouvée permet au peuple d’embrasser à nouveau la tradition. En 2011, une statue de Confucius est même apparue sur la place Tiananmen. Mais la controverse a repris, et la statue a été retirée 100 jours plus tard sans explication.

Après la révolution culturelle, la Chine a vécu une brève lune de miel avec l’Occident dans les années 1980. Les jeunes Chinois avaient soif de découvrir le monde extérieur. Ils étaient bien disposés envers les États-Unis. Cette période a duré jusqu’après la manifestation de Tiananmen de 1989.

Ce qui a provoqué un grand tournant dans l’opinion publique chinoise c’est l’attentat à la bombe perpétré en 1999 contre l’ambassade de Chine à Belgrade, où trois journalistes chinois ont été trouvé la mort. Personne en Chine n’a ajouté foi à la version étasunienne selon laquelle il s’agissait d’un bombardement accidentel dû à de mauvaises cartes de la ville.

La défiance s’est encore accentuée quand, près de l’île de Hainan, un  avion espion américain est entré en collision avec un avion de combat chinois PLA J-8, causant la chute du J-8 tandis que l’avion espion américain atterrissait en catastrophe sur l’île de Hainan. Le sentiment pro-américain de la jeunesse chinoise s’est dès lors résolument inversé.

Après le printemps arabe, de nombreux Chinois se sont mis à penser exactement la même chose des États-Unis que leurs aînés du mouvement du 4 mai, à savoir que les USA, sous couvert de défendre la liberté et la démocratie, ne poursuivent que leurs seuls intérêts. Beaucoup ont éprouvé de l’empathie pour la Syrie en voyant qu’il n’y avait pas un seul Syrien à la conférence de Genève sur la Syrie (à l’exception du serveur) parce que c’est ce qui était arrivé à la Chine il y a 99 ans.

Le 4 mai est maintenant la journée officielle de la jeunesse en Chine.

Voilà ci-dessous un bas-relief du monument aux héros du peuple sur la place Tiananmen représentant le mouvement du 4 mai.

Merci d’avoir lu ce long post.

Que le 4 mai soit avec vous !

Traduction Dominique Muselet
Photo de la page d’accueil : Membre du corps de travailleurs chinois à Boulogne, 12 août 1917.

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