Raqqa, des destructions majeures infligée par les USA, la Grande-Bretagne et la France

Par Patrick Cockburn
Paru sur The Independent sous le titre US, Britain and France inflicted worst destruction ‘in decades’ killing civilians in Isis-held city of Raqqa, report says


Selon Amnesty International, ‘Jamais autant d’obus n’avaient été tirés sur un même lieu depuis la guerre du Viêt-Nam’

Les frappes aériennes et d’artillerie des USA et ses alliés ont infligé des pertes civiles dévastatrices dans la ville tenue par Daech Raqqa, selon un rapport d’Amnesty International qui contredit les affirmations des USA, de la Grande-Bretagne et de la France selon lesquelles ils ont ciblé des combattants et des positions de Daech avec précision au cours des quatre mois de siège qui ont détruit des zones étendues de la ville.

« Sur le terrain, nous avons vu à Raqqa un niveau de destruction comparable à celui que nous avons pu constater dans toutes les zones de guerre où nous nous sommes rendus depuis des décennies, » dit Donatella Rovera, principale conseillère d’Amnesty International pour les situations de crise. Elle dit que « les affirmations de la coalition selon lesquelles sa campagne de bombardements aériens de précision lui a permis de chasser l’EI de Raqqa en faisant très peu de victimes civiles ne résistent pas à un examen approfondi. » Elle cite un officier de l’armée américaine selon qui « jamais autant d’obus n’avaient été tirés sur un même lieu depuis la guerre du Viêt-Nam. »

Les frappes aériennes et d’artillerie des USA et ses alliés ont tué de nombreux civils – le nombre en est inconnu parce que de nombreux corps sont ensevelis sous les ruines – au cours du siège de quatre mois entamé le 6 juin et terminé le 17 octobre de l’année dernière, selon le rapport. Les témoignages de survivants qui y sont cités réfutent les affirmations de la coalition selon lesquelles elle a pris soin d’éviter de cibler les bâtiments où des civils pouvaient être présents. Plusieurs témoins ont dit et répété que leurs maisons avaient été détruites alors qu’aucun combattant de Daech n’y était présent, pas plus que dans les environs.

« Ceux qui sont restés sont morts et ceux qui ont essayé de s’enfuir sont morts aussi. Nous n’avions pas les moyens de payer les passeurs ; nous étions piégés, » dit Munira Hashish. Sa famille a perdu dix-huit membres, dont neuf ont été tués par une frappe aérienne de la coalition, sept alors qu’ils tentaient de s’échapper par une route minée par Daech, et deux par un tir de mortier probablement tiré par une unité des FDS. Elle dit avoir réussi à s’échapper avec ses enfants « en marchant dans le sang de ceux qui avaient explosé en essayant de fuir avant nous ».

De nombreuses familles ont été touchées plusieurs fois par des frappes et de l’artillerie alors qu’elles fuyaient d’un endroit à un autre de Raqqa, en tentant vainement d’éviter des lignes de front en constantes mutations. La famille Badran a perdu 39 de ses membres, pour la plupart des femmes et des enfants, et dix voisins tués par quatre frappes aériennes différentes de la coalition. « Nous pensions que les forces qui venaient chasser Daesh [l’EI] savaient ce qu’elles faisaient et s’en prendraient à Daesh en épargnant les civils, » a dit Rasha Badran, une survivante. « Nous étions naïfs ».

De nombreuses villes ont été détruites au cours des guerres en Irak et en Syrie depuis 2011, mais la destruction est pire à Raqqa que n’importe où ailleurs. Les rues ne sont plus que des allées creusées entre des tas de décombres et de débris de maçonnerie. Les rares personnes dans les rues sont hébétées et brisées, et cela n’a pas beaucoup évolué depuis que la ville a a été reprises à Daech par des forces de terrain locales soutenues par la puissance de feu dévastatrice de la coalition menée par les USA.

Les affirmations de la coalition selon lesquelles ses frappes aériennes et son artillerie était dirigées avec précision contre Daech sont réfutées dès que l’on entre dans la ville. Je l’ai visitée plus tôt cette année et je n’avais jamais vu une destruction pareille. Certains districts de Mossoul, de Damas ou d’Alep sont en aussi mauvais état, mais ici, c’est toute la ville qui est partie.

Je suis allé voir le rond-point al-Naeem où les pointes des grilles métalliques sont tordues vers l’extérieur, parce que Daech s’en servait pour exhiber les têtes coupées des gens qu’il accusait d’être ses opposants. De chaque côté, aussi loin que le regard porte, ce sont des bâtiments en ruine, dont quelques-uns réduits à des décombres et d’autres à des squelettes de béton qui semblent prêts à s’effondrer.

Étant donné le niveau de violence en Irak et en Syrie, il est difficile de prouver qu’un endroit soit pire que l’autre, mais cela a désormais été établi avec de nombreuses preuves dans ce rapport d’Amnesty International intitulé Syrie. Carnage et dévastation à Raqqa après la « guerre d’anéantissement » dirigée par les États-Unis.

Ce rapport, qui se fonde sur 112 interviews et des visites de 42 lieux touchés par des frappes, a été vertement critiqué par un porte-parole de la coalition avant même sa publication. Le colonel de l’armée des USA Sean Ryan a été cité par les agences de presse pour avoir invité Kate Allen, la directrice d’Amnesty International UK, à « personnellement vérifier de ses yeux les efforts rigoureux et la collecte de renseignements utilisés par la coalition avant chaque frappe, pour efficacement détruire Daech tout en minimisant les dommages à la population civile ». Bien que le rapport cite les témoignages détaillés de survivants dont des membres des familles ont été tués par des frappes, le colonel Ryan dit que les allégations de bombardements hasardeux et disproportionnés sont « plus ou moins hypothétiques ».

La réalité à Raqqa, malgré les assurances de précision des armes modernes et de souci des vies civiles, est que les ruines ressemblent exactement comme les photos des suites des tapis de bombes largués sur des villes comme Hambourg ou Dresde dans la Deuxième Guerre mondiale.

Les forces américaines ont tiré 100% des munitions d’artillerie contre Raqqa et plus de 90% des frappes aériennes, mais les forces aériennes britannique et française y ont également participé. Le ministère de la défense britannique dit que le Royaume-Uni a conduit 215 frappes aériennes et n’a tué aucun civil. Malgré des promesses d’investigations approfondies sur les pertes civiles, Amnesty dit que rien de tel ne semble être prévu.

Une conséquence de l’affirmation de la coalition selon laquelle elle n’a touché que très peu de civils est qu’il n’y a presque pas d’aide humanitaire pour les gens qui retournent à Raqqa. Les agences d’aide disent que l’un des problèmes est de trouver un endroit sûr où il n’y ait pas de munitions ou de mines non explosées pour s’y installer et distribuer des vivres. Selon les rapports, de nombreux résidents demandent, « Pourquoi ceux qui ont dépensé autant dans une campagne militaire coûteuse qui a détruit la ville, n’apportent pas l’aide dont nous avons si désespérément besoin. »

Un porte-parole du Ministère de la défense britannique a dit, « Assurer la sécurité de la Grande-Bretagne contre le terrorisme est l’objectif de cette campagne et, tout au long des opérations, nous avons été ouverts et transparents, détaillant chacune de nos presque 1700 frappes, facilitant les briefings opérationnels et confirmant les pertes civiles quand il y en avait.

« Nous faisons tout ce que nous pouvons pour minimiser les risques encourus par la vie civile à travers un ciblage rigoureux et le professionnalisme des équipes de la RAF mais, étant donné le comportement brutal et inhumain de Daech et l’environnement urbain congestionné, complexe dans lequel nous opérons, nous devons accepter que le risque de pertes civiles soit toujours présent. »

Traduction Entelekheia

Note de la traduction : extrait du dernier rapport en date du 5 juin d’Amnesty International (il y en a plusieurs autres en français, voir par exemple ici et ici).

«…  les bombardements intensifs menés par la coalition dans les dernières heures de la bataille ont anéanti des familles entières dans le quartier d’Harat al Badu, dans le centre de Raqqa, où l’on savait que les combattants de l’EI utilisaient des civils comme boucliers humains. La mort de Mohammed « Abu Saif » Fayad et de 15 autres membres de cette famille et voisins dans les frappes aériennes de la coalition aux premières heures du 12 octobre semble d’autant plus absurde que, quelques heures plus tard,  les FDS et la coalition ont conclu un accord avec l’EI autorisant ses combattant restants à sortir de la ville sans être inquiétés. 

 « Si c’était pour finalement laisser sortir les combattants de l’EI en toute impunité , quel intérêt militaire la coalition et ses alliés des FDS avaient-ils à détruire presque entièrement la ville et à tuer autant de civils ? », s’est interrogé Benjamin Walsby, chercheur sur le Moyen-Orient à Amnesty International ».

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