En termes d’évolution de l’humain, le consensus général ne sert plus à rien

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Par Catte
Paru sur OffGuardian sous le titre Consensus reality has outlived its evolutionary usefulness


Avant, la nature de la réalité était une affaire de contemplation philosophique et métaphysique. Aujourd’hui, elle est politique. Une guerre pour prendre le contrôle de sa définition est en cours. Et nos instincts sur ce qu’elle est doivent être réévalués.

Notre vision de la réalité, au-delà de notre conscience immédiate, est façonnée à partir d’informations reçues via des anecdotes individuelles, jusqu’à un certain point, et au-delà, par des services de streaming d’informations tels que des organes médiatiques, des blogs et des journalistes indépendants.

Un processus de modification de la perception de la réalité est continuellement en cours et mis à jour, tant au niveau individuel que collectif. Des annonces sont faites tous les jours – généralement à travers les médias dominants ou sur les réseaux sociaux – sur tel ou tel événement, ou telle ou telle nouvelle tendance. Ces événements/tendances seront analysés, débattus, comparés à d’autres événements/tendances inverses, et graduellement synthétisés en cette chose perpétuellement mouvante que nous appelons « le monde réel ».

Les interprétations de ces événements diffèrent, souvent au long de lignes de failles politiques ou culturelles prévisibles. Les statistiques du crime seront vues de façon différente par les partisans du statu quo et par leurs opposants. La même chose se produira avec d’autres sujets controversés comme l’immigration, la pauvreté, la guerre, les droits des minorités, etc.

La vaste majorité de ces différences se produisent à partir de l’acceptation de la tendance/événement allégués. Il est rare que ces différences posent la question de la réalité elle-même de la tendance/événement en question.*

Il y a une bonne raison à cela. En termes d’évolution, l’acceptation d’une version commune comme grosso modo réelle est une chose rationnelle à faire. Quand on est un minuscule australopithèque dans un monde immense et dangereux, ignorer les autres australopithèques quand ils vous hurlent qu’un prédateur est caché derrière l’arbre, là-bas, ne donne généralement pas un bon résultat. Vous suivez le verdict de la majorité sur ces questions. Éloignez-vous de l’arbre et vous resterez en vie pour évoluer.

Il est également rationnel, à ce niveau humain de base, de penser que plus les humains qui vous disent la même chose sont nombreux, plus cette chose a de chances d’être vraie. Dans une vision du monde dominée par l’observation directe, et – au pire – par le témoignage, cette certitude fondée sur le nombre est très, très probablement ancrée dans des faits.

Quand on est une personne du néolithique et que trente de vos parents et amis vous disent que ces buissons, là-bas, portent les meilleures baies, et seulement une personne – votre cousin excentrique Grout – vous dit que non, ce sont d’autres buissons plus loin, il est probablement plus sage de se ranger à l’avis général, simplement parce que les chances d’une erreur de trente de vos parents et amis sur la situation des buissons est probablement proche de zéro. Ces trente personnes sont allées voir les buissons elles-mêmes. Elles ont vu les fruits. Leur témoignage collectif est indéniablement plus valable que celui du seul Grout, le marginal, dont les observations pourraient être erronées ou motivées par un désir malsain de vous faire perdre votre temps.

De sorte que notre tendance innée à croire des affirmations de la majorité authentifiées par l’observation collective est tout à fait sensée, et ancrée dans notre évolution en tant que créatures sociales.

Mais elle commence à nous trahir quand le développement de la civilisation efface la proximité entre les rapporteurs d’un événement/tendance et l’événement/tendance lui-même.

Quand l’information sur l’endroit où trouver les meilleures baies ne vient plus de l’observation personnelle, mais d’une annonce sur une tablette d’argile accrochée à un mur d’agora, le potentiel d’erreur ou de désinformation augmente. Et notre confiance instinctive dans la vision majoritaire devient davantage un obstacle qu’une aide. Parce que quand vos trente parents et amis viennent vous dire où sont les meilleures baies, ils ne vous offrent plus trente témoignages individuels directs. Ils vous offrent trente fois le même témoignage non vérifié.

A ce point, si le cousin excentrique Grout vient vous dire qu’il a vérifié et que la tablette d’argile ment – ce sont ces buissons là-bas qui portent les meilleures baies, en termes de rationalité, il a beaucoup plus de chances d’être dans le vrai, étant donné qu’il s’est donné la peine de chercher alors que les trente autres personnes n’ont rien vérifié du tout.

Mais si nous y étions, est-ce que nous agirions conformément à la rationalité ? Y accorderions-nous même une pensée, ou nous laisserions-nous porter par la foule et irions-nous vers les buissons que la « majorité » semble recommander ? Est-ce que nous nous moquerions de Grout et de son stupide carré de buissons validé par une ultra-minorité ? Et continuerions-nous à rire en le voyant revenir avec des paniers pleins de fruits délicieux, alors que nous n’en aurions presque pas ?

Une étrange vérité sur l’humanité est que, une fois que suffisamment de gens ont lu ou entendu quelque chose et l’ont transmise, notre confiance instinctive dans ce que nous disent les gens à qui, précisément, nous faisons confiance tend à renforcer l’information, même face à des réfutations ou des indications du contraire, et même face à des preuves claires et indéniables de sa fausseté.

Notre vision consensuelle de la « réalité » est truffée d’anomalies de ce type. Des « vérités » qui n’ont jamais été vraies. Des « événements » historiques qui ne se sont pas produits de la façon dont ils ont été relatés, voire qui ne se sont pas produits du tout. Parce que la « connaissance » collective, consensuelle a pris le pas sur l’observation directe. Elle a été nécessaire pendant des millénaires. Et aujourd’hui, nous ne pouvons pas l’éteindre, même si elle n’a plus de sens.

Je ne parle même pas ici de la question du qui contrôle les informations sur lesquelles se fonde notre construction du réel. Elle est très débattue, et elle est vitale. Mais il y a une autre question – à savoir à quel point notre construction du réel est contrôlable, même par ceux qui aiment à penser qu’ils la façonnent ? A quel degré le consensus majoritaire sur « la vérité » échappe-t-il désormais à tout contrôle ? Devient-il imperméable, infrangible ? Comme une sonde spatiale dans le vide qui avance irrésistiblement dans la direction où elle a été lancée, simplement parce que rien ne l’arrête ou ne la ralentit ?

Prenons un exemple récent. Le Guardian du 6 juin dernier a passé un article sur « la délinquance favorisée par les scooters ». C’est un problème. Elle a augmenté de presque 2000% en quatre ans (de 1000 actes délictueux en 2014 à plus de 19 000 dans l’année précédant septembre dernier). Ce sont des statistiques. Une solution est requise d’urgence. Plus de moyens pour la police, peut-être. Ou une immunité pour les policiers qui provoquent des accidents au cours de leurs poursuites de voyous en cyclomoteurs.

Problème. Réaction. Solution. Nous connaissons bien le processus. Mais vérifions tout cela. Cherchons la source. Un communiqué de presse datant de neuf mois de la Mairie de Londres, qui dit simplement « au cours de la dernière année, il s’est produit plus de 19 385 délits favorisés par les cyclomoteurs à Londres – une moyenne de 53 par jour – y compris des vols. »

Ok. Bien, la « délinquance favorisée par les cyclomoteurs » semble un concept assez vague. Que comprend-elle ? S’enfuir à bord d’un cyclomoteur après avoir volé quelqu’un ? Voler un cyclomoteur ? Renverser accidentellement quelqu’un alors qu’on est saoul sur son cyclomoteur ? La question reste posée. Est-ce que la « délinquance favorisée par les cyclomoteurs » n’est pas tout simplement de la délinquance lambda qui, par ailleurs, implique incidemment des cyclomoteurs ? [Certes. Sinon, nous pourrions tout aussi bien parler de « délinquance favorisée par des jambes » dans les cas de délinquants qui détalent à la vue d’un policier ou après un vol à la tire de sac de femme, NdT].

Et que dire de ces vagues statistiques ? Qui les a compilées ? Sous la direction de qui ? Avec quelle motivation en tête ? Où ont-ils pris leurs faits ? Où la source a-t-elle trouvé ses informations ?

Le communiqué de presse ne développe pas ces points et le Guardian ne les a bien sûr pas vérifiés. Nous n’avons qu’un titre. Ce qui, bien sûr, a pour effet de définitivement valider la notion de « délinquance favorisée par les cyclomoteurs » comme réalité communément admise. Mais où, dans cette chambre d’écho de téléphone arabe, est la vraie, la froide vérité ? Avez-vous déjà été témoin de quelque chose que vous auriez pu appeler de la « délinquance favorisée par les cyclomoteurs » ? Je n’en ai jamais vu. Je ne connais personne qui en ait vu. Si, comme c’est entièrement possible de mon point de vue, aucun des 7 milliards d’entre nous n’a jamais vu ou conceptualisé une semblable chose ou été victime d’une telle chose, comment affirmer cette réalité factuelle, mais disparate, face à un consensus sur une « vérité » illusoire créée à partir de rien, par la simple vertu de sa publication dans un journal ?

Et dans quelle mesure sa définition telle que publiée participe à sa création ? Même si l’affirmation sur « l’augmentation de la délinquance favorisée par les cyclomoteurs » est un mensonge accidentel/délibéré au moment où elle a été émise, deviendra-t-elle vraie simplement parce qu’elle a été énoncée ?

De toutes façons, saurions-nous faire la différence entre une vision inventée de la réalité et la réalité elle-même ?

A cette étape, je me dois de souligner que ceci n’est pas un article sur la délinquance liée aux cyclomoteurs. Je ne possède pas de cyclomoteur et je n’ai aucune expérience ou expertise que ce soit dans les cyclomoteurs, délictueux ou non. Ils font peut-être partie intégrante des bas-fonds actuels, et il peut y avoir des endroits à Londres où le son lointain d’un moteur à deux temps de 50cc glace les cœurs d’un millier de personnes. Mais ce n’est pas le sujet de cet article. J’espère donc que nous n’aurons pas des centaines de commentaires nous disant que c’est ABSOLUMENT un problème majeur et que Catte devrait être dénoncée pour sa légèreté coupable au regard des VICTIMES INNOCENTES de la HAINE basée sur les cyclomoteurs.

Le fait est que, nous êtres humains, en tant que collecteurs et disséminateurs de « réalité », nous ne saurons jamais si ces statistiques reflètent une vérité. Aucun d’entre nous. Les journalistes qui ont écrit l’article ne le savent pas plus que nous. Le bureau de la Mairie de Londres n’en sait pas davantage. Même ceux qui compilent les statistiques ne le savent pas, sauf s’ils vont personnellement documenter chaque cas de délinquance liée aux scooters dans la zone de Londres de ces deux dernières années.

Ce n’est pas tant que nous soyons délibérément trompés. C’est que le système lui-même semble avoir divorcé de la réalité, et qu’il ne semble pas s’en inquiéter. La réalité aujourd’hui, n’est grosso modo rien de plus ou de moins que ce que quelqu’un décrète qu’elle est. La bonne personne, au bon endroit et au bon moment. Peut-être dans un dessein caché. Peut-être seulement parce que c’est plus facile ou moins coûteux. Peut-être parce qu’elle pense réellement que c’est vrai. Aucune importance.

Le sujet ici est que notre ancien concept de la « réalité » établie par consensus ne marche plus, et n’a plus fonctionné depuis plus longtemps que nous ne sommes prêts à l’admettre. Pouvons-nous déterminer à quel moment elle a commencé à diverger de la réalité telle qu’elle est, sans même demander à quel point elle en diverge ? Tout ce que nous savons est que nos histoires sont des assemblages d’anecdotes acceptées de confiance. Peu d’entre nous étions là quand les faits se sont produits, et si nous remontons de plus de quatre-vingt dix ans, aucun d’entre nous n’étions vivants pour en être les témoins, même par ouï-dire. Tout ce qui échappe à notre conscience directe est un assemblage accepté de confiance. Un acte de foi dans notre propre histoire humaine.

Notre culture est encore fondée sur la compréhension collective du néolithique, mais perdue dans un traumatisme cognitif. L’expérience collective a fait de nous ce que nous sommes. Nous lui devons tout. Sans elle, nous ne sommes rien. Et pourtant, l’expérience collective ne nous dit plus la vérité. Ravaillac a peut-être été poussé à tuer Henri IV. ** L’incident du Golfe du Tonkin était un mensonge. Saddam n’avait pas d’ADM. « L’attaque au gaz » de Douma n’a pas eu lieu. Babchenko n’était pas mort.

Il n’y a PAS de baies à l’endroit où on nous dit pouvoir les trouver. Nous devons trouver le courage d’évoluer jusqu’au point où nous pourrons finalement l’admettre et avancer vers une forme différente de compréhension dans laquelle le « consensus » soit toujours sujet à caution.***

Traduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia
Image Pixabay

Notes de la traduction :

*  Nous en avons eu un exemple récent avec des manchettes de presse déplorant en chœur qu’un Français sur dix « croie à la Terre plate », et tout le monde débattant illico de ce lamentable état de fait. Heureusement, quelques-uns se sont penchés sur l’origine de cette affirmation, un sondage biaisé parfaitement mensonger. En réalité, personne en France ne croit à la Terre plate – avec cette affaire, les médias ont créé un univers parallèle à coups de gros titres, une « fake news » de la plus belle eau. Mais certaines personnes, que nous nommerons « les vrais croyants aux consensus artificiellement forgés par les gros titres des médias », confrontées à la question « Avez-vous déjà rencontré une seule personne qui croie à la Terre plate en France ? Une seule dans toute votre vie ? », vous répondront « Non, mais je ne fréquente pas les imbéciles ». Le seul mot à retenir de leur réponse est « non ». Fréquentation d’imbéciles ou pas, bien sûr que non. Mais leur foi dans les médias est telle qu’aujourd’hui, ils sont sûrs de vivre dans un pays où une personne sur dix est tellement demeurée qu’elle entretient, envers et contre tout, des croyances déjà dépassées chez les Égyptiens anciens et peut-être même avant eux chez les navigateurs du néolithique, qui se dirigeaient déjà aux étoiles. Cela les coupe de la réalité et lui substitue des prémisses fausses sur lesquelles élaborer leur vision de la société. En résultat, leur construction de « la réalité » ne pourra qu’être délirante.

**  La référence du texte original à Guy Fawkes, un personnage de l’histoire britannique inconnu en France, a été remplacée par une réference équivalente française.

***  L’élaboration d’un consensus apte à servir chacun au mieux est une question centrale depuis La République de Platon, et dans notre société libérale moderne dont, comme le souligne Jean-Claude Michéa dans L’Empire du moindre mal, tous les repères culturels et sociaux émanent directement des impératifs du marché (à savoir qu’ils sont tous orientés vers une croissance constante de la consommation des masses et la maximisation des profits, au dépens du reste – santé physique et mentale des populations, cohésion du tissu social, voire simple survie – c.f. la dénatalité dans les sociétés occidentales, l’augmentation des taux de suicides, des addictions et des troubles mentaux, la baisse de l’espérance de vie moyenne aux USA, etc), elle est plus cruciale que jamais.

Notre problème peut se résumer en deux phrases : presque aucune des « réalités » consensuelles concoctées par les médias et les firmes de communication ne préserve les intérêts de la population. Et quand l’intérêt général n’est plus servi, le contrat social est rompu.

Le défi du XXIème siècle va consister à le rétablir.

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