Nicaragua : la mécanique de la révolution de couleur en cours, expliquée

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Cet article a été vérifié en croisant ses informations avec celles que rapporte l’excellent journaliste d’investigation américain Max Blumenthal dans son article sur Grayzone, « US Gov. Meddling Machine Boasts of ‘Laying the Groundwork for Insurrection in Nicaragua ». A quelques détails près comme la participation de l’UE signalée ici ou le rôle central de la NED (National Endowment for Democracy, Fondation nationale pour la démocratie, une organisation émanée du gouvernement des USA consacrée à la « promotion de la démocratie dans le monde ») sur lequel se concentre Blumenthal, les deux rapportent des informations similaires ou complémentaires.

Et si ce qui suit rappelle la déstabilisation du Venezuela ou entre autres le Maïdan en Ukraine, c’est parce que le procédé est toujours le même.

[Mise à jour] Les sanctions mises en place par les USA en 2016 et les récents troubles « spontanés » contre le « régime » d’Ortega sont en réalité destinés à bloquer la construction du canal du Nicaragua décidée par accord entre la Chine et le gouvernement Ortega, une gigantesque voie de passage entre l’Atlantique et le Pacifique qui concurrencerait le canal de Panama et développerait toute la région en la reliant à la méga-aventure chinoise de la nouvelle Route de la soie — Mais au détriment de l’influence des USA en Amérique Latine, leur « arrière-cour ».

En rouge, la route proposée du canal.


Par Francisco Arias Fernandez
Paru sur Granma sous le titre Nicaragua : hilos del complot


En 2016 ou peut-être avant, des menaces de guerre contre le Nicaragua ont été entendues depuis Miami, alors que les rues des villes de cette nation étaient un exemple régional de sécurité, de paix et de prospérité, où un peuple travailleur et pacifique montrait avec orgueil les avancées socio-économiques des dernières années du gouvernement sandiniste, qui avait réussi à obtenir la concorde nationale après les pires expérimentations belliqueuses des USA en Amérique Centrale.

Sans aucune justification, alors que le Nicaragua reprenait sa place sur la carte du monde avec un méga-projet de canal inter-océanique fondamental pour l’économie du pays et de la navigation au niveau mondial, entre Miami et Washington, les membres du Congrès qui vivent de la guerre contre Cuba et le Venezuela se sont empressés de créer toutes sortes d’obstacles pour entraver la prospérité et le calme de la patrie d’Augusto César Sandino.

Les membres du Congrès d’origine cubaine anti-catristes de la Chambre des représentants, d’abord, et ensuite du Sénat, ont introduit en 2016 un projet de loi pour interdire les prêts financiers internationaux au Nicaragua, interdire les investissements étrangers et freiner l’important développement socio-économique qu’expérimentait le pays. Le châtiment impérial né du pire de l’élevage de vers de terre* anti-cubain, où selon diverses sources, il avait commencé à se tramer depuis 2015, a pris le prétexte d’un supposé manque de démocratie ; il s’est justifié comme « remède » pour « garantir la transparence électorale et combattre la corruption ». Le résultat de cette basse manœuvre a été la « Loi de conditions aux investissements nicaraguayens de 2017 » (Nicaraguan investment conditionality Act of 2017, Nica Act).

Ileana Ros-Lehtinen, Albio Sires, Marco Rubio et Ted Cruz, entre autres, les membres les plus rétrogrades et cavernicoles du Congrès, respectivement de Miami, du Texas et du New Jersey, ont de nouveau fait le pari de réinventer des Contras et renverser le gouvernement sandiniste qui, pendant ce temps, gagnait encore et encore les élections grâce au soutien de la majorité de la population.

En tant que projet subversif, ses fils remontent bien plus loin que le Capitole, parce que les législateurs ont frappé à la porte de la machine à coups d’État made in USA, donné des directives pour la campagne médiatique, et passé commande auprès des agences et organisations spécialisées en guerre sale et coups d’État « soft » qui travaillent de concert et en fonction de la communauté du renseignement US en général et de la CIA en particulier.

Dans ce cas concret, les médias de presse internationaux ont documenté la participation de l’Agence des États-Unis pour le développement international (acronyme en anglais Usaid), de la Fondation nationale pour la démocratie (acronyme en anglais NED) et de l’Institut national démocratique pour les affaires internationales (NDI), ainsi que de leurs sous-traitants et filiales, qui travaillaient méticuleusement depuis l’élection en 2006** du président Daniel Ortega à réinventer un « nouveau leadership », en s’infiltrant sélectivement dans des secteurs-clés de l’économie, de la jeunesse, des étudiants, des petites et moyennes entreprises, des groupes écologistes, des féministes, entre autres, pour saper les bases du soutien au sandinisme.

Il est très révélateur que le 16 avril de cette année, sur le même scénario que les membres du Congrès anti-cubains, l’administrateur de l’Usaid, Mark Green, ait annoncé que son gouvernement allait continuer à soutenir la participation « libre, sûre et authentique » de la société civile nicaraguayenne, après avoir expliqué que les « États-Unis continuent de s’inquiéter de la fermeture des espaces démocratiques au Nicaragua, des violations systématiques des droits de l’homme et de la propagation de la corruption du gouvernement… »

En mars, les membres du Congrès Ileana Ros-Lehtinen et Albio Sire ont envoyé une lettre à l’administrateur de l’Usaid Green, dans laquelle ils demandaient que le gouvernement des USA revienne sur sa décision de « zéro aides » au Nicaragua à travers l’Usaid, une proposition pour la période fiscale 2018-2019. Malgré tout, ils l’ont exhorté à « éviter de soutenir des membres du secteurs privé corrompus, le blanchiment d’argent et le régime de Daniel Ortega ».

A la fin 2008, les médias de presse signalaient que l’Usaid avait déboursé cette année-là au Nicaragua au moins un million de dollars à destination d’ONG, de radios, et d’organismes politiques comme le Centre d’Investigations pour la Communication (Cinco), pour « influencer » les élections municipales.

Ce financement, qui était caché sous la forme de « petites donations » ne devant censément pas excéder 25 000 dollars, a donné lieu à des accusations selon lesquelles il faisait partie d’un plan à grande échelle financé par les USA et exécuté depuis cette date par des agents internes de la droite nicaraguayenne pour renverser le gouvernement du président Daniel Ortega.

La stratégie médiatique d’alors, montée pour se confronter au gouvernement sandiniste à partir des moyens de communication, a été exécutée à travers deux voies de financements : l’une dirigée par l’Usaid et l’organisme Casals & Associates [Aujourd’hui racheté par la firme DynCorp International, NdT] et l’autre, complétée par le dénommé Instrument de coopération au développement (ICD) de l’UE, lequel s’est employé à des campagnes et à des mobilisations pour déstabiliser le gouvernement. [Entre 2007 et 2013, l’UE a déboursé 214 millions d’euros en aides au Nicaragua, avec des priorités à la « gouvernance et la démocratie, l’éducation et les questions économiques et commerciales ». L’aide européenne se concentre aussi sur les « droits de l’homme, l’égalité de genre et le soutien à des ONG ». Voir international Cooperation and Development, European Commission, Nicaragua, NdT]

Déjà en 2008, les médias de la presse nicaraguayenne avaient identifié au moins 14 projets subversifs de l’Usaid en cours dans tout le pays, sous les couvertures et intitulés les plus dissemblables, tous ayant bénéficié des financements cités.
Un autre rouage significatif de la machine américaine est l’Institut national démocratique (NDI), un instrument pour le « changement », un autre fil de la CIA qui se charge de la tant estimée « émancipation » des dénommés « agents pour le changement » (politique et de système) des pays dont les gouvernements ne sont pas du goût de Washington.

Ce 30 mai dernier, un journaliste suédois, Achim Rödner, avait fait référence à une tournée européenne que réalisaient ces jours-là trois étudiantes nicaraguayennes pour mobiliser des soutiens au complot contre le gouvernement sandiniste, et il affirmait qu’au moins l’une des trois jeunes représentait une organisation financée et créée par les États-Unis.

Il affirmait que Jessica Cisneros, active sur les thèmes de l’intégration et de la participation des jeunes aux processus politiques, est membre du Mouvement Civique de la Jeunesse [Movimiento Cívico de Juventudes, une organisation créée par le NDI dont la présidente actuelle est Madeleine Albright, Secrétaire d’État sous Bill Clinton, NdT].

Une autre des « agentes » qui compilaient de la haine contre le sandinisme et des soutiens pour un coup d’État était Yerling Aguilera, de l’université polytechnique (UPOLI) de Managua, et spécialiste en enquêtes sur la révolution et le mouvement féministe, qui – selon ce qu’affirme le journaliste suédois – a été également employée et consultante de l’Institut d’étude stratégiques et des politiques publiques (Instituto de Estudios Estratégicos y Políticas Públicas, Ieepp) au Nicaragua, une instance qui travaille pour « le renforcement de la capacité des acteurs politiques, étatiques et sociaux à mieux informer le public à travers des services créatifs et novateurs ». L’Ieepp a reçu une aide financière de la Fondation nationale pour la démocratie (NED) à hauteur de 224 162 dollars entre 2014 et 2017. [Et de 55 000 dollars pour 2017. Ce n’est que l’un des nombreux bénéficiaires d’aides de la NED au Nicaragua, qui a déboursé en tout 1 136 228 dollars en 2017 dans divers programmes dédiés à la « transparence », aux « droits de l’homme », à la jeunesse, à la « sensibilisation à la corruption », etc, au Nicaragua. Voir le site de la NED pour le détail des sommes et des intitulés des aides, NdT]

Entre 2014 et 2017, la NED a déboursé quelque chose comme 4,2 millions de dollars au Nicaragua.

La Usaid, le NDI et la NED ont une activité étendue au Nicaragua, avec des milliers d’activistes chargés de « changer la société », des centaines d’ONG, des universités et des partis politiques qui perçoivent de l’argent et du matériel pour leurs activités, qu’ils ont conçues non pas à travers les organisations politiques traditionnelles, mais d’organismes sournois, pour donner l’impression de « soulèvements spontanés » dus à un malaise social et cacher les très concrets intérêts hégémoniques du nord.

Bien qu’elles aient augmenté leur rythme de travail après la victoire électorale de Daniel Ortega en 2006, à partir de 2015 (parallèlement au Nica Act), les agences des USA ont accru leurs apports financiers et leurs recours à leurs « agents pour le changement » au Nicaragua, surtout au moyen de formations en leadership et d’argent pour les jeunes des universités, écoles, ONG et partis politiques.

Pour accompagner les partisans du coup d’Etat, Washington a donné l’ordre de diaboliser Daniel Ortega et son gouvernement, une entreprise à laquelle participe non seulement la Maison-Blanche, ses agences, alliés, satellites et mercenaires, mais aussi les grands monopoles de l’information et fabricants mondiaux de fake news, qui magnifient les événements intérieurs contre le gouvernement et attribuent toutes sortes de violations des droits de l’homme aux autorités, en omettant totalement les crimes et destructions des séides de l’Usaid, du NDI, de la NED et de la CIA, qui ont fait échouer le dialogue et les appels à la paix. Comme dans le cas du Venezuela, Donald Trump et ses assesseurs, faucons de mille invasions, ne croient ni au dialogue, ni aux pactes, et continuent à parier sur la guerre sur tous les fronts.

Le Nicaragua est revenu dans l’épicentre de la machine guerrière des USA, de la part des membres anti-cubains du Congrès et d’autres faucons vétérans des changements de régime. Washington tente de rééditer sa stratégie au prix d’encore plus de morts et de destruction dans les rues du Nicaragua.

Parmi les projets de l’Usaid servant la subversion au Nicaragua, se trouvent :
  • La participation citoyenne dans le processus électoral
  • L’incubation d’une culture de la transparence dans la jeunesse nicaraguayenne
  • Des formations pour les étudiants en communication pour leur faire produire des récits, reportages, etc, qui promeuvent l’auto-efficacité (l’individualisme).
  • Le multimédia pour la gouvernance démocratique
  • Le renforcement des droits civiques des femmes et des jeunes du bastion de l’opposition à Ortega Masaya.
  • Un cadre juridique pour les journalistes engagés dans l’action civique [Sous-entendu, l’action civique anti-Ortega, NdT]
Parmi ceux de la NED :
  • Favoriser l’émergence d’une nouvelle génération de jeunes leaders démocratiques [se souvenir qu’aux USA, le mots « liberté » et « démocratie » sont synonymes de capitalisme, NdT].
  • Promouvoir l’accès à la justice et aux droits de l’homme au Nicaragua.
  • Promouvoir des élections municipales libres et non faussées
  • Promouvoir des valeurs démocratiques et l’organisation d’activistes de la société civile
  • Renforcer la capacité stratégique de la société civile à défendre la démocratie
Les tentacules du NDI :
  • Depuis 2010, il s’est associé à des universités nicaraguayennes et à des organisations civiles pour conduire un programme de leadership des jeunes qui a aidé à former plus de 2000 « leaders jeunes » (young leaders) pour préparer « une nouvelle génération de leaders ». Il a également travaillé à augmenter l’influence politique des femmes, des personnes LGBT et des processus électoraux.
  • Le Mouvement civique pour la jeunesse (Movimiento Cívico de Juventudes, MCJ) est une organisation financée, créée par l’Institut national démocrate (NDI).
  • Plusieurs membres de l’organisation sont diplômés du programme de formation en leadership et management en politique (Certificate in Leadership and Political Management, CLPM), un programme international du NDI.

Traduction de l’espagnol et notes par Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia
Photo : Incendies volontaires de bâtiments publics à Managua

* L’expression « vers de terre » fait partie de la rhétorique socialiste cubaine (c’est un article de la publication cubaine Granma). Elle désigne les agents de tous types (militaires, politiques, agents des renseignements, activistes, etc), qui tentent de fomenter des soulèvements contre des leaders socialistes en Amérique Latine avec le soutien des USA. Elle est née lors de l’Opération de la Baie des Cochons (lien en français).

** Daniel Ortega a été président du Nicaragua de 1979 à 1990. Depuis janvier 2007, c’est le président en exercice à la suite de deux réélections consécutives, l’une en 2011 et l’autre, à une très large majorité (plus de 70% des voix), en 2016.

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