Crise du célibat masculin : la lucidité d’un poète prophétique

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Par Auguste Meyrat
Paru sur The American Conservative sous le titre A Generation of Prufrocks, a Crisis of Single Men


Un célèbre poème de T. S. Eliot a prédit les problèmes de la génération Y actuelle.
Dans son célèbre poème « La Chanson d’amour de J. Alfred Prufrock » [le lien pointe sur une traduction française, NdT], T.S. Eliot s’est révélé prophète en prédisant le nouveau genre d’homme et le nouveau type de relations hommes-femmes qui allaient dominer le monde moderne. Ceux qui veulent comprendre les insécurités, l’indécision et les douloureuses insuffisances relationnelles des hommes célibataires d’aujourd’hui trouveront tout cela magnifiquement exposé dans les divagations de Prufrock.

Le protagoniste du poème, J. Alfred Prufrock, semble s’adresser à une bien-aimée, du moins en pensée. Il lui demande de l’accompagner pour une promenade à travers les rues polluées de la ville avant d’exprimer ses inquiétudes au sujet de ses cheveux clairsemés et de son physique fluet, son désir de jouer un rôle secondaire dans Hamlet, ses jugements sur d’autres gens et son envie d’entendre le chant des sirènes. Et il ponctue ses digressions de références répétées à sa timidité paralysante.

Cela devrait nous paraître banal. Beaucoup d’hommes célibataires aujourd’hui présentent les mêmes caractéristiques et connaissent les mêmes échecs que Prufrock. Non seulement ils hésitent à l’idée de se marier et d’avoir des enfants, mais ils semblent de moins en moins enclins à sortir avec des femmes. Ils peuvent penser à l’amour, comme le fait Prufrock, mais ils ne concrétisent jamais rien.

Les divers intervenants qui se sont préoccupés de cette tendance sociale ont proposé des remèdes concrets. Typiquement, les défenseurs de la virilité invitent les Prufrock à développer plus de confiance en soi. D’autres énumèrent les bons côtés du mariage et des enfants. Ce type d’arguments est utile, mais ils traitent les symptômes plutôt que la cause. Les philosophes et les psychologues recommandent ces choses depuis longtemps. Il nous faut un poète pour plus de profondeur.

Bien qu’il soit quelque peu caricatural, Prufrock souffre de défaillances très communes, dont les hommes devraient tirer des enseignements au lieu d’y voir leur reflet. Ces lacunes découlent de trois problèmes principaux : le narcissisme, l’indécision et l’âge. Encore plus qu’au siècle précédent, ces obstacles paralysent les hommes d’aujourd’hui et doivent être abordées directement, en amont de questions plus superficielles comme l’état de la musculature ou l’art de la drague.

Pour commencer, nous devons comprendre que les échecs de Prufrock sont d’abord dus à son narcissisme. Il ne se contemple peut-être pas de façon obsessionnelle dans son miroir en se trouvant toutes les qualités de la terre comme un narcissique typique, mais il contemple certes son reflet de façon obsessionnelle mais, en homme moderne, avec un mélange de dégoût et d’apitoiement. Au lieu de vanter la beauté de sa bien-aimée, de la comparer à une fleur ou à un jour d’été, il déplore sa tête « qui commence à se déplumer » et se compare à « deux pinces ruineuses trottinant par le fond des mers silencieuses. » C’est censé être sa « chanson d’amour », mais presque toutes les paroles s’appliquent à lui-même plutôt qu’à sa dulcinée. Ses strophes sont saturées de « Je » plutôt que les habituels « Toi » que l’on s’attendrait à rencontrer dans un poème amoureux.

Comment une femme réelle réagirait-elle à cela ? Comme le lecteur, elle peut sympathiser avec le pauvre Prufrock, mais inévitablement, elle se lassera vite de lui. Si elle fait partie des femmes prétentieuses qui « vont et viennent en parlant des maîtres de Sienne », elle peut retourner avec les autres femmes pour échapper à la gaucherie de cet homme. Ou bien, s’il ne faisait que penser à ses divagations poético-larmoyantes et les gardait poliment pour lui, ce qui serait probablement le cas, elle pourrait le parquer dans un statut de bon copain avec qui partager « le thé, les gâteaux et les glaces ». Cette dernière éventualité semble la plus probable, puisque c’est ce que la plupart des jeunes femmes font avec les hommes faibles qui pleurnichent sur leurs propres défauts.

Pour éviter ce résultat trop prévisible, Prufrock et ses semblables doivent s’extraire d’eux-mêmes. Ils ne manquent pas d’esprit ou de perspicacité — nombre d’entre eux ont ces qualités et plus encore, c’est pourquoi les femmes en font si volontiers leurs copains. Ce qui leur manque est l’empathie et la considération envers les autres. Prufrock ne paraît pas se soucier de son public ; il semble se parler à lui-même pendant presque tout le poème. Il compose probablement sa chanson d’amour pendant que la femme à qui il l’adresse lui parle, et il n’entend rien de ce qu’elle dit parce qu’il est plongé dans des réflexions à portée cosmique : « Oserai-je déranger l’univers? »

Cette myopie et ce manque d’assurance extrême suggèrent que Prufrock a davantage besoin d’un ami masculin que d’une maîtresse. Comme beaucoup d’hommes d’aujourd’hui, il n’a évidemment personne à qui parler d’égal à égal, pas d’autre homme qui pourrait le ramener à la réalité. Il vit dans son esprit comme les hommes d’aujourd’hui vivent sur internet. Il n’est jamais obligé d’écouter, ce qui émousse sa curiosité et son souci des autres. Seul un homme privé d’amis masculins tenterait de séduire une femme à travers une confession plutôt qu’une déclaration. Même s’il parvient à cacher son égoïsme, ce que la plupart des hommes peuvent arriver à faire au moins lors d’un premier rendez-vous, il se manifestera certainement ensuite, avec le temps.

Ensuite vient une forme de communication aussi vague que longue. Comme Prufrock manque d’expérience relationnelle, il néglige son public. Son chant serpente et s’obscurcit comme le brouillard jaune qui « frotte aux vitres son échine ». Nous sommes loin de l’enseignement du sonnet shakespearien sur la clarté et la concision. Encore une fois, comment une femme réagirait-elle ? Il est douteux qu’elle puisse même comprendre, a fortiori écouter assez longtemps pour arriver au bout. Et si elle y arrivait, la seule récompense de sa patience serait de constater qu’il n’est arrivé à aucune décision.

Comme la majorité des jeunes collégiens dans leurs rédactions de secondaire, Prufrock et ses semblables ne savent pas tenir un raisonnement argumenté. Ils peuvent faire des observations, blaguer, poser des questions, mais ils ne savent pas énoncer de thèses et les étayer, surtout si les thèses en question s’adressent à des femmes attirantes et s’accompagnent d’un désir de mieux les connaître. Dans ces cas, ils évitent tout raisonnement clair et se perdent en bavardages fumeux, comme Prufrock. Ils parlent de « s’amuser », de « vivre sa vie » et d’être « bien dans sa peau »… et les femmes n’en sauront pas plus sur leurs intentions.

Laisser les choses en suspens a pour effet de transformer des hommes célibataires soit en prédateurs qui exploitent la naïveté d’une femme, soit en pauvres idiots qui attendent indéfiniment qu’une femme les comprenne. C’est pourquoi il est impossible de déterminer les intentions réelles de Prufrock ; il ne les énonce jamais. Il s’écrie seulement : « Ah! comment exprimer ce que je voudrais dire ? » Comme lui, des hommes qui ne veulent pas se retrouver dans la peau du bon copain peuvent avoir du mal à exprimer leur désir d’une manière saine, légère et rassurante. Par conséquent, ils parlent pour ne rien dire et en veulent à la fille qui les trouve ennuyeux et un peu louches.

Personne ne peut informer Prufrock de ses défauts puisqu’il pense les connaître par cœur, de sorte qu’il finit inévitablement en vieil homme solitaire radotant le refrain d’autres vieillards solitaires qui n’ont jamais trouvé l’âme sœur, « Je vieillis… Je vieillis… ». Bien que l’âge et l’expérience tendent à favoriser les hommes – ils ont un meilleur travail, plus d’argent, de maturité, d’intelligence – ils retranchent malheureusement deux choses nécessaires à une liaison amoureuse : la détermination et l’énergie.

Nulle part Prufrock ne rend un son plus moderne que dans son insistance sur le fait que « pour sûr il aura bien le temps ». C’est ce que tous les hommes et les femmes célibataires se disent pour prolonger leur adolescence d’une année, et encore d’une année – ou d’une décennie. En fin de compte, leur indécision initiale se transforme en indécision permanente — « cent hésitations ».

Et même si un de ces hommes décidait de changer et de s’installer, il n’aurait pas l’énergie et la détermination pour cela : « En un mot j’ai eu peur. » La vie — et probablement bon nombre d’aventures sans lendemain couplées à une consommation régulière de pornographie — rendra un homme d’âge plus avancé plus ou moins impuissant. Cela ne veut pas dire qu’il n’aie plus les capacités de tenir son rôle au lit (bien que cela puisse être le cas) ; cela signifie qu’il manque d’énergie à mettre dans un engagement amoureux. Ainsi, pour l’homme et la femme plus âgés, le mariage ressemble trop souvent à un contrat entre deux âmes trop vieilles pour avoir des enfants plutôt qu’au début d’une aventure enthousiasmante, avec son potentiel de vie nouvelle et d’expériences nouvelles.

Tout cela laisse Prufrock et les générations d’hommes qui suivent son exemple psychologique et spirituel à la dérive, avec eux-mêmes pour seule compagnie. Tandis que tant d’entre eux languissent, tout autant que les nombreuses femmes célibataires qui espèrent trouver un bon mari, la société fait une retape incessante, et des plus toxiques, en faveur de l’hédonisme et de relations égoïstes. Il n’est pas surprenant que la génération Y préfère aujourd’hui la cohabitation, renonce à fonder des familles, et refuse de penser aux longues années de solitude qui les attendent. Les jeunes de la génération iPhone, accros à leurs smartphones, s’apprêtent à faire de même.

Le poème d’Eliot montre que ces personnes n’ont pas besoin de plus de loisirs ou de plus de temps, mais d’amis aimants et d’un retour à la réalité. Ils ont besoin d’écouter des voix humaines, et non les chants des sirènes. Et ils doivent le faire avant que le choc ne devienne trop grand et qu’ils se noient, comme Prufrock.

Traduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia

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