Tentative d’assassinat du président Maduro : que se passe-t-il au Venezuela ?

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Paru sur Mision Verdad sous le titre Fallido intento de magnicidio contra el presidente Nicolás Maduro (informe especial)


Les faits connus

Au milieu d’une grande activité sur l’avenue Bolívar, dans la ville de Caracas, à l’occasion du 81e anniversaire de la naissance de la Garde nationale bolivarienne (GNB), plusieurs drones chargés de matériel explosif ont explosé près de la plate-forme présidentielle, alors que le président se préparait à clore son discours devant l’assistance présente.

Face à l’ampleur de l’explosion, la retransmission de la chaîne nationale a été suspendue, les troupes présentes ont réagi par des manœuvres de repli et les protocoles de sécurité pour sauvegarder la vie du chef de l’État ont été dûment activés.

Quelques minutes plus tard, face à la confusion générale, le ministre de la Communication et de l’Information, Jorge Rodríguez, a confirmé qu’il s’agissait d’une attaque et que ni le président Maduro, ni aucun des hauts responsables civils et militaires de l’État vénézuélien présents sur les lieux n’avait été blessé. En revanche, sept militaires ont été blessés par les explosions et ont dû être hospitalisés.

Selon les rapports de police, des traces d’explosifs ont bien été relevées à l’endroit où les drones sont tombés après avoir été abattus. Des sources « non officielles » rapportées par un journaliste de l’opposition, Román Camacho, ont confirmé la présence d’explosifs C4 [plastic militaire américain, NdT] dans les dispositifs.

Quelques minutes plus tard, un groupe appelé « Soldados de Franelas » (« Soldats en flanelle ») lié au groupe paramilitaire éteint de l’ancien Cicpc mené par Óscar Pérez, qui, à la fin de l’année dernière, avait conduit plusieurs attaques armées contre des institutions civiles et militaires du pays, a revendiqué l’attaque sur les réseaux sociaux.

Cette revendication a contredit la thèse de la «mise en scène » ou de l’explosion « isolée » due à une bonbonne de gaz dans un bâtiment près de l’avenue Bolívar que certains opérateurs de réseaux sociaux et médias internationaux, tels que l’Associated Press, avaient tenté d’avancer pour détourner l’attention et dissimuler les responsabilités.

La cellule dirigée par Pérez avait été démantelée à la suite d’une confrontation avec les forces de sécurité au début de cette année, près de la capitale vénézuélienne, précisément à El Junquito. Cependant, le retour sur les lieux de l’une de ses émanations indique que la carte paramilitaire reste un des recours à jouer contre le Venezuela.

À la fin de la nuit, le président Nicolás Maduro s’est présenté devant le pays, a raconté ce qui s’était passé et exposé que les auteurs de l’attaque avaient été arrêtés. Les premières enquêtes, selon le chef de l’État, ont révélé le lien entre l’axe Bogotá-Miami, le président sortant de Colombie Juan Manuel Santos, et des opérateurs basés en Floride.

Les aspects symboliques et matériels : choix du moment, langage corporel et logique de spectacle

La tentative d’assassinat a également exprimé une violence symbolique adressée à des entités politiques sensibilisées à la stabilité du pays et de l’État en général. La nature de l’événement de l’avenue Bolivar, la solennité de l’estrade présidentielle, démontrent que le moment de passer à l’action avait été soigneusement choisi.

Ce qui était célébré était l’anniversaire de la GNB, le corps militaire chargé de l’ordre intérieur qui avait neutralisé l’avancée paramilitaire du guarimba et démantelé son infrastructure logistique lors de la révolution de couleur de l’année dernière.

Attaquer le Président à ce moment et non à un autre, si l’action avait réussi, aurait eu pour corollaire symbolique d’exposer le corps militaire comme vulnérable et incapable de répliquer, ce qui devrait servir à relancer, dans le discours public, le climat de confrontation violente désamorcé par l’Assemblée nationale constituante il y a un an.

Mais l’attaque a échoué, et par conséquent, ce qu’il fallait déclencher pour atteindre l’objectif de l’opération, l’accumulation d’une « masse critique » via la propagande pour favoriser le chaos, profiter de la situation pour généraliser une rhétorique de soulèvement propagée par des puissances extérieures et « résoudre » le « vide d’autorité » par une intervention extérieure (probablement militaire), ou du moins le proposer comme seul mécanisme capable de « stabiliser » la nation et choisir le futur président du Venezuela parmi les multiples candidats qui attendent de gouverner, a également fait long feu.

Ce n’est qu’en imaginant le pire, qui était le dénouement le plus probable hier, que nous pouvons saisir la dimension de la zone de danger extrême où nous venons d’entrer.

Une donnée symbolique non négligeable : le chef de l’État, le haut commandement militaire et les représentants des pouvoirs publics vénézuéliens étaient présents à la cérémonie. Le même endroit réunissait la synthèse matérielle et humaine des éléments constitutifs de l’État vénézuélien. Dans son choix de ce moment, la tentative d’assassinat a exprimé son souhait de base : tuer l’État et les corps physiques qui incarnent la fragile frontière entre la paix et la guerre.

L’avenue Bolívar comporte un ensemble d’attributs (espace ouvert, bâtiments de grande hauteur dans ses environs, etc.) qui permettaient d’imaginer la possibilité d’une attaque réussie, et la manipulation des drones pouvait exploiter certaines faiblesses en matière de sécurité.

De plus, que cela ait eu lieu sous les caméras d’une chaîne de radio et de télévision inscrit toute l’action dans une certaine logique de spectacle, une façon d’imprimer dans l’imaginaire collectif un précédent inoubliable. Non seulement ils voulaient le tuer, mais ils voulaient en faire un événement spectaculaire, médiatisé et télévisé à l’échelle nationale.

En politique, le langage corporel en dit parfois plus que les discours. Et dans ce cas, le président Maduro entre dans l’histoire précisément en raison de sa conduite dans une situation extrême : au moment de l’explosion, il est resté calme, voire disposé à poursuivre son discours, même sous le coup d’une menace imminente de mort.

Si ce moment sert de précédent pour comprendre jusqu’où les opérateurs de la guerre contre le Venezuela sont prêts à aller, il est aussi utile pour voir la détermination et la force de Maduro face à la mort.

Paramilitarisation de la politique, technicisation de la violence et changements qualitatifs depuis le plan de coup d’État de 2015 contre Maduro (Golpe Azul)

C’est avec le coup d’État (raté) de 2015 qu’un type de violence politique où le facteur armé joue un rôle prépondérant s’est introduit plus clairement dans la politique vénézuélienne. C’est sur ce point qu’ont convergé la conspiration interne dans le monde militaire (parrainée par l’étranger), l’opposition vénézuélienne et l’assistance financière américaine et colombienne à ses diverses entités. Sur ce plan, Julio Borges et Antonio Ledezma se sont distingués comme opérateurs de guerre sale.

C’est depuis ce plan de bombardement du Palais Miraflores et d’assassinat du Président Maduro que, à ce jour, nous pouvons observer une mutation opérationnelle, une expansion des capacités et une professionnalisation des méthodes de l’opposition, qui ont accentué sa présence dans la vie politique du pays.

La preuve en est non seulement le degré d’entraînement à la guérilla urbaine chez les opérateurs des guarimbas en 2014 et 2017, mais aussi l’émergence d’une version créole de Daech, le cas d’Óscar Pérez et de sa cellule, avec un sens sophistiqué et sélectif de la violence urbaine. Ses attaques contre des institutions civiles et militaires l’ont démontré.

Depuis les événements survenus sur le domaine de Daktarí en 2004, en passant par tous les plans d’assassinats démantelés par l’appareil de sécurité vénézuélien, jusqu’à Óscar Pérez, l’empreinte du paramilitarisme colombien est présente. Et ce que l’on voit plus clairement, rétrospectivement, c’est un changement non seulement dans leurs pratiques, mais aussi dans les choix de leurs cibles.

Comme les conditions d’une guerre ouverte coordonnée par la Colombie ne sont pas réunies, le traitement ou la manière d’atteindre les objectifs se sont adaptés à la situation locale.

Et la preuve matérielle de cette adaptation est précisément l’utilisation de drones. Ce mécanisme représente l’une des innovations des ressources de guerre de l’État islamique [lien sur l’utilisation de drones commerciaux reconfigurés pour larguer des bombes par Daech, NdT], pour tuer avec le plus haut niveau d’efficacité à moindre coût.

Ce mécanisme a été importé et adapté par le monde du trafic de drogue, les Mexicains étant ceux qui l’ont utilisé de la façon la plus visible. L’utilisation de cet instrument, au delà du niveau de professionnalisme dont elle témoigne, désigne des opérateurs paramilitaires en tant que canaux d’importation des avancées technologiques du terrorisme.

A ce point, l’anecdotique devient stratégique, et l’alerte que nous avons traversée hier est le symptôme de quelque chose de plus grave : le phénomène paramilitaire comme stratégie de dislocation de la nature pacifique et démocratique de la population vénézuélienne. L’expansion de l’État failli colombien est également concernée.

L’axe Bogotá-Miami : la plaque tournante des opérations

Un article de la publication spécialisée dans la finance Bloomberg publié en juin dernier, a ratifié ce que nous savions du coup d’État manqué de 2015 : la Colombie avait servi de base opérationnelle pour le financement et la coordination des plans du coup d’État (et des assassinats) contre le Venezuela.

Le plan s’appelait « Opération Constitution » et avait été préparé à Bogotá, avec l’appui de financiers et de personnels militaires colombiens. L’objectif était de kidnapper Maduro et de le traduire en justice, bien qu’il ne spécifie pas de tribunal. Il suffit de deux sous de cervelle pour imaginer qu’il se serait agi de la « Cour suprême en exil » prévue par le Congrès colombien spécifiquement pour « poursuivre Maduro ».

Dans le paysage qui s’est dessiné en 2018, des hauts responsables américains et colombiens font ouvertement pression pour un coup d’État au Venezuela, parfois en le présentant comme une forme d’amnistie, et parfois comme un moyen de « restaurer la démocratie », ce que l’opposition vénézuélienne n’a pas pu faire.

Bloomberg décrit clairement le rôle du gouvernement colombien dans la planification et la coordination de cette stratégie, mais apporte également, avec le même niveau de clarté, son soutien à la guerre en termes généraux contre le Venezuela (contrebande, attaques contre la monnaie, paramilitarisme, etc).

La séquence suivante parle d’elle-même : après des mois de silence, l’auto-exilé Julio Borges, dont on sait qu’il ne recule pas à l’idée d’un coup d’État, a ressuscité sur les réseaux sociaux pour prédire la chute imminente de Maduro. À l’unisson, le président colombien Juan Manuel Santos a également averti que la fin de Maduro était en vue.

Ce sont deux preuves irréfutables de leur implication à un niveau quelconque, ou du moins de leur connaissance préalable de ce qui se préparait, car la tentative d’assassinat que nous avons vécue s’accorde à leurs prophéties.

Les deux discours, ainsi que l’article de Bloomberg et les appels répétés des responsables américains à l’armée vénézuélienne, tout au long de 2018, devraient également être considérés comme des manœuvres visant à préparer l’opinion publique et l’imagination collective au pire, dans le but de forcer la population à accepter une solution violente ou des troubles majeurs à court terme.

Préparer les esprits du pays à une tragédie à venir s’est accompagné, dans ce cas, d’une stratégie de consentement forcé, artificiel, où les gens acceptent un malheur comme quelque chose de logique et d’écrit d’avance.

Le président Maduro a également évoqué la Floride, berceau des sanctionneurs chroniques du Venezuela (Marco Rubio, Ileana Ros, etc), mais aussi les opérateurs de guerre sale qui s’y sont exilés. C’est le cas de José Antonio Colina, protégé du sénateur Marco Rubio et animateur de la diaspora de Miami devenu célèbre pour avoir bombardé l’ambassade d’Espagne et le CNE (Consejo Nacional Electoral, Conseil national électoral) en 2003, et plus récemment pour avoir équipé les groupes violents des guarimbas.

Le plan de relance économique : l’accélérateur de feu

Le plan de relance économique conçu par le président Maduro et son équipe gouvernementale a été présenté comme une stratégie globale d’attaque des points sensibles de la guerre économique et de restauration de la stabilité du pays.

Le plan prévoit une réorganisation de la politique monétaire et de change, une réorganisation de la subvention à l’essence et une dépénalisation (par l’abrogation de la loi sur le change illicite) de certaines opérations de change du bolivar, afin de réduire l’influence des indicateurs en dollars dans la formation du système de prix.

Ces mesures établissent une carte des intérêts économiques qui en seront affectés, notamment en ce qui concerne l’essence. Et c’est une question strictement binationale.

D’importantes régions de l’est de la Colombie, ses élites politiques liées au trafic de drogue et au paramilitarisme, et même leur tissu économique et commercial, dépendent du pillage des combustibles vénézuéliens pour maintenir un état artificiel de souveraineté économique.

Ce qui est en jeu avec les mesures proposées par Maduro n’est pas seulement un changement des règles du jeu qui pourrait démanteler des poches de guerre économique, ou ce qui est la même chose, la perte totale de capital politique de l’opposition et des États-Unis, mais la survie même d’un système para-économique qui, de l’autre côté de la frontière, vit du cannibalisme des carburants vénézueliens.

Ce facteur accuse encore davantage le côté colombien, puisque le changement que ces régions pourraient connaître à la suite de la régularisation du commerce de l’essence imposerait une nouvelle orientation de stabilité au gouvernement colombien — une première. Cela indique que le renversement de Maduro servirait une politique colombienne d’État destinée à maintenir l’ordre actuel.

La zone de danger stratégique et la phase de conflit après les sanctions économiques

Si nous l’analysons en perspective, en termes formels, purement juridiques et politiques, le gouvernement des États-Unis, grand opérateur de la guerre contre le Venezuela, a déjà atteint ses propres limites.

Selon les propres think tanks washingtoniens, avancer sur la voie des sanctions signifierait renforcer Maduro ou créer un conflit avec des investisseurs et des entreprises intéressés à maintenir des relations tolérables avec le Venezuela. La voie militaire n’est pas envisageable non plus. C’est pourquoi les opérations contre l’économie et la sécurité du Venezuela ont été délocalisées en Colombie, ainsi que tous leurs mécanismes paramilitaires, diplomatiques, commerciaux et financiers.

Au niveau international, l’Organisation des États américains (OEA) est fatiguée de la question vénézuélienne (tout comme le Groupe de Lima) et le plan qui consiste à résoudre la situation en portant Maduro devant la Cour suprême en exil ou la Cour pénale internationale n’a pas encore le niveau de maturité nécessaire pour entraver le plan de relance économique. L’opposition interne connaît la même dérive : un pays confronté à des conflits multiples ne les considère pas comme une référence.

Nous semblons donc entrer dans une zone de danger, avec des sanctions comme leviers de négociation et béliers de démantèlement économique, mais pas comme aboutissement, au-delà de la volonté permanente d’accoler le chaos généré par le blocus financier à la violence des groupes paramilitaires, ce qui peut donner une certain crédit politique à l’opposition. Dans ce contexte, la Colombie, en attendant le nouveau gouvernement d’Ivan Duque, veut assumer le leadership.

L’opposition politique vénézuelienne a déjà atteint les limites de la légalité, ce qui fait de la zone de danger stratégique un espace où les attaques à venir seront définies par la criminalité, les assassinats politiques, l’intensification de l’effondrement économique et les autres tactiques offertes par la guerre sale et la périphérie de la politique.

L’image de l’attentat synthétise le nouveau scénario entamé après le 20 mai, lorsque la situation vénézuélienne a commencé à être marquée par un sentiment d’insécurité totale, où la vie entière (politique, institutionnelle, économique, humaine) de la société a commencé à être en danger permanent, suspendue au droit constitutionnel et aux acquis politiques, et où, aussi, les nouvelles formes de mort sociale mises en œuvre contre le Venezuela à travers le blocus financier (entre autres crimes) se proposent de devenir massives et de s’intégrer à notre métabolisme social.

Si le plan de relance économique doit ralentir ce processus, il doit être sapé. Et si les sanctions et la pression internationale ne peuvent pas, si nous ne pouvons pas retourner le peuple contre lui, alors le dirigeant doit être tué. C’est ce raisonnement qui les a conduit à assassiner Patrice Lumumba, Martin Torrijos et bien d’autres. Si je ne peux pas te contrôler, je te tuerai.

Et tuer, en ces termes, implique, par-dessus tout, fracturer une société, briser son esprit de résistance pour toujours. C’est ce qu’ils cherchaient hier et, encore cette fois, ils n’y sont pas arrivés.

Traduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia

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