Hiroshima-Nagasaki, poèmes japonais sur la bombe atomique

En souvenir des victimes civiles qui ont vécu l’indicible à Hiroshima et Nagasaki en août 1945.


City in Flames
炎ノ街

Honō No Machi

Une ville en flammes

中村温

Nakamura On

青白いキラメキト黑イ太陽ト
Aojiroi kirameki to kuroi taiyō to

Sous une lueur bleu pâle, le soleil noir

死ンダ向日葵ノ花ト崩レタ屋根ノ下デ
shinda himawari no hana no kuzerta yane no shita de

des tournesols morts, un toit effondré

人人ハ声モナク顔ヲアゲタ
hito bito wa koe mo naku kao o ageta

les gens ont levé le visage sans un mot :

ソノ時見交サレタ血ミドロノ眼
sono toki mikawasareta chi midoro no me

leurs yeux rougis échangeaient des regards

ズルムケノ皮膚
zurumuke no hifu

la peau qui partait en lambeaux

茄子ノ様ニフクレタ唇
nasu no yō ni fukureta kuchibiru

les lèvres gonflées comme des aubergines

硝子の刺サッタ頭
garasu no sasatta atama

les têtes empalées par des éclats de verre –

《コレガ人間ノ顔デアルワケガアロウカ》
“kore ga ningen no kao de aru wake ga arōka”

« Comment cela peut-il être un visage humain »

誰モガ他人ノ顔ヲ見テソウ思ッタ
daremo ga tanin no kao o mite sou omotta

pensait chacun à la vue d’un autre

ダガソ思ッタ人ノ顔モソウナッテイタ
daga sou omotta hito no kao mo sou natteita

mais chacun de ceux qui le pensaient avaient le même visage

炎ガヤガテ街ヲツツンデイク
Honō ga yagate machi o tsutsundeiku

Ensuite, les flammes ont enveloppé la ville

或ル家デハ母親ト七歳ノ女ノ子ダケガ居タ
aru ie de wa hahaoya to nanasai no onnanoko dake ga ita

dans une maison, il n’y avait qu’une mère et sa fille de sept ans

屋根ノ下敷キデ母親ハ動ケナカッタ
yane no shita jiki de hahaoya wa ugokenakatta

écrasée sous le toit, la mère ne pouvait pas bouger

女ノ子ダケガ助カッタ
onnanoko dakega tasukatta

seule la fille a survécu

女ノ子ガ柱ヲ動カソウトシテ居タ時
onnanoko ga hashira wa ugokasō to shite ita toki

pendant que la fille tentait de la sauver

炎ハソコニモヤッテ来タ
honō wa soko ni mo yatte kita

les flammes sont arrivées là aussi

《オ前ダケ逃ゲナサイ》
“omae dake nigenasai”

« Continue sans moi »

母親ハ自由ニナル片腕デ
hahaoya wa jiyū ni naru kata ude de

la mère, de son bras libre

ソノ子ヲ押シヤッタ
sono ko o oshiyatta

a repoussé l’enfant

恐怖ノ叫ビ声サエモ出ズ
kyōfu no sakebi goe sae mo dezu

sans même un cri d’horreur,

西カラモ東カラモ
nishi kara mo higashi kara mo

vers l’endroit sans flammes

ズルムケノ裸形ノ
zurumuke no hadaka no

de l’ouest et de l’est

男カ女カモワカラヌ
otoko ka onna ka mo wakaranu

des personnes nues, leur peau partant en lambeaux :

幽霊ノ行列ガ続イタ
yūrei no gyōretsu ga tsuzuita

impossible de distinguer les hommes des femmes

ソノ様ナ中デ
sono yō na naka de

la procession de fantômes continuait ; au milieu de tout cela

突然
totsuzen

soudainement

行列ノ中ノ老婆ガ立チドマリ
gyōretsu no naka no rōba ga tachidomari

une vieille femme de la procession s’arrête

ホドケタ帯ノ様ナモノヲタグッテイタ
hodoketa obi no yō na mono o tagetteita

en resserrant quelque chose, comme une ceinture qui se détachait

炎ハモウソコ迄キテイルノニ!
honō wa mō soko made kiteirunoni!

alors que les flammes sont déjà si proches !

見カネタ一人が言ッタ
mikaneta hitori ga itta

quelqu’un qui n’en pouvait plus, a dit

《オ婆サン ソンナモノハ捨テテ早ク行キマショウ》
“obāsan sonna mono wa sutete hayaku iki mashou”

« Viens, jette ça, il faut se dépêcher »

スルト老婆ハ答エタ
suruto rōba wa kotaeta

alors elle a répondu,

《コレハ私の腸ナノデス》
“kore was watashi no chō nano desu”

« Ce sont mes intestins »



声なきものへ
Koe naki mono e

A ceux qui n’ont pas de voix

山田数子

Yamada Kazuko

なんぼうにも
Nanbō ni mo

Quoi que vous disiez

むごいよ
mugoi yo

c’est cruel

みんなにもうわすれられて
minna ni mō wasurarete

déjà oublié de tous

埋もれてしまった
umorete shimatta

et enterré

ほとけたら
hotoketara

est-ce que les bouddhas

ほったらかしの
hottarakashi no

sont abandonnés

ほとけたち
hotoketachi

est-ce que les bouddhas

なんぼうにも
nanbō ni mo

quoi que vous disiez

むごいよ
mugoi yo

c’est cruel

月のかたぶくばんには
tsuki no katabuku ban ni wa

par une nuit où la lune le voudra bien

ゆうれいになってやってこい
yūrei ni natte yattekoi

venez, vous les fantômes

母さんとはなそうよ
kāsan to hanasou yo

parlez-en avec votre mère

Puis nous parlerons, en vous tournant le dos



失なったものに
Ushinatta mono ni

Aux disparus

山田数子

Yamada Kazuko

びわの花がさいたら
Biwa no hana ga saitara

quand les fleurs de loquats s’épanouiront

ももやまのももがさいたら
momoyama no momo ga saitara

quand les fleurs des pêchers de la montagne des pêches s’épanouiront

はらんきょうが小指の先になったら
harankyō ga koyubi no saki ni nattara

quand les amandes seront grandes comme le bout du petit doigt

おまえたち
omaetachi

mes garçons

もどってきてくれ
modotte kite kure

s’il vous plaît, revenez.


Les deux poèmes suivants ont été composés en 1952 par des élèves de primaire

げんしばくだん
Genshi bakudan

La bombe atomique

坂本はつみ

Sakamoto Hatsumi

げんしばくだんがおちると
Genshi bakudan ga ochiru to

Quand la bombe atomique tombe

ひるがよるになって
hiru ga yoru ni natte

le jour devient la nuit

人はおばけになる
hito wa obake ni naru

les gens deviennent des fantômes

無題
Mudai

Sans titre

田尾絹江

Tao Kinue

ばくだんがおちたあと
bakudan ga ochita ato

Après la bombe

おかあちゃんが
okaachan ga

maman dit

だいじにのけといた米を炊きながら
daiji ni noketoita kome o takinagara

en cuisant le riz qu’elle a soigneusement gardé

せんそうをして
sensō o shite

« Qu’est-ce qu’il y a de si amusant

なにがおもしろいんだろう
nani ga omoshiroindarō

à faire la guerre »

といって、
to itte,

elle a dit

たかしゃ たかしゃ
Takashi-a Takashi-a

«  Takashi mon enfant, Takashi mon enfant

まめでかえってくれと
mame de kaette kure to

s’il te plaît, reviens en bonne santé »

いってなきながら
itte naki nagara

elle pleure

おむすびをつくる。
omusubi o tsukuru

sur ses boulettes de riz.



大臣のうた
Daijin no uta

Chant du Premier ministre

岡本潤

Okamoto Jun

死の灰がどんなに散ら貼ろうと
Shi no hai ga donna ni chirabarō to

Même si les cendres mortelles s’éparpillent au loin

汚れた雨がどんなに降ろうと
kegareta ame ga donna ni furō to

même s’il pleut des cordes d’eau polluée

学者がなんといおうと
gakusha ga nan to iō to

quoi que disent les experts

人民どもがどんなにさわごうと
jinmin domo ga donna ni sawagō to

quelles que soient les protestations de la population

大臣はアチラむき
daijin wa achira muki

la face du ministre se tourne vers « là-bas » et salue

どうぞ どうぞ 御遠慮なく
—dōzo dōzo goenryō naku

– S’il vous plaît, s’il vous plaît, comme il vous plaira.

ベーター線
bētā sen

rayons beta

ガンマー線
ganmā sen

rayons gamma

もやもやの放射能雲が列島をおおい
moya moya no hōshanō gumo ga rettō o ooi

nuages cotonneux radioactifs sur l’archipel

魚類も家畜も野菜も草木も
gyorui mo kachiku mo yasai mo kusaki mo

poissons bétail légumes arbres et herbe

鉛いろにどろんとなり
namari iro ni doron to nari

se transforment en boue couleur de plomb

老若男女が海坊主に化そうと
rōnyaku danjo ga umi bōzu ni kasō to

jeunes et vieux, hommes et femmes se transforment en créatures de cauchemar, mais

大臣さんはアチラまかせ
daijin san wa achira makase

le ministre abandonne ça à ceux de « là-bas »

どうぞ どうぞ 御遠慮なく
dōzo dōzo goenryō naku

– S’il vous plaît, s’il vous plaît, comme il vous plaira.

もはや女も男も
mohaya onna mo otoko mo

maintenant aucune femme aucun homme

人間の形をしたものはいない
ningen no katachi o shita mono wa inai

n’a plus forme humaine

列島はカキ殻の破片
rettō wa kakigara no hahen

les îles sont des fragments d’écailles d’huîtres jetés au vent

方角もなく骨灰のまう
hōgaku mo naku kokkai no mau

un désert lunaire

風化沙漠
fūka sabaku

où des ossements et des cendres dansent follement

さまよう大臣の亡霊が
samayō daijin no bōrei ga

le spectre errant du ministre

どこかでオケラのように啼いている
dokoka de okera no yō ni naiteiru

chante comme un grillon dans un marécage

どうぞ どうぞ 御遠慮なく
—dōzo dōzo goenryō naku

– S’il vous plaît, s’il vous plaît, comme il vous plaira.

Tankas d’Hiroshima

無造作に殺されし人を無造作にかき集めて榾火にふすかも
Muzōsa ni korosareshi hito o muzōsa ni kaki atsumete hotabi ni fusukamo

Ceux qui ont été tués sans cérémonie, nous les entassons sans cérémonie et nous les plaçons dans le bûcher

Sasaki Yutaka

少年の屍と見れば顔よせて吾子ならじかと覗きては行く
Shōnen no kabane to mireba kao yosete ako narajika to nozokite wa yuku

Chaque fois que je vois le corps d’un garçon, je rapproche très près mon visage pour voir si c’est mon garçon, en errant à sa recherche

Masuda Misako

声涼しくアリランの唄歌いたる朝鮮乙女間なく死にたり
Koe suzushiku Ariran no uta utaitaru chosen otome manaku shinitari

La voix sereine, elle chantait la chanson d’Arirang, * la jeune fille coréenne était bientôt morte

Kanda Masu

Arirang” est une chanson folklorique populaire coréenne.

手を合わせ水欲るともにやらざりし我が終生悔恨となる
Te o awase mizu horu tomo ni yarazarishi waga shūsei kaikon to naru

Mains jointes, mon ami a demandé de l’eau que je ne lui pas donnée mon éternel regret

Kono Chizuko


Haïkus d’Hiroshima

一口のトマトに笑み少年早や死骸
Hitokuchi no tomato ni emi shōnen haya mukuro
Un sourire à une bouchée de tomate le garçon est déjà un cadavre
屍体裏返す力あり母探す少女に
Shitai uragaesu chikara ari haha sagasu shōjo ni
La force de retourner un corps chez une fille qui cherche sa mère

柴田杜代

Shibata Moriyo

ひろしまは光げのないしろい白い街
Hiroshima wa hikarige no nai shiroi shiroi machi
Hiroshima sans lumière est une ville blanche blanche

Shoji Tokie

平和祭かヽはりなしと靴磨く
Heiwa matsuri ka harinashi to kutsumigaku
Le festival de la paix n’est pas mon affaire, je cire des chaussures

Numata Toshiyuki

神はっと眼をそむけたり八時十五分
Kami hatto me o somuketari hachiji jūgo fun
Dieu a soudainement détourné Son regard à huit heures quinze

 

Fujikawa Genshi

Haïkus de Nagasaki

浜木綿やこの地に多きかくれ耶蘇
Hamayuu ya kono chi ni ooki kakure yaso

Les fleurs de sable de ce pays étaient de nombreux chrétiens secrets

Takenaka Jakutoh

掌の蟻をつまみ被曝の地にもどす
Tenohira no ari o tsumami hibaku no chi ni modosu
J’ai pris une fourmi dans la main je l’ai reposée sur le sol bombardé

Uesugi Ryusuke

Ces poèmes ont été publiées dans The Atomic Bomb: Voices from Hiroshima and Nagasaki, poèmes choisis par Kyoko et Mark Selden, NY: M.E. Sharpe, 1989.

Traduction de l’anglais Entelekheia

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