Jordanie : entre colère et résignation, la vie quotidienne d’un pays vassal des USA au Moyen-Orient

Par Andre Vltchek
Paru sur New Eastern Outlook sous le titre Jordan – Staunch Western Ally – Angry and Confused


Où en est exactement la Jordanie maintenant ? Est-elle avec l’Occident ou avec le monde arabe ? Dans quelle mesure est-elle vraiment indépendante, et que va-t-elle devenir ?

Récemment, au centre de la capitale – Amman – plusieurs tours d’hôtel 5 étoiles sont montées vers le ciel, y compris le « W » et Rotana. Des femmes du Golfe, arborant des vêtements à la dernière mode, des talons hauts et un maquillage évocateur, sirotent des cappuccinos dans les cafés de la nouvelle zone piétonne chic appelée The Boulevard. On peut voir des Saoudiens descendre des pintes de bière et des carafes de vin. C’est une scène qui n’est pas sans rappeler celles que l’on observe couramment au Bahreïn. Le Golfe vient maintenant à Amman pour échapper à une réglementation stricte, pour jouer, pour pouvoir faire ce qu’il veut et profiter de la vie. Certaines personnes viennent ici pour des traitements médicaux et séjournent dans des cliniques hors de prix qui ressemblent davantage à des hôtels 4 étoiles qu’à des établissements médicaux.

Mais tout tourne surtout, ici, à Amman, autour de la mode, de la nourriture et de l’alcool, de voir et d’être vu – il n’y a pas une seule librairie décente dans tout le quartier (il n’y a qu’un petit kiosque à l’entrée du centre commercial Abdali), pas non plus de cinéma d’art et d’essai, ni de salle de concert.

Contrairement aux résidents et visiteurs de Beyrouth attirés par sa vibrante scène artistique internationale et sa soif de connaissances, ceux d’Amman sont obsédés par le consumérisme. En regardant The Boulevard les yeux mi-clos, on pourrait se croire dans une ville du Texas ou de Géorgie, aux USA.

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A quelques kilomètres de là, à l’hôpital Al-Basheer (le plus grand centre médical public du pays), les médecins sont en grève. Ils sont épuisés, sous-payés et déprimés. Seules les urgences sont ouvertes. Il y a du sang par terre, les patients ont l’air résignés.

On me fait sortir quand le ministre de la Santé arrive avec son entourage.

Les sirènes des ambulances qui amènent les malades et les blessés font un bruit infernal.

« La qualité des services médicaux publics dans ce pays est épouvantable « , me dit l’un des patients.

Je parle à deux Syriennes qui attendent avec un enfant malade. L’une d’elle se lamente :

« On a fait toute la route depuis Al-Azraq. Il n’y a pas d’assurance sociale dans ce pays, et le HCR (Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés) ne nous aide pas non plus lorsque nous sommes confrontés à des urgences médicales. Nous sommes allées dans une clinique privée où une simple série de tests nous a coûté 300 JD (375 Euros). Nous sommes ici maintenant. Il n’est pas certain qu’on pourra s’occuper de nous. Nous sommes désespérées. »

 Peu après, un flic en civil vient m’interroger. « Ai-je un permis pour poser des questions dans un hôpital ? » Non, je n’en ai pas. A peine sorti de l’hôpital, deux policiers tentent de m’arrêter. Je fais semblant de ne pas les comprendre en souriant d’un air idiot. Ils me laissent partir.

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En Jordanie, les gens ont peur de parler. Pour être exact, ils parlent à l’intérieur de leur maison et de leur voiture ou dans les couloirs de leurs bureaux, mais pas en public. Ils ne donnent presque jamais leur nom de famille.

En 2018, la Jordanie a ‘explosé’ à plusieurs reprises. En février, des émeutes ont éclaté dans la ville d’Al-Salt, à l’annonce de la hausse de 60 % du prix du pain, mais aussi de l’augmentation des prix de l’électricité et du carburant, ainsi que de la réduction des subventions pour les marchandises et services de première nécessité.

L’ajustement structurel infâme et brutal du FMI a été progressivement mis en œuvre dans le pays, qui souffre d’une économie stagnante et de bizarres détournements de fonds. En 2017, la dette publique de la Jordanie s’élevait à 32 milliards de dollars, soit 95,6% du PIB du pays.

En juin, des manifestations massives ont secoué la capitale, Amman. Les manifestants exigeaient un changement de gouvernement. Ils étaient furieux à cause de hausses d’impôts programmées et d’une baisse rapide du niveau de vie. Ils ont également appelé à la fin de la corruption endémique qui règne parmi les fonctionnaires du gouvernement.

Des dizaines de personnes ont été arrêtées.

En juillet, le gouvernement a démissionné et le roi Abdallah a demandé à Omar al-Razzaz, un ancien économiste de la Banque mondiale, de former un nouveau gouvernement.

Les gens sont rentrés chez eux. On leur a dit qu’ils avaient gagné, mais presque rien n’a changé.

« Laissez-moi vous expliquer : avant, par exemple, ils menaçaient d’introduire une taxe de 15% sur les voitures », m’a dit mon chauffeur à Amman. « Maintenant, ce qu’ils vont faire, c’est introduire une hausse d’impôt de 5 % cette année et de 10 % en 2019. Tout est pareil. »

Dans le village à bout de souffle de Kufrain Village, près du Jourdain et de la mer Morte, un boulanger d’Alihsan Bakery s’est montré beaucoup plus franc :

« Nous ne faisons pas confiance au gouvernement, nouveau ou ancien. Ce sont tous des baratineurs.

 Les émeutes ? Le changement de gouvernement ? C’est une blague : les soi-disant ‘émeutes’ étaient organisées et dirigées par des agents du renseignement et par le gouvernement lui-même. Ils ont manipulé les gens. Ce gouvernement fait exactement la même chose que le gouvernement précédent, mais en changeant les mots. »

La veille, j’avais entendu exactement le même discours de la part d’une Jordanienne de la classe supérieure que j’avais rencontrée sur les rives du Jourdain, alors que je visitais le site ‘Bethany Beyond Jordan’ (d’où on peut photographier la frontière fortifiée avec la Palestine occupée par Israël).

Elle m’a expliqué, cyniquement et dans un anglais parfait :

« Le peuple jordanien en avait assez ; cette fois, ils étaient prêts à renverser le régime d’Amman. Les dirigeants le savaient. Ils ont organisé des émeutes, les ont fait paraître réelles mais relativement ordonnées, puis ont changé quelques acteurs politiques au sommet, pour sauver le système. Les gens ont eu l’impression d’avoir gagné, mais en fait, rien n’a changé ».

La Jordanie est un allié inébranlable de l’Occident. Ses ‘élites’ sont inconditionnellement atlantistes.

Depuis des décennies, le pays mise sur sa collaboration avec l’OTAN.

Il abrite plusieurs bases militaires et aériennes de divers pays occidentaux, la pire étant Al-Azraq, où une partie des avions de guerre qui se trouvaient auparavant sur la base aérienne turque d’Incirlik ont récemment été relocalisés.

Depuis des années, les forces spéciales britanniques et américaines envahissent l’État syrien à partir du territoire jordanien.

C’est sa fonction de station-service de l’Occident qui assure l’essentiel des revenus du pays et de ses ‘élites’, mais sans doute pas de sa population. Très peu ou rien n’a été investi dans la science, la recherche ou la production. Toute l’économie tourne autour des militaires, des centres commerciaux pour les expatriés, du tourisme médical pour les riches citoyens du Golfe, de quelques maquiladoras et, bien sûr, de la principale composante privée de l’économie locale – le tourisme (environ 14% du PIB et en développement).

Le tourisme profite principalement aux grandes chaînes hôtelières occidentales et détruit inexorablement l’écosystème fragile de la mer Morte et, plus récemment, celui du golfe d’Aqaba. En même temps, la base aérienne d’Al-Azraq draine et épuise les précieuses réserves d’eau des oasis désertiques.

Le chômage officiel en Jordanie se situe aujourd’hui autour de 18 %, mais il est en réalité beaucoup plus élevé.

La frontière avec la Syrie reste fermée, de sorte que les marchandises bon marché ne peuvent pas entrer (la Jordanie, une nation relativement pauvre, arrive régulièrement en tête des pays du monde arabe où la vie est la plus chère).

Le pays accueille actuellement 670 000 réfugiés syriens, bien que certains d’entre eux soient déterminés à vite rentrer chez eux. Les réfugiés (nombre d’entre eux vivent dans des conditions misérables et subissent toutes sortes de discriminations) sont une autre source de financement étranger pour la Jordanie, mais dans les rues d’Amman, les gens continuent de se plaindre que ‘les Syriens prennent les emplois de la population locale’. Cela n’empêche pas les Jordaniens d’importer de la main-d’œuvre bon marché de pays pauvres comme les Philippines et le Kenya. Malgré leur irritation et leur appauvrissement, les Jordaniens ne sont pas prêts à se salir les mains.

***

J’ai discuté avec la conservatrice de la modeste Galerie nationale jordanienne des beaux-arts. Là, une installation surréaliste et post-moderne appelée « Factory » essayait de faire dans la provocation avec des formes avant-gardistes à mon avis sans grande substance.

La Galerie nationale était désespérément vide ; les gens se trouvaient très probablement ailleurs, dans les cafés, les centres commerciaux ou les débits de boisson.

J’ai demandé à la conservatrice si elle avait l’intention de montrer des œuvres d’art représentant les récentes émeutes, ou de s’intéresser aux causes de la récente vague de désespoir.

Elle m’a regardé, horrifiée :

« Non, pourquoi ? Bien sûr que non ! »

Je lui demandé s’il y avait au moins une galerie à Amman qui réagissait aux événements ?

« Non ! » Elle a failli me crier dessus. Elle était en colère. Pourquoi ? J’essayais juste de comprendre.

Ca n’est jamais rentable d’être une colonie occidentale, dans le monde arabe ou ailleurs. Quelques personnes ou un groupe de personnes peuvent s’enrichir énormément, mais le reste de la population sera à la peine. Elle sera vite considérée comme ‘inutile’.

Alors que la Syrie voisine est en train de gagner sa bataille contre les terroristes implantés par l’Occident et ses alliés, la Jordanie vit la triste réalité d’une semi-colonie des Etats-Unis.

Ici, presque toutes les idéologies ont été neutralisées. Il n’y a même plus trace des rêves d’unité socialiste panarabe qui ont façonné, pendant des décennies, la Syrie et l’Irak.

Personne en Jordanie ne semble heureux. Certains se plaignent, d’autres non, mais on n’entend pas de propositions concrètes sur la façon de changer le régime pro-occidental.

En attendant, le quartier chic du Boulevard est ‘protégé’ par des détecteurs de métaux et des gardiens en uniforme et en civil. Les hôtels se transforment en forteresses. Maintenant, même pour entrer dans certains cafés du Boulevard, il faut passer par un deuxième niveau de sécurité, y compris un autre barrage de détecteurs de métaux. Amman est une ville extrêmement sûre. Je me demande tout haut :

“Est-ce pour se protéger du terrorisme ou est-ce pour empêcher les pauvres et les désespérés de venir constater par eux-mêmes que les intérêts étrangers et les collaborateurs locaux leur volent leur propre pays ?“

J’ai parlé tout haut mais mon ami local ne répond pas. En Jordanie, il y a des questions qu’il ne faut pas poser.

Andre Vltchek est philosophe, romancier, cinéaste et journaliste d’investigation. Il a créé Vltchek’s World in Word and Images, et écrit plusieurs livres, dont Revolutionary Optimism, Western Nihilism. Il écrit spécialement pour le magazine en ligne New Eastern Outlook.

Traduction Dominique Muselet
Photo Pixabay

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