Non, l’ONU n’a pas accusé la Chine de détenir des musulmans ouïghours dans des ‘camps’

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Par Ben Norton et Ajit Singh
Paru sur Grayzone Project sous le titre No, the UN Did Not Report China Has ‘Massive Internment Camps’ for Uighur Muslims


De Reuters à The Intercept, les médias ont faussement prétendu que l’ONU avait accusé la Chine de détenir un million de Ouïghours dans des camps. L’accusation est fondée sur des allégations infondées de deux membres de comités indépendants, d’organisations financées par les États-Unis et d’un groupe d’opposition fantôme.
De nombreux grands médias, de Reuters à The Intercept, ont affirmé que les Nations Unies avaient rapporté que le gouvernement chinois a enfermé jusqu’à un million de musulmans ouïghours dans des « camps d’internement ». Mais un examen attentif de ces reportages et des preuves censées les étayer – ou plutôt de l’absence de preuves – démontre que cette extraordinaire affirmation n’est tout simplement pas vraie.

Un porte-parole du Haut Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) a confirmé dans une déclaration à Grayzone que l’allégation de « camps » chinois n’a pas été faite par les Nations Unies, mais par un membre d’un comité indépendant qui ne s’exprime pas au nom de l’ONU. Il se trouve que ce membre était la seule personne américaine à siéger au comité et qu’elle n’a pas fait d’études ou de recherches sur la Chine.

De plus, cette accusation est fondée sur des rapports mal sourcés d’un groupe d’opposition chinois étroitement lié à des activistes pro-américains en exil, qui reçoit des fonds gouvernementaux. Bien qu’il y ait eu de nombreux rapports de terrain sur la discrimination à laquelle les musulmans ouïghours sont confrontés de la part des autorités chinoises, les informations sur les camps d’un million de prisonniers proviennent presque exclusivement de médias et d’organisations financés et utilisés par le gouvernement américain pour faire monter la pression contre Pékin.

Un mensonge flagrant repris par Reuters puis les médias grand public

Le 10 août, le Comité de l’ONU pour l’élimination de la discrimination raciale a procédé à un examen régulier du respect par la Chine de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale. L’examen, qui est mené périodiquement pour l’ensemble des 179 pays signataires de la Convention, a suscité des réactions frénétiques de la part de la presse occidentale – dont une réaction absolument trompeuse.

Le jour de l’examen, Reuters a publié une dépêche avec un titre explosif : « L’Onu exhorte Pékin à libérer les Ouïghours enfermés dans des camps »

La revendication a été fébrilement reprise par des journaux tels que le New York Times et le Washington Post pour dénoncer la Chine et appeler à une action internationale. Même Mehdi Hasan, de l’Intercept, a fait une manchette à couper le souffle : « Un million de Ouïghours musulmans ont été détenus par la Chine, dit l’ONU. Où est l’indignation mondiale ? » Les lecteurs en ont retenu que l’ONU avait mené une enquête et formellement et collectivement porté ces accusations contre la Chine. En fait, l’ONU n’a rien fait de tel.

Le titre de la dépêche de Reuters attribue cette déclaration à l’ONU ; pourtant, le corps de l’article l’attribue simplement au Comité de l’Onu pour l’élimination de la discrimination raciale. Et le site officiel de ce comité indique clairement qu’il s’agit d’un « corps d’experts indépendants » et non de fonctionnaires de l’ONU.

De plus, un coup d’œil au communiqué de presse officiel du HCDH sur la présentation du rapport par le comité a montré que la seule mention des présumés « camps » en Chine a été faite par son seul membre américain, Gay McDougall. Cette revendication a ensuite été reprise par un membre mauritanien, Yemhelhe Mint Mohamed.

Lors de l’examen de routine de la Chine par le comité, Gay McDougall a déclaré qu’elle était « profondément préoccupée » par des « rapports crédibles » selon lequels des millions de membres de minorités musulmanes ouïghoures étaient détenues dans des « camps d’internement ». L’AP a rapporté que McDougall n’avait pas « spécifié de source pour cette information dans ses remarques à l’audience ». (Notez que le titre de la dépêche de l’AP était beaucoup plus mesuré que celui de Reuters : « “UN panel concerned at reported Chinese detention of Uighurs – Un panel d’experts de l’ONU s’inquiète de la détention alléguée de Ouïghours par la Chine. »)

La vidéo de la séance confirme que Mme McDougall n’a pas fourni de sources pour étayer sa remarquable affirmation.

Cela veut dire qu’un membre américain d’un organisme indépendant de l’ONU a fait une déclaration selon laquelle la Chine avait incarcéré un million de musulmans, mais qu’elle n’a pas réussi à fournir une seule source à l’appui de sa déclaration. Et Reuters et les médias occidentaux lui ont quand même emboîté le pas, en attribuant les allégations infondées d’une américaine isolée à l’ONU dans son ensemble.

Dans un courriel adressé à Grayzone, la porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH), Julia Gronnevet, a confirmé que le Comité de l’ONU pour l’élimination de la discrimination raciale (CERD) n’était pas représentatif de l’ONU dans son ensemble. « Vous avez raison de dire que le CERD est un organe indépendant », nous a écrit Gronnevet. « Les commentaires cités ont été faits pendant les sessions publiques du Comité, lorsque les membres procédaient à leur examen des États-membres. »

Le HCDH a donc implicitement reconnu que les commentaires de McDougall, seul membre américain d’un comité indépendant, n’étaient pas représentatifs des conclusions de l’ONU dans son ensemble. Le rapport de Reuters est donc tout simplement faux.

Des « rapports crédibles » émanés d’un groupe d’opposition financé par le gouvernement, et zéro transparence

Outre ces fausses déclarations irresponsables, Reuters et d’autres médias occidentaux ont tenté de combler les lacunes laissées par McDougall en se référant aux rapports du Network of Chinese Human Rights Defenders (Réseau des défenseurs chinois des droits de l’homme, CHRD). L’information selon laquelle cette organisation a son siège à Washington, DC a bizarrement été omise.

Le CHRD, qui reçoit des centaines de milliers de dollars de financement de gouvernements non nommés, milite à plein temps contre le gouvernement chinois et a passé des années à faire campagne au nom de figures de l’opposition d’extrême droite.

Le CHRD n’est pas du tout transparent en ce qui concerne son financement ou son personnel. Ses rapports annuels comprennent des notes selon lesquelles « ce rapport a été produit avec le soutien financier de généreux donateurs ». Mais les donateurs en question ne sont jamais nommés.

Les formulaires fiscaux détenus par l’IRS (les services fiscaux des USA, NdT) accessibles au public et examinés par Grayzone démontrent que l’organisation est financée en grande partie par des subventions gouvernementales. En fait, en 2015, la quasi-totalité des revenus de l’organisme provenait de subventions gouvernementales.

Le formulaire fiscal du CHRD pour 2015 indique que 819 553 $ de ses revenus, un total de 820 023 $ perçus cette année-là (soit 99,94 %) provenaient de subventions gouvernementales. Un maigre 395 $ provenait d’ investissements et 75 $ d’autres sources. Selon son formulaire fiscal de 2016, le CHRD a reçu 859 091 $ en subventions gouvernementales cette année-là.

L’identité du gouvernement qui a accordé ces subventions n’est pas claire. Grayzone n’a pas reçu de réponse à plusieurs demandes d’interview envoyées par courrier électronique au Réseau des défenseurs chinois des droits de l’homme.

Toutefois, il semble probable que le financement du CHRD provienne de la National Endowment for Democracy (Fondation nationale pour la démocratie, NED), un organisme émané du gouvernement des USA.

Une recherche dans la base de données des subventions de la NED en 2014 et 2015 montre des financements d’approximativement un demi-million de dollars pour « soutenir le travail des défenseurs chinois des droits de l’homme ». Il n’est pas clair qu’il s’agisse d’une référence à l’organisme en question, mais la description qui accompagne les subventions correspond à celle du CHRD.

Le CHRD a utilisé son généreux financement pour fournir des subventions à des militants d’opposition en Chine et financer des douzaines de projets dans le pays.

Sur ses formulaires fiscaux, l’adresse que donne le CHRD est celle du bureau de Human Rights Watch à Washington, DC. HRW est critiqué depuis longtemps pour ses portes tournantes avec le gouvernement américain et sa focalisation excessive sur des ennemis désignés de Washington comme la Chine, le Venezuela, la Syrie et la Russie.

Human Rights Watch n’a pas répondu à un courriel de Grayzone qui lui demandant des précisions sur ses relations avec le CHRD.

Les formulaires fiscaux du CHRD révèlent également que le conseil d’administration de l’organisation est un Who’s Who de militants antigouvernementaux chinois en exil.

Le président de l’organisation est l’activiste basé aux USA Su Xiaokang, pour qui le public chinois est censé « vouloir que les États-Unis protègent les activistes, et est déçu lorsque Washington échoue ». Teng Biao, un autre dissident chinois basé aux USA, est un membre du comité directeur du CHRD qui s’est vanté du fait que le parti communiste chinois l’ait qualifié de « réactionnaire ».

Le secrétaire du CHRD est l’universitaire américain Perry Link, qui s’est bâti une réputation publique en figurant sur la « liste noire » du gouvernement chinois. Link avait affirmé que le gouvernement chinois « menaçait la liberté académique aux États-Unis » devant la Commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants des États-Unis, en 2014.

Dans son témoignage au Congrès, le secrétaire du CHRD Perry Link a demandé des sanctions contre l’Institut Confucius du gouvernement chinois, ainsi que des financements pour ses propres programmes pro-américains en chinois. Link a qualifié les programmes en langue chinoise d’armes américaines potentielles contre le parti communiste chinois, arguant qu’ils pourraient « très probablement faire plus pour entraver les progrès du PCC qu’un avion bombardier [B-2 Spirit] ».

Ce ne sont que quelques-unes des personnalités pro-américaines et anti-chinoises qui dirigent le Réseau des défenseurs chinois des droits de l’homme.

Pour le reste, il y a très peu d’informations publiques sur le CHRD. Il semble que l’organisation soit en grande partie née d’une idée de sa directrice internationale, Renee Xia, une militante de l’opposition qui a publiquement recommandé au gouvernement américain d’imposer des sanctions à des autorités chinoises sous la loi Magnitsky.

Soutien au « partisan de la non-violence » qui aime les guerres américaines

La fondatrice du CHRD, Xia, était une fervente partisane du dissident chinois Liu Xiaobo, un néocon emprisonné, et elle a fait campagne pendant des années pour sa libération.

Une version archivée du site Web de l’organisation montre que dès 2010, le CHRD militait avec véhémence au nom de Liu, allant jusqu’à comparer le gouvernement chinois à l’Allemagne nazie.

Mais, bien que Liu Xiaobo soit devenu une cause célèbre de l’intelligensia libérale occidentale, c’était un adepte fervent du colonialisme, un admirateur des campagnes militaires américaines les plus sanglantes et un libertarien inconditionnel.

Comme l’ont rapporté Barry Sautman et Yan Hairong dans le Guardian en 2010, Liu a dirigé de nombreuses organisations libérales financées par le gouvernement américain, qui prônaient des privatisations de masse et l’occidentalisation de la Chine. Il a également exprimé ouvertement des vues racistes contre les Chinois. « Choisir l’occidentalisation, c’est choisir d’être humain » insistait Liu, déplorant que la culture traditionnelle chinoise ait rendu sa population « couarde, molle et désaxée ».

Alors que le CHRD décrivait Liu comme un « adepte de la non-violence », il vénérait pratiquement le président George W. Bush et soutenait formellement l’invasion illégale de l’Irak par les États-Unis, ainsi que la guerre en Afghanistan. Le « non-violent » Liu était même un fan des guerres américaines en Corée et au Vietnam, qui ont tué des millions de civils.

Le plus récent rapport du CHRD sur la Chine – celui qui a été cité par Reuters et d’autres médias pour cautionner les allégations de camps de rééducation ouïghour – souligne encore davantage les liens de l’organisation avec Washington et sa partialité.

La plupart des sources sur l’histoire des « camps » ouïghours sont liées au gouvernement américain

La source la plus citée dans le rapport du CHRD, qui représente à elle seule plus d’un cinquième des 101 références, est Radio Free Asia (RFA), une agence de presse créée par le gouvernement américain. Avec Voice of America, Radio Free Europe/Radio Liberty, Radio y Televisión Martí et Middle East Broadcasting Networks, Radio Free Asia est gérée par le Broadcasting Board of Governors (BBG), une agence fédérale du gouvernement américain supervisée par le Département d’État. Dans une description de son travail comme « vital pour les intérêts nationaux des États-Unis », le BBG établit que sa norme principale est sa « conformité aux objectifs généraux de politique étrangère des États-Unis ».

La dépendance quasi totale à des sources liées à Washington est caractéristique des reportages occidentaux sur les musulmans ouïghours en Chine, et sur le pays en général, et ils présentent régulièrement des manchettes et des allégations sensationnelles. En plus du CHRD et de la RFA, il est courant que les reportages citent le Congrès mondial des Ouïghours, une organisation financée par la NED. Lors d’une récente rencontre de la NED, le rédacteur en chef de Grayzone, Max Blumenthal, a interviewé le président du Congrès mondial des Ouïghours, Omer Kanat, qui s’est attribué le mérite d’avoir fourni aux médias occidentaux un grand nombre des affirmations de camps d’internement.

La Jamestown Foundation, un think tank néocon fondé au plus fort de la guerre froide par le personnel de l’administration Reagan avec l’appui de William J. Casey, alors directeur de la CIA, est une autre des sources d’informations favorites du Congrès et des médias grand public sur la Chine. Dick Cheney et Zbigniew Brzezinski faisaient partie des membres du conseil d’administration de la Jamestown Foundation.

Ce dernier reportage erroné de Reuters s’inscrit dans une tendance de la presse occidentale à une couverture de la Chine de plus en plus hostile, semblable à celle de la guerre froide, et qui coïncide avec la volonté de Washington de s’opposer à Pékin. Dans une série de déclarations générales, l’administration Trump a évoqué à plusieurs reprises la « menace » posée par « l’ascendant économique et militaire » de la Chine, avec une déclaration du ministre de la défense James Mattis selon laquelle « la concurrence des grandes puissances, et non le terrorisme, est désormais la priorité de la sécurité nationale américaine ».

De plus en plus inquiets de l’érosion de leur domination mondiale, les États-Unis cherchent à prévenir la montée d’un autre pôle de puissance internationale. Une composante de longue date de l’impérialisme américain est l’utilisation de « groupes de la société civile » et de « groupes de réflexion » ostensiblement impartiaux pour promouvoir des récits favorables aux objectifs de la politique étrangère américaine dans les médias. Souvent sous couvert de « préoccupations humanitaires », ces récits visent à susciter l’indignation publique et à en faire une arme au service de leurs ambitions impérialistes.

Ce programme, qui a fait ses preuves, est au cœur de la campagne médiatique contre la Chine, et comme l’a démontré leur dernière série de récits bidon, les médias grand public ne demandent qu’à jouer le jeu.

Ajit Singh est basé au Canada. Il est avocat et militant. Twitter @ajitxsingh.
The Grayzone Project (ici traduit simplement par « Grayzone ») est un site d’informations en ligne dédié au journalisme d’investigation. Il est dirigé par le journaliste primé et auteur de best-sellers Max Blumenthal.

Traduction Entelekheia
Photo : Un homme ouïghour dans un salon de thé de la ville de Kashgar, Xinjiang, Chine

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