L’autre 11 septembre : le jour où la démocratie est morte au Chili

Par Tomasz Pierscionek
Paru sur RT sous le titre The other 9/11 tragedy: The day Chile’s democracy died


À l’occasion du 17e anniversaire des attentats terroristes du 11 septembre, nous pleurons la mort de près de 3 000 personnes. Les événements qui ont suivi les attentats ont fini par éclipser la tragédie elle-même, et les ondes de choc émises il y a près de deux décennies résonnent encore dans le monde entier.

Un rapport publié en 2006 – Tendances du terrorisme mondial : Implications pour les États-Unis – qui rassemblait les conclusions de 16 agences de renseignement différentes des États-Unis, a conclu que la guerre en Irak a conduit à une augmentation du terrorisme mondial. Le soutien international qui a suivi le 11 septembre a été, dans certaines parties du monde, remplacée par un fort sentiment anti-occidental. Les effets à long terme des conflits d’après le 11 septembre 2001 émerg lorsque les nombreux orphelins ou enfants psychologiquement marqués en Irak, en Afghanistan, en Libye et ailleurs seront devenus adultes.

Bien que de nombreux habitants de la planète se souviennent des événements du 11 septembre, ils sont moins nombreux à se remémorer qu’avant 2001, le 11 septembre était déjà connu comme un jour de catastrophe pour ceux qui habitaient dans les pays moins riches du Sud. Le 11 septembre 1973 a été un jour où la démocratie en Amérique latine a été durement frappée, un jour où un gouvernement démocratiquement élu au Chili a été attaqué par un coup d’État soutenu par la CIA, rien de moins. La réaction du président chilien, le Dr Salvador Allende, à une attaque contre la démocratie ne pouvait pas être plus différente de celle de George W. Bush 28 ans plus tard. Le président Allende s’est battu jusqu’au bout pour défendre la démocratie de son pays.

En tant que candidat de l’Unidad Popular (une coalition de partis de gauche), Allende avait été élu président en 1970. Conformément à ses idéaux de socialiste démocrate, il avait rapidement commencé à restructurer l’économie chilienne au profit de la majorité pauvre du pays. Il avait nationalisé les mines de cuivre chiliennes qui appartenaient aux États-Unis, alloué des terres aux paysans sans terre, augmenté les salaires des plus pauvres et tenté de créer une société plus juste. Ce programme audacieux avait rapidement mis Allende en porte-à-faux à la fois avec la classe aisée du Chili et le gouvernement américain.

Les États-Unis ont soutenu un coup d’État mené par le général Augusto Pinochet, chef des forces armées chiliennes. Le 11 septembre 1973, les événements ont atteint leur paroxysme lorsque les forces de Pinochet ont lancé une attaque contre la capitale du Chili, Santiago.

Les événements de cette première tragédie du 11 septembre sont soigneusement documentés dans le livre Chili : L’Autre 11 septembre, qui comprend un récit heure par heure de la journée tragique, à partir du cortège d’Allende qui s’est précipité dans les rues de Santiago jusqu’au Palais présidentiel de La Moneda, tôt ce matin-là, après avoir entendu des rumeurs de coup d’État, jusqu’à son baroud d’honneur dans le palais. Allende, aux côtés de quelques dizaines de compagnons, a combattu jusqu’au bout lorsque le palais présidentiel a été attaqué par des pilotes, des chars et des troupes fidèles à Pinochet. Le président Allende a brièvement négocié avec les forces belligérantes pour qu’un certain nombre de membres du gouvernement, de journalistes et d’autres personnes, dont sa fille Isabel, puissent sortir en toute sécurité du bâtiment. Allende lui-même a choisi de rester en arrière. Quand on lui a offert un passage sûr en échange d’un exil immédiat, Allende aurait répondu : « Je ne traite pas avec les traîtres, et vous, général Pinochet, vous êtes un traître ».

Le président Allende, en tant que principal travailleur chilien et gardien du pays, a décidé de lutter pour la démocratie chilienne jusqu’à la toute dernière seconde de sa vie. Après des heures de combat, il a choisi le suicide plutôt que la capitulation. Pendant des heures, Allende et trois douzaines de compagnons ont combattu les forces de Pinochet alors que la Moneda et la démocratie chilienne s’effondraient en flammes autour d’eux. Au cours de ses trois années de présidence, Allende avait respecté le droit constitutionnel et, contrairement à certains dirigeants « socialistes », il n’a pris la moindre mesure de répression contre ses opposants. Jusqu’à la toute fin, Allende est demeurée un combattant passionnée de la démocratie. Ce qui avait commencé des années auparavant comme une farouche lutte politique contre les ennemis de la classe ouvrière chilienne s’est terminé comme une lutte armée à mort contre le fascisme, l’ennemi de tous.

Plus de 3 000 personnes ont perdu la vie dans la répression et les exécutions sommaires qui ont suivi le coup d’État de 1973. Pendant les 17 années de dictature de Pinochet, environ 40 000 personnes ont été emprisonnées et torturées.

Le dernier discours d’Allende, diffusé de La Moneda peu avant sa mort, était le suivant :

« Travailleurs de mon pays, j’ai foi dans le Chili et son destin. D’autres hommes surmonteront ce moment sombre et amer où la trahison cherche à prévaloir. Allez de l’avant en sachant que, tôt ou tard, les grandes avenues s’ouvriront de nouveau et que les hommes libres les emprunteront pour construire une société meilleure. »

« Vive le Chili ! Vive le peuple ! Vive les travailleurs ! »

« Ce sont mes dernières paroles, et je suis certain que mon sacrifice ne sera pas vain, je suis certain qu’à tout le moins, ce sera une leçon morale qui sanctionnera le crime, la lâcheté et la trahison. »

Est-ce qu’un dirigeant européen ou nord-américain se battrait pour la démocratie d’une manière aussi courageuse ? Certains d’entre eux seraient-ils à la hauteur de leurs propres idéaux bellicistes en allant sur la ligne de front de la soi-disant « guerre contre le terrorisme » ?

L’héritage macabre de Pinochet pèse encore lourdement sur le Chili et n’est qu’une pièce parmi une sombre mosaïque de dictatures militaires imposées à l’Amérique latine par des coups d’État commandités par la CIA. Des gouvernements démocratiques ont été balayés par des régimes de droite brutaux qui suivaient le modèle économique néolibéral d’extrême droite adopté par la Chicago School issue de l’idéologie du libre marché de Milton Friedman.

Il y a quelques jours, 45 ans après le coup d’État de 1973, une marche a eu lieu dans la capitale chilienne, Santiago, pour commémorer les victimes du régime de Pinochet, qui a duré 17 ans. Nombre des manifestants portaient des photographies de personnes enlevés par l’appareil de sécurité de l’ancien dictateur. Près d’un demi-siècle plus tard, de nombreuses familles chiliennes sont toujours hantées par le manque d’informations sur les derniers jours, ou le lieu de repos final de leurs proches : plus de 1 000 « desaparecidos » du régime Pinochet sont toujours portés disparus. Bien qu’une poignée d’anciens agents des services de renseignement et divers militaires aient été arrêtés ou inculpés pour des crimes commis à l’époque de Pinochet, certains ont sans aucun doute échappé à la punition tandis que d’autres ont été graciés ou libérés rapidement, ce qui a suscité l’indignation des personnes en quête de vérité et de justice.

Pinochet lui-même a échappé à la justice et n’a « enduré » que 16 mois d’assignation à résidence dans une demeure londonienne, avec le soutien moral de son amie Margaret Thatcher, avant de retourner au Chili où il a vécu ses dernières années dans le confort, avant de mourir sans avoir été condamné pour aucun crime. Pinochet était l’exemple typique du dictateur fêté par les puissances occidentales – un dictateur dont les atrocités sont négligées dès lors qu’il sacrifie sa nation sur l’autel du capitalisme de libre-échange.

Tomasz Pierscionek est médecin spécialisé en psychiatrie. Il était auparavant membre du conseil d’administration de l’association caritative Medact, est rédacteur en chef du London Progressive Journal et a été l’invité de Sputnik, de RT et de l’émission Kalima Horra (présentée par George Galloway) sur la chaine de télévision pan-arabe Al-Mayadeen.

Traduction Entelekheia
Illustration : Desaparecidos — des disparus du régime Pinochet. Photo Rosario González sous licence Creative commons.

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2 réponses

  1. 17 septembre 2018

    […] événements de cette tragédie du 11 septembre sont soigneusement documentés dans le livre Chili : L’Autre 11 septembre, qui décrit heure par heure la journée tragique d’Allende depuis sa course précipitée dans […]

  2. 28 septembre 2018

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