Steve Bannon crée des ‘cellules de crise’ pour gagner les élections européennes – et ce n’est pas de l’ingérence ?

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Par Finian Cunnigham
Paru sur MintPress sous le titre Steve Bannon Declares ‘War Rooms’ to Win European Elections – and That’s Not Meddling?


L‘une des caractéristiques de la décadence impériale est l’hubris. Compte tenu de l’arrogance de plus en plus ouverte dont font preuve les officiels, les personnalités publiques et les médias américains, nous pouvons conclure sans risque de nous tromper que la décadence de cet empire est en train de s’accélérer.

Un exemple spectaculaire récent est celui des visites séparées en Europe du secrétaire américain à la Défense, James Mattis, et de Steve Bannon, l’ancien assistant du président Trump.

Bannon s’est adressé à un forum de droite en Italie ce week-end, où il a déclaré qu’il consacrerait « 80% de son temps » à aider les partis anti-européens à gagner des sièges lors des prochaines élections parlementaires européennes prévues en mai 2019.

Bannon a déclaré qu’il mettait en place à Bruxelles un comité de coordination, appelé « The Movement » (« Le Mouvement »), d’où son projet politique dirigerait des « cellules de crise » à travers l’Europe pour s’assurer que les partis anti-UE et anti-immigrés parviendraient à obtenir jusqu’à un tiers des sièges aux élections législatives des 27 pays membres. Bref, une déclaration de guerre politique. Décomplexée. Impudente. Arrogante.

L’idéologue américain et ancien banquier de Goldman Sachs accusé d’incitation au racisme et au néo-fascisme aux États-Unis, a ouvertement soutenu les politiciens nationalistes en Europe, du britannique Nigel Farage à la française Marine Le Pen en passant par Victor Orban et Matteo Salvini.

Bannon menace de démanteler explicitement l’Union européenne, qu’il méprise pour ce qu’il appelle son « marxisme culturel ». *

Parallèlement, au début de la semaine dernière, le chef du Pentagone, James Mattis, était en visite en Macédoine, où il a apporté un soutien sans réserve à un vote Oui au référendum du pays. Le plébiscite qui aura lieu ce week-end décidera si ce petit pays des Balkans peut devenir membre de l’alliance militaire de l’OTAN et de l’Union européenne. C’est un vote crucial pour le pays.

Cette double hypocrisie américaine est vraiment stupéfiante. Depuis deux ans, les politiciens et les médias américains n’ont cessé d’accuser la Russie de « s’ingérer » dans la démocratie de leur pays. D’abord lors de l’élection présidentielle de 2016, et maintenant à l’approche des élections de mi-mandat de novembre prochain.

Aucune preuve crédible n’est jamais présentée pour étayer les sensationnelles accusations américaines contre la Russie, que des têtes brûlées comme feu le sénateur John McCain sont même allées jusqu’à dénoncer comme « un acte de guerre ».

Les mêmes allégations fondées sur des insinuations censément « hautement probables » ont été avancées contre la Russie pour « ingérence » dans les votes européens comme le référendum du Brexit en juin 2016, l’élection présidentielle française en mai 2017, et maintenant le référendum en Macédoine.

Alors qu’il se trouvait dans la capitale, Skopje, la semaine dernière pour faire l’article aux Macédoniens sur le vote pour l’adhésion à l’OTAN, Mattis a eu le culot d’accuser la Russie d’interférer dans le référendum. Comme à son habitude, Mattis n’a fourni aucune preuve. Il a même admis qu’il n’avait pas pu évaluer l’efficacité de l’influence russe présumée sur les intentions de vote — ce qui signifie que les États-Unis ne savent absolument pas si la Russie essaie vraiment de s’ingérer ou non.

Mais ce que nous savons, comme l’ont rapporté les médias américains, c’est que Washington a vigoureusement appelé à un vote Oui au référendum macédonien, y compris à travers un appel personnel du président Donald Trump. De plus, comme le rapportent également les médias américains, Washington a versé des millions de dollars dans ce pays des Balkans pour « contrer les campagnes des réseaux sociaux » appelant à un vote négatif. Les États-Unis affirment que l’argent sert à contrer « l’influence russe » présumée, mais une explication plus simple est que Washington est en fait la puissance étrangère qui exerce son influence en pesant de tout son poids pour le vote Oui.

Moscou a nié avec véhémence toute ingérence dans le vote macédonien ainsi que dans toutes les autres campagnes dites d’influence, des États-Unis au Brexit, entre autres.

Le référendum en Macédoine est une question très controversée parmi ses 2,1 millions d’habitants. Un sondage mené en juillet par les États-Unis a révélé que le Oui n’était choisi que par 57 % de l’électorat. De nombreux Macédoniens s’opposent à la proposition du référendum de changer le nom du pays en République de Macédoine du Nord, ce qui ouvrirait la voie à l’adhésion à l’OTAN et à l’UE.

Il y aurait une campagne ardente pour le « Non », avec utilisation de plateformes de réseaux sociaux pour plaider contre l’adoption du nouveau nom et, ensuite, contre l’adhésion à l’alliance dirigée par les États-Unis, l’OTAN. Pour de nombreux citoyens, le nom historique « Macédoine » devrait rester tel quel et ne pas être modifié par le qualificatif « Nord ». Ils disent que cette démarche représente une déférence inacceptable à l’égard de la Grèce, qui possède également une province de ce nom.

Quoi qu’il en soit, il est fantaisiste d’attribuer la campagne du Non en Macédoine à l’ingérence russe.

Le Premier ministre pro-OTAN Zoran Zaev a accusé à plusieurs reprises la Russie de s’ingérer dans le référendum. La Macédoine a expulsé deux diplomates russes pour « ingérence ».

Le gouvernement grec s’est également associé aux allégations des médias contre Moscou.

Il y a donc un intérêt direct à insister sur ce récit russophobe. Si le référendum va dans le camp du Oui, Athènes l’emportera dans son différend de longue date sur le nom de la Macédoine. Et les politiciens pro-OTAN à Skopje auront atteint l’objectif qu’ils s’étaient fixés, à savoir entrer dans les bonnes grâces de Washington. En soutenant que la Russie se livre à des « activités malveillantes », ils espèrent que les Macédoniens seront incités à voter Oui par devoir patriotique.

La Russie s’oppose bien sûr à l’adhésion de la Macédoine à l’OTAN, qui deviendrait ainsi le 30ème membre de l’alliance et s’ajouterait à l’expansion incessante de la force militaire multinationale vers les frontières occidentales de la Russie. Mais sauter d’une opposition légitime de Moscou à l’adhésion de la Macédoine à l’OTAN à des allégations « d’ingérence » dans le référendum n’est pas justifié. Il n’y a aucune preuve, seulement l’assemblage habituel d’insinuations et de russophobie.

Depuis la déclaration ouverte de Steve Bannon sur sa « guerre politique » contre l’Union européenne et la décision de James Mattis de dicter aux Macédoniens un vote en faveur de l’adhésion à l’OTAN, le niveau d’ingérence pure et simple des Américains dans la politique européenne dépasse toute mesure par rapport à tout ce dont la Russie est accusée, même si ces accusations étaient étayées, ce qui n’est pas le cas.

L’ingérence américaine dans des démocraties étrangères n’a rien de nouveau. Rappelons que l’un des premiers projets étrangers de la CIA américaine a été d’influencer les élections dans l’Italie d’après-guerre pour vaincre les communistes émergents. Plus tard, Washington a révélé son ingérence dans les élections russes de 1996 en faveur de Boris Eltsine.

L’Amérique s’est immiscée sans relâche dans des dizaines de pays pour s’assurer de résultats d’élections favorables à leurs intérêts. Bannon et Mattis ne sont que la dernière expression de cette activité typiquement américaine.

Sur fond d’allégations sans fondement contre la Russie, l’hypocrisie et l’orgueil des Américains sont impressionnants.

Traduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia

Note de la traduction :

*Marxisme culturel : par cette expression, Bannon se réfère à l’École de Francfort, également appelé Institut de recherche sociale, un mouvement né en 1923 au sein de l’université de Francfort qui se proposait, en marge du Parti communiste et souvent contre lui, d’élaborer des théories sociales progressistes « fondées sur le marxisme ». Pour citer les Marxist Internet Archives, « Les débuts de l’Institut ont marqué le lancement d’un courant « marxiste » divorcé de l’organisation de la classe ouvrière et des Partis communistes, qui au fil des décennies, s’est fondue avec l’idéologie bourgeoise libérale dans les universités. » Autrement dit, c’est de sociétalisme libéral-libertaire que Bannon parle. Après des décennies de Guerre froide, de diabolisation et de marginalisation institutionnelle de tout ce qui ressemble de près ou de loin à du communisme, c’est le seul « marxisme » que les Américains, y compris Bannon connaissent, et qu’ils connaissent même très bien puisqu’ils le rencontrent au quotidien : sous diverses dénominations, par exemple « Théorie critique » (qui y ajoute les développements apportés entre autres par Foucault ou Derrida), il a envahi les universités et les médias des USA, et la vaste majorité des intellectuels américains de gauche libérale s’en réclament à un degré ou un autre. Inutile d’ajouter qu’ici, le mot « marxisme » relève de la pure fantaisie.

Étrangement, depuis quelque mois, à l’instar des Américains, l’extrême droite souverainiste française parle également de « marxisme » ou de « crypto-marxisme » pour décrire le programme sociétal-libertaire du néolibéralisme (cet autre « stade ultime du capitalisme ») des dirigeants actuels de la France et de l’UE, dans une confusion des termes à désespérer un dictionnaire qui dénote d’une part un effondrement du niveau du débat politique des Français, et d’autre part une colonisation américaine de leur pensée. Pour des gens qui se proclament patriotes, avouons que c’est ballot.

Pour plus de détails sur le sociétalisme des libéraux/néolibéraux, voir le philosophe Jean-Claude Michéa, qui en fait une analyse exceptionnelle tout au long de son œuvre.

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