Affaire Khashoggi : MBS a contrarié les journalistes grand public en s’en prenant à l’un des leurs

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Par B.
Paru sur Moon of Alabama sous le titre Mainstream Journos Pissed As Saudi Clown Prince Nabs One Of Their Own


La Moustache de la sagacité*, Thomas Friedman, chroniqueur au New York Times, est furieux que le clown saoudien Mohammed ben Salmane ait fait kidnapper le journaliste Jamal Khashoggi.

Khashoggi, qui vient d’une famille très riche, a longtemps servi le régime saoudien à des postes éditoriaux, et a été le conseiller en communication du prince Turki al-Faisal pendant son mandat d’ambassadeur à Londres et à Washington. Il a quitté l’Arabie Saoudite l’année dernière pour ne pas devenir une victime de la répression menée par le prince clownesque Mohammad ben Salmane. Il s’est mis à écrire des articles légèrement critiques pour le Washington Post. Khashoggi n’est pas un libéral, mais un fervent partisan du système saoudien et de sa brutalité. Loin de les désapprouver, il a qualifié les décapitations de soldats syriens par l’EI de « tactique militaire psychologique efficace », et il a soutenu l’infâme guerre saoudienne contre le Yémen.

Selon la police turque, Khashoggi est entré au consulat saoudien à Istanbul le 2 octobre à 13h12 pour y prendre ses documents de divorce, et n’en est jamais ressorti. Le même jour, 15 citoyens saoudiens étaient arrivés à Istanbul à bord de deux avions et se trouvaient dans le bâtiment du consulat en même temps que Khashoggi. Ils ont ensuite quitté la Turquie. Des sources anonymes de la police turque ont affirmé que le groupe d’agents saoudiens avait tué Khashoggi dans le consulat et coupé son corps en morceaux pour les emporter avec eux. Cette horrible histoire a peu de chances d’être vraie. La Turquie, qui est elle-même connue pour mettre ses journalistes en prison, entretient de mauvaises relations avec l’Arabie Saoudite et soutient son ennemi juré, le Qatar. Le régime saoudien a un long passé d’enlèvements et de rapatriements d’éminents Saoudiens qui avaient fui le pays. Mais il ne tue pas ces gens-là à l’étranger.

Les premiers articles occidentaux flagorneurs sur Mohammed ben Salmane, en particulier ceux du Washington Post, le présentaient comme un réformateur. Ce qu’il n’a jamais été. Il l’a reconnu lui-même dans une récente interview à Bloomberg. Aucun de ses prédécesseurs, qui ont tous été présentés comme  des réformateurs par les médias grand public, n’a jamais vraiment changé le système archaïque saoudien. Pourtant, lorsque MBS s’est rendu aux États-Unis ce printemps, tous les milliardaires de la Silicon Valley, y compris Jeff Bezos, propriétaire du Washington Post, voulaient être photographiés avec lui.

Mais personne n’a ciré les babouches de Ben Salmane avec autant de passion que Tom Friedman. Lisez cet extrait de sa fanfiction la plus embarrassante de l’année dernière :

Nous nous sommes rencontrés, une nuit, dans le magnifique palais aux murs d’adobe de sa famille à Ouja, au nord de Riyadh. MBS s’exprimait en anglais, tandis que son frère, le prince Khalid, le nouvel ambassadeur saoudien aux États-Unis, et plusieurs ministres de haut rang partageaient différents plats d’agneau et épiçaient la conversation. Après avoir passé près de quatre heures en sa compagnie, j’ai déclaré forfait à 1h15 du matin devant sa jeunesse, en soulignant que j’avais exactement deux fois son âge. Cela fait très, très longtemps, cependant, qu’aucun dirigeant arabe ne m’avait épuisé sous un pareil flot de nouvelles idées pour transformer son pays.

Les journalistes grand public qui ont pris les armes pour défendre Khashoggi sont pour la plupart fort gênés de leur adoration passée pour Mohammed ben Salmane. Mais ce qui est encore plus important pour eux, c’est que Khashoggi soit un des leurs. Ils se considèrent comme une véritable aristocratie qui doit être à l’abri de ce genre de traitement. Pour eux, c’est réservé à la plèbe des déplorables qu’ils regardent de leur haut.

Voyez vous-même l’indécence de cet extrait de la chronique pleurnicharde de Friedman sur l’affaire Khashoggi :

Si Jamal a été enlevé ou assassiné par des agents du gouvernement saoudien, ce sera un désastre pour M.B.S. et une tragédie pour l’Arabie saoudite et tous les pays du Golfe arabe. Ce serait une violation innommable des normes de la décence humaine, pire, non pas en nombre de victimes, mais sur le principe, que la guerre au Yémen elle-même.

Toutes les dix minutes, un enfant du Yémen meurt de faim à cause de la famine causée par la guerre que mènent contre ce pays l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, les États-Unis et le Royaume-Uni. La dernière attaque contre le port d’Hodeidah et l’hyperinflation de ces derniers mois ont doublé les prix des denrées alimentaires et de l’essence. La plupart des Yéménites n’ont plus les moyens de se procurer assez de nourriture. Des dizaines de milliers de personnes meurent déjà de faim en silence, il y en aura bientôt des millions d’autres. Au nom de quel « principe » humanitaire la mort potentielle d’un chroniqueur courtisan serait-elle pire que cela ?

L’Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane est faible et vulnérable. L’enlèvement de Khashoggi en est la preuve. Le pays ne peut pas se permettre de laisser le moindre critique hors de son contrôle. C’est un état de fait qui enchante les États-Unis. L’administration Trump peut ainsi plus facilement soutirer de l’argent au royaume en perdition. L’administration ne critiquera pas le traitement de Khashoggi par le régime de Salmane. Le Congrès non plus. L’an dernier, les Saoudiens ont consacré 27,3 millions de dollars à faire du lobbying à Washington. Ils soudoient tous les sénateurs qui veulent bien de leur argent.

La seule chose que l’administration Trump pourrait faire dans l’affaire Khashoggi serait d’accuser Qasem Soleimani et le GRU d’ingérence. Le MI-6 pourrait bientôt découvrir qu’un agent iranien a novichoké Khashoggi.

Lorsque le département d’État US condamnera — dans les termes les plus durs — l’Iran pour avoir enlevé Khashoggi, lorsque le Trésor sanctionnera à nouveau la Russie, et lorsque le Pentagone augmentera son soutien au bombardement du Yémen, Friedman et les autres lèches-bottes patentés seront les premiers à applaudir.

Traduction Dominique Muselet

Note :

*C’est le surnom que donne à Friedman un blog satirique qui lui est entièrement dédié.

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