L’argent-roi, credo du libéralisme par Bruno Guigue

Par Bruno Guigue
Paru sur la page Facebook de l’auteur


L’avantage, en lisant Benjamin Constant, c’est qu’on remonte aux sources doctrinales du libéralisme. Cet auteur oppose en effet deux figures antagonistes, parfaitement irréconciliables, de la liberté. Mais c’est pour nous conjurer aussitôt de prendre le parti des Modernes : contre tous les archaïsmes, il entend nous convertir aux vertus de la modernité. C’est le sens de l’argument avancé dans la célèbre conférence prononcée à Paris en 1819 et intitulée De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, véritable catéchisme du libéralisme français : « Le but des Anciens était le partage du pouvoir social entre tous les citoyens d’une même cité ; c’était là ce qu’ils nommaient liberté. Le but des Modernes est la sécurité dans les jouissances privées ; et ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces jouissances ».

La liberté-protection

Par rapport à la liberté individuelle, la liberté politique est donc secondaire. Elle est accidentelle et non substantielle. A la jouissance du moi, cette liberté politique se contente, en effet, de fournir une garantie institutionnelle dont la forme est contingente. Car l’essentiel, c’est l’exercice des droits inaliénables de l’individu. On note la différence de vocabulaire : tandis que la liberté antique fait l’objet d’un « exercice », celle des Modernes fournit l’occasion d’une « jouissance ». Pouvoir de la société sur elle-même, la liberté des Anciens désigne une série d’actes positifs, tandis que la liberté des Modernes fixe négativement les limites du pouvoir. Là où la première procède de la collectivité, la seconde consiste à s’en prémunir. Quand la liberté antique désigne l’exercice commun de la puissance publique, la liberté moderne vise la protection de chacun contre tous.

Le contenu de la liberté moderne, chez Constant, s’énonce donc, d’abord, de façon négative : « c’est pour chacun le droit de n’être soumis qu’aux lois, de ne pouvoir être ni arrêté ni détenu, ni mis à mort, ni maltraité d’aucune manière, par l’effet de la volonté arbitraire d’un ou de plusieurs individus ». La puissance publique se voit assigner des limites infranchissables qui coïncident avec l’intégrité des individus. Le moi lui opposant l’inviolabilité d’une enceinte sacrée, la limitation de la sphère publique revêt la forme d’un interdit frappant toute contrainte de corps. La liberté selon Constant, cependant, ne reste pas purement négative. Car il assortit la liberté-protection d’une liberté-jouissance qui en constitue le véritable objet : « c’est pour chacun le droit de dire son opinion, de choisir son industrie et de l’exercer, de disposer de sa propriété, d’en abuser même ». L’interdit pesant sur toute coercition exercée en dehors de la légalité présentait la face négative de la liberté. L’énoncé non exhaustif des possibilités d’expression offertes à l’individu en présente désormais la face positive.

La liberté-jouissance

Mais Constant n’évoque les rapports avec autrui, dans cette définition liminaire de la liberté moderne, qu’à propos de l’activité économique et du culte religieux. S’il revendique pour chacun le droit de « se réunir avec d’autres individus », c’est d’abord pour « conférer sur ses intérêts » ou pour « professer le culte que lui et ses associés préfèrent ». L’interaction avec les autres ne concerne que la sphère privée. On ne fera pas mentir Constant en y voyant une dénégation implicite de toute liberté collective, de tout exercice en commun, par les individus, de leur puissance commune. Cette dénégation est soulignée, de surcroît, par l’insistance sur le droit de propriété. Pour les libéraux, le rapport avec les choses prévaut toujours sur celui avec les hommes, et il a pour caractéristique d’être sans limite : la liberté, c’est « le droit de disposer de sa propriété, d’en abuser même ». La relation avec autrui n’est jamais pensée comme l’origine, mais comme le résultat accidentel de l’activité privée, seule revêtue de quelque dignité substantielle.

Ainsi la liberté-jouissance s’exonère de toute relation avec autrui excédant la convergence des intérêts. En une formule lapidaire, Constant résume sa pensée : « Notre liberté, à nous, doit se composer de la jouissance paisible de l’indépendance privée ». Mais il ne faut pas se laisser abuser par ce « nous » : la liberté se décline exclusivement au singulier et le « moi » n’y rejoint jamais un « nous » pour s’y fondre sous un nom collectif. La liberté coïncide expressément avec l’indépendance absolue du moi individuel, et toute transformation en un moi collectif est impossible. Être libre, pour Constant, c’est jouir de l’objet de ses désirs. La philosophie libérale est un individualisme de la possession : elle repose sur l’idée optimiste que le désir est pleinement légitime et la jouissance la fin de toute entreprise humaine.

C’est pourquoi cette liberté-jouissance fait bon marché de la liberté d’autrui. Faire ce que bon me semble et satisfaire mon intérêt, voilà qui exprime l’autosuffisance du moi. Or le moi fixe-t-il une autre limite à sa liberté que celle qu’il dresse aussitôt devant le désir d’autrui ? De cette conception, on entrevoit sans peine la conséquence : admettre que la jouissance du moi constitue l’essence de la liberté, c’est dire qu’elle se ramène à l’addition des égoïsmes. Loin de s’instituer dans un acte collectif, une telle liberté impose au contraire à toute institution collective la préséance de l’individu. Dominant le moi collectif, le moi individuel ne lui assigne pas seulement ses limites : il le vide de sa substance. Loin de créer un « nous » substantiel, il prive l’institution sociale de toute réalité au nom d’un droit individuel à la jouissance privée.

La liberté-influence

Mais pour que cette jouissance soit paisible, encore faut-il la mettre à l’abri des initiatives importunes du pouvoir. Système de vases communicants, le rapport entre liberté individuelle et liberté collective implique que ce qui est acquis d’un côté soit perdu de l’autre. Les individus ne sauraient, simultanément, jouir de leur indépendance privée et contribuer à l’exercice de la puissance publique. C’est pourquoi le meilleur régime est représentatif. « Les individus font eux-mêmes leurs affaires, les hommes riches prennent des intendants. C’est l’histoire des nations anciennes et des nations modernes ». L’exercice de la liberté politique, chez les Modernes, ressemble à la vigilance d’un grand propriétaire soucieux de faire fructifier son patrimoine. Comme les intendants qu’il a mandatés, les représentants de la nation administrent sous sa surveillance les intérêts du corps social. Commis du « peuple », ils pourvoient par procuration à la gestion des affaires publiques. Lisons entre les lignes : la fonction légitime du pouvoir politique, c’est d’administrer les affaires communes de la classe possédante.

La liberté surannée des Anciens

Cette liberté des Modernes est aux antipodes de la liberté des Anciens. Tout se passe, dans les démocraties antiques, comme si le pouvoir social visait l’exhaustivité, entendait épuiser toutes les formes d’action possible. Le pouvoir a compétence universelle, il se mêle de tout. Aucun intermédiaire ne semble pouvoir se loger entre le corps social, totalement maître de ses destinées, et les individus qui le composent. Comme si l’exercice du pouvoir populaire emportait une sorte de malédiction, les citoyens sont conduits à se réduire mutuellement en esclavage au moment même où ils exercent leur liberté commune. Le jeu à somme nulle entre le collectif et l’individuel se découvre à nouveau, mais en sens inverse : l’excès de liberté collective ruine la liberté individuelle, l’exercice de la puissance publique inhibe la jouissance privée. Tout se passe comme si la loi démocratique était liberticide : collectivement libres, les Anciens sont individuellement asservis.

Dans la liberté antique, Constant ne voit donc qu’une machine à broyer les individus. L’extension du pouvoir social qui l’accompagne est incompatible avec l’indépendance privée. Le cœur de l’argumentation, toutefois, ne réside pas dans cette démonstration imparfaite. Il consiste plutôt à justifier la conception moderne de la liberté au nom de la différence des temps. Si la liberté antique doit être rejetée, ce n’est pas seulement parce qu’elle bafoue les droits de l’individu, c’est parce qu’elle est désormais inapplicable. Son invalidation par la théorie tient davantage à son anachronisme qu’à sa sévérité. L’argument philosophique se double donc d’un argument de fait : ce qui a prévalu jadis ne vaut plus de nos jours. C’est l’erreur fatale de Rousseau, aux yeux de Constant, d’avoir transposé à l’époque moderne l’idéal suranné de la liberté romaine.

Car la liberté, pour un doctrinaire libéral comme Constant, n’est pas l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite (comme le croyait Rousseau), mais l’assouvissement de ses désirs individuels en un lieu interdit à la loi : la sphère privée. Chez Rousseau, la loi n’est légitime que si elle émane de la volonté générale ; tandis que chez Constant elle n’est légitime que si elle laisse libre cours aux volontés particulières. Chez Rousseau, une bonne loi émane du peuple et s’applique à tous. C’est pourquoi une loi que le peuple n’a pas votée est nulle, et le suffrage doit être universel. Chez Constant, en revanche, une bonne loi émane des possédants et s’attache à préserver leurs intérêts. C’est pourquoi le suffrage doit être censitaire et l’État se limiter à garantir la sécurité des propriétés.

Les vertus du commerce

Mais pourquoi cette liberté des Anciens nous est-elle devenue étrangère ? A cause du développement du commerce, répond Constant. En prouvant que la guerre est contre-productive, l’expérience a persuadé les hommes de se livrer au commerce pour acquérir ce qu’ils désirent. Car ce dernier, comparé à la guerre, est « un moyen plus doux et plus sûr d’engager l’intérêt d’un autre à consentir à ce qui convient à son intérêt ». Comme la guerre, le commerce puise son origine dans le désir d’acquérir, mais il présente l’avantage d’en accomplir pleinement les promesses. Ce que la guerre procure par la violence, l’échange commercial le fournit sans heurt, comme naturellement. Le commerce convertit la forme même du processus d’acquisition, en substituant au fruit des rapines le bénéfice des marchés. Pour Constant, l’esprit des peuples modernes les porte au commerce : il est « l’état ordinaire, le but unique, la tendance universelle, la vie véritable des nations ». L’anthropologie libérale nous ramène toujours, au fond, dans l’horizon de l’homo œconomicus. Le libéralisme prête aux Modernes un attrait unanime pour l’enrichissement privé, comme s’il allait de soi.

Il est significatif que Constant parle des nations modernes comme si leur composition sociale était homogène. L’individu est partout le même : animé du même désir de jouissance, crédité de la même capacité à administrer ses affaires privées. Quand Constant évoque le peuple, il le décrit comme une collection d’individus égoïstes, attachés à la promotion de leurs intérêts. Or le commerce est à la fois la cause et l’effet d’une telle aspiration à la jouissance. Inspirant aux hommes « un vif amour pour l’indépendance individuelle, il satisfait à leurs désirs ». Maillon essentiel d’une chaîne désir-commerce-bonheur, il multiplie les occasions de se satisfaire, favorise le cumul des jouissances. En abolissant pacifiquement les frontières qui séparent les nations, il forge cet univers idéal dans lequel chacun peut jouir du fruit de ses activités. Ayant pour effet magique de « multiplier et varier à l’infini les moyens de bonheur particulier », le commerce a pour vertu d’enchanter le monde, d’universaliser la jouissance individuelle. C’est déjà la mondialisation heureuse, cette romance du libéralisme contemporain.

Inanité de la souveraineté du peuple

Frappant d’inanité le modèle antique, le succès du commerce a aussi pour effet de congédier la souveraineté du peuple. La souveraineté chère à Rousseau, pour Constant, est une entité abstraite, une idée creuse. Lieu vide, immatériel, en attente de sa réalisation par des hommes ou des institutions, la souveraineté est promptement occupée par les puissants du moment. Elle s’actualise sous des formes diverses, dont aucune n’est plus légitime que les autres. Le pouvoir ne se fixant jamais de limite du dedans, il est donc indispensable qu’il la reçoive du dehors. Et ce dehors d’où vient le salut de la liberté, c’est ce dont le commerce, heureusement, autorise l’accumulation indéfinie : l’exubérante richesse des temps modernes. Parce qu’il fluidifie la richesse, la soustrayant aux convoitises du pouvoir, l’argent est le « frein le plus puissant » au despotisme : « l’autorité peut toujours influer sur l’usufruit, car elle peut enlever la jouissance ; mais la circulation met un obstacle invisible et invincible à cette action du pouvoir social ». La meilleure garantie contre l’abus, c’est le caractère insaisissable de la richesse mobilière. La détention de la richesse, pour Constant, conjure doublement le risque de la tyrannie. Non seulement sa fluidité la soustrait à l’emprise du pouvoir politique, mais elle détient aussi les moyens d’influer sur son exercice.

Le pouvoir bénéfique de l’argent

Car les détenteurs de capitaux, en privant l’Etat de nouvelles ressources, peuvent lui imposer leurs volontés : « Le crédit est soumis à l’opinion ; la force est inutile ; l’argent se cache ou s’enfuit ; toutes les opérations de l’Etat sont suspendues ». Dès 1819, Constant a parfaitement compris la puissance inédite du capital financier. La richesse échappe à toute autorité collective en raison de sa fluidité, mais elle exerce aussi une influence décisive sur le gouvernement. Garante de la liberté politique, elle fixe les limites du pouvoir en le pliant aux lois implacables de la dette publique. Aussi parvient-elle à inverser le rapport entre le pouvoir politique et l’activité privée. Le plus fort n’est pas celui que l’on croit : non pas le pouvoir politique, en dépit de son ostentation, mais une puissance secrète, tout aussi insoupçonnée qu’elle est irrésistible. « Les particuliers sont plus forts que les pouvoirs politiques de nos jours ; la richesse est une puissance plus disponible dans tous les instants, plus applicable à tous les intérêts, et par conséquent bien plus réelle et mieux obéie ; le pouvoir menace, la richesse récompense ; on échappe au pouvoir en le trompant ; pour obtenir les faveurs de la richesse, il faut la servir ».

La leçon de Constant est sans équivoque : pour échapper aux maléfices du pouvoir, il faut se mettre au service d’une puissance bienfaisante qui en constitue l’antidote : la richesse. Le vrai remède à la tyrannie, pour le philosophe, c’est la possession de fortunes particulières, véritables îlots de résistance à un pouvoir liberticide. Non seulement cette richesse inédite offre un asile à la liberté, mais son triomphe est assuré : la supériorité de la richesse sur le pouvoir n’est pas un vœu pieux, mais une certitude historique, une prophétie déjà vérifiée dans les faits. Parce que l’accroissement spectaculaire des valeurs mobilières est un phénomène irréversible, la primauté de la richesse sur le pouvoir s’inscrit dans le cours de l’histoire. C’est une sorte de bénédiction, quasi providentielle, qu’il faut saluer. A l’instant où il annonce l’avènement d’une ère fastueuse, l’auteur célèbre les noces de l’argent et de la liberté. La philosophie de Constant est la philosophie spontanée des traders et l’atmosphère naturelle des salles de marché.

C’est le pouvoir insaisissable de l’argent, donc, qui garantit la victoire finale de la modernité politique sur des pouvoirs archaïques. Toujours prêt à abuser de son autorité, l’Etat se voit signifier une limite objective, fixée par la nouvelle classe dominante, prompte à lui couper les vivres pour préserver l’essentiel. C’est la richesse monétaire détenue par la bourgeoisie, classe montante venue détrôner la noblesse terrienne, qui est la sentinelle vigilante de la liberté moderne. D’abord définie comme une vigilance de grand propriétaire, la liberté politique selon Constant s’identifie in fine à l’influence irrésistible des détenteurs de capitaux. Ces puissances financières que nul ne contrôle veilleront à ce que les gouvernants soient les intendants scrupuleux de leurs intérêts. Et dans le cas contraire ils encourront la sanction salutaire des marchés. L’oligarchie financière contemporaine a retenu la leçon : rien n’est plus propice à la liberté (la sienne) que l’accumulation du capital, puisqu’il incarne une puissance irrésistible contre laquelle finit toujours par abdiquer le pouvoir politique le plus obstiné.

L’inégalité des fortunes, rempart de la liberté

Fluente et insaisissable, la richesse mobilière est conçue comme le foyer d’une résistance inédite à l’oppression collective. La doctrine libérale en fait la garantie suprême des droits individuels. La transformation du mode de propriété, de la fortune immobilière à la richesse mobilière, résume l’histoire humaine. Au moins, Constant est cohérent avec lui-même : ayant démonétisé la souveraineté, il est logique qu’il veuille rendre la monnaie souveraine. Si aucun fondement éthique ne légitime le pouvoir, il revient à la richesse matérielle d’en fixer les limites indispensables aux garanties individuelles. Que l’argent-roi puisse être une cause d’oppression n’effleure guère sa pensée, puisque l’abus est toujours du côté de « l’autorité sociale » et jamais du côté des jouissances privées. Ce que montre Constant, c’est que le libéralisme politique se résout toujours en libéralisme économique. Si l’on récuse la souveraineté populaire, c’est toujours au bénéfice de la richesse privée et de la puissance des possédants. Dans le mouvement qui la conduit à congédier la démocratie, la doctrine sacralise sans états d’âme l’influence de l’argent.

Un robuste optimisme de l’individuel équilibre, chez Constant, son pessimisme invétéré du collectif. C’est pourquoi la liberté-influence, cristallisée dans la puissance financière, ne conforte la liberté-protection que pour mieux garantir la liberté-jouissance. En condamnant comme liberticide la maîtrise collective d’un destin commun, la doctrine érige en liberté suprême la jouissance de l’indépendance privée. C’est sans doute l’une des vérités ultimes du libéralisme moderne : signe infaillible de l’avènement de la modernité, l’accroissement indéfini du capital frappe d’inanité le principe même d’un pouvoir de la société sur elle-même. Si la sphère privée est le sanctuaire inviolable de la liberté, le seul pouvoir légitime est celui de la richesse particulière. Loin d’être un obstacle à la liberté, l’inégalité des fortunes en constitue alors le fondement. La seule souveraineté légitime est celle des possédants, et non celle du peuple, cette abstraction funeste. Et peu importe que la liberté des citoyens soit une coquille vide, puisque le sort commun se voit confié à l’effet, supposé bénéfique, de la jouissance des plus riches.

Bruno Guigue est normalien, énarque et analyste politique. Ses articles sont traduits en dix langues.

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