Dans le besoin, l’Arabie Saoudite trouve une amie – la Russie

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Loin des réactions à chaud et de l’emballement médiatique, pour en comprendre les enjeux, un regard sur le contexte géopolitique de l’affaire Khashoggi. Les effets catastrophiques potentiels d’une alliance pétrolière russo-saoudienne sur l’économie des USA sont-ils à relier à leur fuite en avant actuelle dans une frénésie de sanctions, voire de menaces nucléaires implicites ? Autre question : comment l’affaire du journaliste du Washington Post assassiné — Jamal Khashoggi, un ennemi de MBS — s’inscrit-elle dans ce rébus ?


Par M. K Bhadrakumar
Paru sur Indian Punchline sous le titre Saudi Arabia gets a friend in need – Russia


Il va sans dire que, dans l’histoire moderne, le pétrole a été le socle de la puissance militaire et de la vie économique. Le contrôle du pétrole a été une source-clé du pouvoir et de la politique pendant la Guerre froide. Il y avait même un plan top secret du gouvernement américain pour détruire l’industrie pétrolière du Moyen-Orient au cas où l’ex-Union soviétique en prendrait le contrôle. La CIA l’appelait la « politique du déni ». Il avait vu le jour en 1948, pendant le blocus de Berlin — il prévoyait de boucher les puits de pétrole, de détruire l’équipement et les stocks de carburant et de démanteler les raffineries et oléoducs, de sorte que l’URSS ne s’emparerait jamais des ressources pétrolières du Moyen-Orient.

Un analyste cité par Politico en a écrit : « L’histoire de ce complot top secret du gouvernement américain est un mélange sensationnel de nationalisme arabe, de grandes sociétés pétrolières et de CIA dans le bloc immobilier le plus riche en pétrole du monde. Fondamentalement, c’est l’histoire de l’importance croissante du pétrole du Moyen-Orient et de la soif précoce de contrôle de cette ressource par l’Occident. »

Par conséquent, l’interview accordée par le ministre saoudien de l’énergie Khaled al-Faleh à l’agence de presse russe TASS au moment précis où, à cause de l’affaire Jamal Khashoggi, l’alliance vieille de 70 ans entre les États-Unis et l’Arabie saoudite est au bord du précipice, a des allures d’histoire de cape et d’épée.

Quand l’héritage du président russe Vladimir Poutine sera inscrit dans l’histoire de son pays, sa percée dans les relations de la Russie avec l’Arabie saoudite comptera comme l’une de ses grandes réussites. Dans le contexte lugubre de la chute brutale des prix du pétrole à 20-30 dollars le baril de 2014 (contre 100 dollars auparavant), la Russie a commencé à tenter de se rapprocher de l’Arabie saoudite pour savoir comment remédier à cette situation apparemment désespérée qui avait fortement entamé les revenus pétroliers des deux superpuissances énergétiques. Le changement de donne est venu d’une réunion en Septembre 2016 à Hangzhou, en Chine, lorsque, en marge du sommet du G20, Poutine a rencontré celui qui allait devenir quelques mois plus tard, en juin 2017, le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane (MBS, comme on l’appelle communément).

C’était dans la phase finale de l’ère Barack Obama. Pour la Russie, 2016 avait été une année extrêmement difficile à cause des sanctions occidentales et de la chute brutale des revenus de l’exportation du pétrole. Pour la première fois, les Saoudiens subissaient également une « crise de trésorerie ». Poutine a travaillé sur cette convergence d’intérêts pour construire rapidement un partenariat stratégique entre la Russie et l’Arabie Saoudite, ce qui a permis aux deux superpuissances de stabiliser les prix du marché. (Le prix du pétrole estimé nécessaire au budget russe pour l’année est d’environ 53 dollars le baril. Le prix du pétrole se situe actuellement autour de 80 dollars le baril).

Entre-temps, l’axe russo-saoudien a pris la forme d’un forum institutionnel connu sous le nom d’OPEP +, qui devrait bientôt disposer d’un secrétariat à part entière en marge du secrétariat de l’OPEP à Vienne, et sera dirigé par la Russie. Les deux pays ont commencé prudemment par définir le niveau de production des pays producteurs de pétrole pour les six mois suivants, mais l’axe russo-saoudien a acquis depuis un tel élan que les deux pays envisagent déjà un accord à long terme, à durée indéterminée, pour affiner en permanence l’offre et la demande de pétrole et stabiliser les prix, afin de soutenir la croissance de l’économie mondiale.

La relation personnelle de Poutine avec MBS a joué un grand rôle dans tout cela. MBS s’est souvent rendu à Moscou et sa dernière visite, pour la cérémonie d’ouverture de la Coupe du Monde de la FIFA 2018, a été l’occasion d’une nouvelle rencontre avec Poutine. Le débat russo-saoudien a porté sur un cadre de coordination à long terme sur le marché du pétrole.

(Le prince héritier saoudien à Moscou pour la Coupe du monde de la FIFA 2018)

Il n’y a aucun doute sur le fait que l’Arabie saoudite et la Russie assurent le leadership des pays producteurs de pétrole et les aident à prendre des décisions consensuelles. Parallèlement, la coopération énergétique bilatérale russo-saoudienne est également partie sur un pied solide. Les deux pays ont des plans d’investissement dans le cadre du Russian Direct Investment Fund (Fonds russe d’investissement direct, RDIF). L’Arabie saoudite devrait prendre une participation importante dans le projet de GNL Yamal 2 de l’Arctique russe, avec des capitaux propres seulement inférieurs à ceux de Novatek. Ils sont en discussion sur des mécanismes d’échange dans des pays comme l’Inde. (Il est intéressant de noter qu’Al-Faleh entrevoit de bonnes perspectives pour l’implication des entreprises russes dans l’ambitieuse stratégie pétrolière en aval d’Aramco.)

Clairement, l’interview d’Al-Faleh pour l’agence de presse russe TASS a été programmée pour rappeler à la communauté internationale qu’il serait catastrophique d’isoler l’Arabie Saoudite à cause de l’affaire Khashoggi (au demeurant, le RDIF a publié le 20 octobre une déclaration dans laquelle il se félicitait des « mesures décisives » prises par les autorités saoudiennes dans l’affaire Khashoggi et affirmait son ferme soutien au projet phare du prince héritier, Vision 2030). Jusqu’à présent, les signaux de Moscou ont scrupuleusement évité toute critique ou censure de l’Arabie Saoudite, contrairement aux États-Unis et aux pays européens.

L’interview de TASS et la publication de sa transcription intégrale ont évidemment le sceau d’approbation du Kremlin. Dans le cadre des circonstances actuelles, elles expriment aussi explicitement que possible que la Russie n’a nullement l’intention de tourner le dos à l’Arabie Saoudite à la suite de l’affaire Khashoggi. On peut dire que la Russie pourrait même être partie prenante dans la préservation de la hiérarchie actuelle de la monarchie saoudienne. Comme je l’ai dit au début, « l’or noir » joue un grand rôle dans la géopolitique — et la dégradation des relations de la Russie avec l’Occident ne représente pas la fin de l’histoire.

Dans le contexte de l’accord historique entre Poutine et MBS à Hangzhou il y a deux ans (article Tenons compte de l’effet papillon de l’accord pétrolier entre Poutine et Salmane à Hangzhou, 7 septembre 2016, Asia Times), j’avais écrit :

« Un accord entre la Russie et l’OPEP a le potentiel de complètement transformer les alignements géopolitiques au Moyen-Orient. D’abord et avant tout, la Russie aspire à remplacer les États-Unis qui, depuis 70 ans, sont les principaux partenaires de l’Arabie Saoudite dans le domaine de l’énergie. Ce changement ne peut qu’avoir un impact sur le recyclage des pétrodollars, qui a toujours été un pilier solide du système financier occidental…. Washington fait face à la perspective désagréable d’une marginalisation stratégique au Moyen-Orient, à moins qu’elle puisse y opérer un retour en force. Mais, redoubler d’efforts au Moyen-Orient signifierait lever le pied sur leur rééquilibrage de l’Asie, ce qui serait également lourd de conséquences à long terme. »

Juste une réflexion : Est-ce une simple coïncidence si l’Occident attaque MBS aujourd’hui ? Toute l’attention se porte sur ce qui est arrivé à Jamal Khashoggi. Mais nous ne saurons peut-être jamais ce qui s’est réellement passé avant son horrible meurtre au consulat saoudien d’Istanbul. Peut-être MBS a-t-il été incité à passer à l’acte, tout comme Saddam Hussein avait été induit en erreur pour son invasion du Koweït, que Washington lui avait mensongèrement dit approuver ? Il n’y a pas de réponse évidente.

Le fait est que l’entente Poutine-MBS s’est transformée en une véritable alliance et qu’elle présente un grand potentiel pour redessiner les lignes de front entre l’Occident et la Russie. Poutine a clairement affirmé que la Russie abandonne ses transactions en dollars. Si la Russie et l’Arabie Saoudite commencent à commercer dans des devises autres que le dollar, ce sera un coup fatal pour le système bancaire occidental. (La Chine fait également pression sur l’Arabie Saoudite pour qu’elle négocie en yuans).

De plus, l’introduction en bourse de Saudi Aramco est en vue. (L’Arabie Saoudite estime que le marché des capitaux évaluera Aramco à quelque 2 billions de dollars, ce qui en fera la société cotée en bourse de la plus grande valeur au monde. Le ministre saoudien a révélé lors de l’entretien avec TASS que la cotation est attendue en 2021 ; de plus, il a laissé entendre que la Bourse de New York pourrait ne pas entrer dans la zone des places boursières envisagées par l’Arabie Saoudite. Il a souligné que l’introduction en bourse devra se faire dans une « juridiction sûre et amicale » – en allusion aux poursuites et demandes d’indemnisation des familles des victimes américaines des attentats du 11 septembre 2001 auprès de tribunaux des États-Unis.

Selon certaines informations, des préparatifs seraient en cours pour une visite de Poutine en Arabie Saoudite. Dans l’ensemble, ce qui émerge, c’est que la Russie se pose en amie au moment où l’Arabie Saoudite en a le plus besoin. Il est certain que le soutien russe apporte un grand « potentiel stratégique » au régime saoudien au moment où il est confronté à une crise existentielle – et en particulier à MBS.

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l’Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d’Asia Times, du Hindu et du Deccan Herald. Il est basé à New Delhi.

Traduction et note d’introduction Entelekheia

Bonus 1 : Extrait de l’interview du ministre de l’énergie saoudien (autrement dit, le Pontifex maximus du business mondial du pétrole) à Tass, « Je suis très optimiste sur la Russie. Je pense que le président Poutine et le gouvernement russe se concentrent sur le développement du pays pour le peuple, et qu’ils le font en travaillant avec la communauté du business. Vous avez un système de régulation accueillant, qui soutient l’entreprise privée. Mon seul problème est qu’à chaque fois que je vais en Russie, j’ai besoin d’un visa, de telle façon que je n’ai presque plus de place sur mon passeport. Mais je dis ça amicalement, parce que ça indique la fréquence de mes visites en Russie. Plus nous la voyons, plus nous l’apprécions. »

Bonus 2 : Sur le même sujet, Toutankhassad, Les Chroniques du grand jeu

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1 réponse

  1. 29 octobre 2018

    […] Dans le besoin, l’Arabie Saoudite trouve une amie – la Russie […]

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