Les USA et leurs alliés demandent la paix au Yémen. Mais quelle paix ?

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Une façon de prolonger une guerre consiste à demander publiquement la paix – ce qui satisfait l’opinion publique – mais à entraver les pourparlers en posant des conditions inacceptables à ses adversaires, puis à rejeter sur eux la responsabilité de l’inévitable échec des négociations. Est-ce la stratégie des USA avec le Yémen ?


Par Ahmed Abdulkareem
Paru sur MintPress sous le titre As US and Western Allies Suddenly Push Peace in Yemen, Can Their Endgame be Trusted?


De Sanaa, Mohammed Ali al-Houthi, chef du Comité suprême révolutionnaire d’Ansar Allah, s’est félicité des récentes déclarations du secrétaire américain à la Défense, James Mattis, qui a appelé à mettre un terme à la guerre menée par les Saoudiens qui dure depuis trois ans au Yémen. Dans un tweet, Al-Houthi a exhorté Mattis à annoncer la fin immédiate de la guerre, ainsi que du blocus de la coalition saoudienne qui a provoqué une famine dans l’un des pays les plus pauvres du monde.

Ansar Allah (les Houthis) du Yémen et ses alliés ont été réceptifs aux précédentes initiatives entamées pour mettre fin à la guerre, qui a tué des dizaines de milliers de civils. Al-Houthi a souligné mercredi que toute initiative serait la bienvenue tant qu’elle ne porterait pas atteinte à l’indépendance et à la souveraineté du Yémen.

Yaser al-Houri, secrétaire du Conseil politique suprême, la plus haute autorité politique de Sanaa, a déclaré à MintPress :

Nous nous félicitons de tout appel à la paix qui mettra fin à la guerre et nous traiterons de manière responsable tout pourparlers de paix à venir sous l’égide des Nations Unies. »

L’envoyé des Nations unies pour le Yémen, Martin Griffiths, a appelé mercredi toutes les parties concernées à s’engager de manière constructive dans les efforts des Nations unies pour reprendre les consultations politiques et convenir d’un cadre pour les négociations politiques. Les Nations Unies espèrent reprendre les pourparlers de paix au Yémen d’ici un mois.

L’appel de l’ONU arrive un jour après l’appel urgent de Mattis. Mattis a déclaré, lors d’une discussion mardi dernier à l’Institut américain pour la paix (USIP) à Washington, que l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis étaient prêts à des pourparlers :

Nous devons aller vers un effort de paix ici, et nous ne pouvons pas dire que nous allons le faire quelque part dans l’avenir. Nous devons le faire dans les 30 prochains jours. »

La ministre française de la Défense, Florence Parly, a également appelé mardi à la fin de la guerre au Yémen :

Il est plus que temps que cette guerre cesse et il est important aussi, c’est même la priorité de la France (…) que l’aide humanitaire puisse passer »

De nombreuses négociations antérieures entre Ansar Allah du Yémen et la coalition saoudienne, soutenue par les États-Unis et d’autres puissances occidentales, ont échoué, mais la nouvelle annonce donne espoir aux Yéménites de voir les États-Unis faire pression sur leurs alliés arabes du Golfe pour qu’ils acceptent d’arrêter leur campagne meurtrière de frappes aériennes au Yémen, qui vise souvent des civils.

Alors que les États-Unis appellent publiquement à la paix, la Coalition saoudienne soutenue par les États-Unis envoie des milliers de combattants à Hodeida

Bien que l’appel de Mattis ait été repris plus tard par le secrétaire d’État américain Mike Pompeo, qui a déclaré que le moment était venu de mettre fin aux hostilités, la coalition saoudienne a envoyé 10 000 nouvelles troupes, principalement des mercenaires soudanais, sur la côte de la mer Rouge, en vue d’une nouvelle offensive sur Hodeida qui devrait avoir lieu dans les prochains jours.

Une source yéménite alignée sur les Houthis a déclaré à MintPress que de récentes déclarations pourraient être un prélude à une nouvelle escalade à Hodeida, et confirmé que l’armée dispose de rapports de terrain selon lesquels la coalition prépare une offensive afin de prendre enfin le contrôle du port d’Hodeida dans les 30 prochains jours.

Les responsables houthis ont réagi aux nouvelles exhortations de Washington avec un espoir prudent, optimiste quant aux perspectives de paix, mais méfiant à l’égard des motifs réels du changement soudain de la politique américaine.

Mohammed al-Bakhiiti, membre du Conseil politique d’Ansar Allah, a commenté les récentes déclarations de responsables américains, affirmant que « la paix reviendra au Yémen si les États-Unis mettent fin à leur guerre contre le pays », ajoutant que « la seule solution à la crise, ce sont les négociations intra-yéménites et la non-ingérence de parties étrangères ».

Selon le ministre des Affaires étrangères du Yémen, Hesham Sharef à Sanaa, le fait que les États-Unis aient exprimé le désir d’une résolution politique par l’intermédiaire du Pentagone confirme que Washington continue de voir le Yémen d’un point de vue militaire : « Il n’y aurait pas eu de guerre au Yémen sans le soutien américain et britannique à l’Arabie Saoudite ».

Commentant le rôle potentiel des États-Unis dans le règlement du conflit au Yémen, une source de haut rang des Houthis a déclaré à MintPress : « Washington ne peut pas jouer le rôle de médiateur tant qu’elle participe à la campagne militaire contre le pays ».

Les Houthis refusent toute proposition de balkanisation

Au Yémen, les États-Unis ont choisi de soutenir la stratégie souvent pratiquée et rarement couronnée de succès qui consiste à diviser une nation en plusieurs enclaves en fonction des appartenances ethniques et politiques. Ce processus, connu sous le nom de balkanisation, a été mis en œuvre en Syrie, au Soudan et ailleurs, avec des résultats désastreux.

Mattis a déclaré mardi qu’il souhaitait qu’une résolution politique au Yémen comprenne une clause qui donnerait une autonomie locale aux Houthis, mais de nombreux partis yéménites, dont Ansar Allah, ont décrit ces remarques comme une ingérence et une violation de la souveraineté du Yémen.

Abdulmalik Al-Ajri, proche du leader d’Ansar Allah et membre du Bureau politique du mouvement, a répondu à Mattis : « Nous [Houthis], qui faisons partie de la composition nationale du peuple yéménite, sommes présents dans la plupart des régions du Yémen », ajoutant que « le point de vue de Mattis ne représente pas la vision d’Ansar Allah ni d’aucune autre force politique ».

Le ministère des Affaires étrangères du Yémen pour Ansar Allah, basé à Sanaa, la capitale du Yémen, a également critiqué les remarques de Mattis sur la nécessité d’établir une région semi-autonome au Yémen, disant que la solution proposée par Washington revenait à partitionner le pays.

La question des missiles balistiques

Dans ses récents commentaires, Mattis a également impliqué la nécessité de détruire le programme national de missiles balistiques du Yémen et de démilitariser la frontière entre le Yémen et l’Arabie Saoudite, des mesures fermement rejetée par la résistance du Yémen.

En réponse aux déclarations de Mattis, le ministre des Affaires étrangères du Yémen a déclaré que les Yéménites défendaient leur patrie et ne permettraient pas que leur souveraineté soit minée de quelque manière que ce soit. Il a ajouté :

Nos missiles sont destinés à assurer la sécurité du Yémen. Nous n’avons attaqué personne avant le début de l’agression militaire saoudienne. »

Le porte-parole officiel d’Ansar Allah, Mohammed Abdul Salam, a confirmé en juillet que l’arsenal national du Yémen, dont la qualité et la sophistication ne cessent de croître, est nécessaire pour la dissuasion, notamment les missiles balistiques. Il a ajouté qu’ils sont la propriété du peuple yéménite et qu’une fois qu’un règlement politique aura été trouvé, ils reviendront de droit à une armée représentant tous les Yéménites.

De hauts responsables du mouvement Houthi ont déclaré à MintPress que si un règlement politique était conclu, ces armes deviendraient la propriété d’une armée nationale représentant tous les Yéménites. Les responsables et les citoyens du Yémen considèrent le programme de missiles nationaux comme un élément essentiel de la défense nationale contre la coalition saoudienne, qui est équipée d’armes de pointe fournies par les États-Unis.

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Photo : Hodeida lors de l’offensive précedente, en juin 2018

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