Médias grand public sur Gaza : les Israéliens se font tuer, les Palestiniens ne font que ‘mourir’

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Par Darius Shahtahmasebi
Paru sur RT sous le titre Mainstream media on Gaza: Israelis get killed, but Palestinians merely ‘die’


Après un retour de bâton sur Twitter, le Guardian a été contraint d’amender un titre éhontément propagandiste qui cherchait à saper les droits fondamentaux des Palestiniens et à favoriser l’image des soldats israéliens.

« Nous restons indépendants sur le plan éditorial, notre journalisme est exempt de préjugés commerciaux et nos reportages sont ouverts et accessibles à tous », peut-on lire dans un pop-up du journal en ligne du Guardian UK lorsque l’on clique sur un article récent.

« Imaginez ce que nous pourrions continuer à accomplir avec le soutien d’un plus grand nombre d’entre vous. Ensemble, nous pouvons être une force pour le changement. » [Ce pop-up est destiné à demander des dons de lecteurs. Apparemment, le lectorat du Guardian s’est effondré au point que l’argent ne rentre plus dans les caisses par les voies habituelles, NdT].

Le texte sur lequel j’avais cliqué est un article récent intitulé « Huit morts dans une opération israélienne secrète à Gaza ». Selon le premier paragraphe, les forces israéliennes ont tué sept Palestiniens dans la bande de Gaza au cours d’un « raid secret apparemment bâclé et la fusillade qui s’est ensuivie ».

Ça semble assez simple, non ? Un jour comme les autres à Gaza, où Palestiniens et Israéliens se retrouvent sous le feu, avec un nombre de morts parmi les Palestiniens supérieur à celui des Israéliens.

Cependant, ce n’était pas le premier titre que le Guardian avait donné à cet article. Le titre original était « Un officier israélien tué lors d’un raid au cours duquel sept Palestiniens ont trouvé la mort. »

Voyez-vous, avant le changement du titre, l’officier israélien avait été « tué » pendant le raid, mais les Palestiniens étaient simplement morts. L’officier israélien avait été tué par des Palestiniens, mais les sept Palestiniens étaient morts de causes inconnues. Il s’agit d’un jeu intelligent mais évident sur les mots, où la mort des sept Palestiniens est annoncée sur le mode passif, alors que l’officier israélien est activement tué par un agresseur.

En réalité, la personne à l’origine de la violence est l’auteur du raid. Les Palestiniens qui y répondent ne sont pas, quelle que soit la façon dont on envisage le terme, les auteurs de la violence en question.

De plus, c’est l’officier israélien qui est mis en évidence par le titre, alors que les décès de moindre importance des Palestiniens sont notés comme annexes. Le Guardian explique dans le texte de son article que sept Palestiniens sont morts, mais l’identité de ces Palestiniens n’est pas donnée.

Si c’étaient des militants, pourquoi ne pas le dire ? S’ils ne comptaient pas parmi les militants, étaient-ils en fait des civils ? S’il s’agissait de civils, pourquoi l’officier israélien est-il mis en évidence en premier dans le titre, et non la tragédie des sept morts civiles ? Si c’étaient des militants, pourquoi leur attribue-t-on un statut inférieur à celui de l’officier israélien ? De fait, pour autant que nous le sachions, deux de ceux qui ont été tués (je veux dire, deux de ceux qui sont morts) étaient des commandants du Hamas. Les autres personnes décédées avaient entre 19 et 25 ans.

Bien sûr, le Guardian n’aura plus à se soucier de répondre à ces questions car il n’a pas perdu de temps pour changer son titre, après ce qui ne peut être décrit que comme une réponse furibarde sur Twitter. The Canary, une publication britannique, l’a décrit comme « un titre du Guardian sur la Palestine qui fait honte à tout le journalisme ».

On pourrait soutenir qu’il ne s’agit que d’un titre et que nous ne devrions pas perdre notre temps à nous chamailler sur les arcanes de la formulation des titres. Après tout, ce qui compte pour un article et son intégrité journalistique, c’est son contenu, non ?

Quiconque connaît un peu le journalisme et la propagande modernes sait que c’est faux. D’abord, selon une étude du Media Insight Project, une initiative de l’AP-NORC Center for Public Affairs Research et de l’American Press Institute, plus de la moitié des gens interrogés lisent seulement les titres et rien de plus.

Les effets de cette réalité vont bien au-delà d’une simple paresse intellectuelle de la population. Comme l’explique Maria Konnikova dans le New Yorker :

« Les psychologues savent depuis longtemps que les premières impressions sont celles qui comptent vraiment — ce que nous voyons, entendons, ressentons ou expérimentons lors de notre première rencontre avec quelque chose affecte la façon dont nous traitons le reste. Les articles de presse ne font pas exception. Et tout comme les gens peuvent gérer l’image qu’ils donnent aux autres en choisissant leur tenue vestimentaire, l’élaboration d’une manchette peut aussi modifier subtilement la perception du texte qui suit. En attirant l’attention sur certains détails ou faits, un titre peut affecter les connaissances existantes dans votre tête dans tel ou tel sens. Par son choix de formulation, un titre peut influencer votre état d’esprit pendant que vous lisez, de sorte que vous en retenez les détails qui coïncident avec ce que vous attendiez. »

Dans une série d’études, Ullrich Ecker, psychologue et expert en neurosciences cognitives à l’University of Western Australia, a plus ou moins confirmé ce triste état de fait. L’une des études d’Ecker a révélé que lorsqu’on rapproche des manchettes de photographies dans un article sur une affaire criminelle, si les manchettes divergent de la photo présentée, la perception de cette dernière en pâtit (c-à-d que, si le lecteur s’attend, d’après le titre, à voir une photo qui y correspond, il la perçoit mieux. Si la photo contredit le titre, il la perçoit moins bien – et ce, quel que soit le texte de l’article). Cela commence à vous sembler familier ?

Selon Konnikova, les conclusions d’Ecker montrent que la désinformation cause plus de dommages lorsqu’elle est subtile que lorsqu’elle est flagrante.

On peut trouver toutes sortes de défauts à des publications simplistes de droite comme Fox News, mais ses mensonges flagrants en font moins une menace, à mon sens, que des journaux comme le Guardian qui se présentent comme « indépendants » et « dénués de biais commerciaux », mais qui déploient des techniques plus subtiles pour non seulement s’aligner sur les versions officielles, mais soutenir gratuitement la communication d’États comme Israël, qui contrevient régulièrement au Droit international.

Ne nous y trompons pas, les rédacteurs du Guardian savaient ce qu’ils faisaient lorsqu’ils ont publié ce titre. Ce n’était pas un hasard. Il s’agit d’une stratégie éprouvée dans laquelle les médias occidentaux présentent les agresseurs dans un conflit comme des acteurs passifs et innocents — à condition que les acteurs en question soient les États-Unis, le Royaume-Uni ou leurs proches alliés.

Par exemple, une attaque menée en mars 2017 par les forces américaines à Mossoul, en Irak, a massacré plus de 200 civils au cours d’un seul bombardement. Cette attaque a eu lieu principalement parce que Donald Trump avait assoupli les restrictions sur les frappes aériennes de l’ère Obama, ce qui signifiait que même les commandants irakiens pouvaient demander des frappes aériennes sans supervision. Le résultat de cette politique a été, bien sûr, des morts et la destruction pure et simple, avec plus de 9 000 civils tués dans la seule Mossoul.

Cependant, le bombardement américain de mars dernier a été présenté par les médias de la manière la plus favorable possible pour les États-Unis et leurs alliés. Comme l’a noté Ben Norton de FAIR (Fairness and Accuracy In Reporting, Justesse et précision dans le reportage), ABC News a fait la manchette suivante « Les USA examinent les frappes correspondant au site où 200 civils irakiens sont censément morts ». Le LA Times a publié « Les USA admettent des frappes à Mossoul, où plus de 200 civils irakiens sont morts ». France 24 s’est contentée de « La Coalition dirigée par les États-Unis confirme des frappes sur le site de Mossoul où des civils sont morts. » Le meilleur, bien sûr, a été le New York Times, qui a réussi à concocter le titre suivant : « Les États-Unis concèdent avoir joué un rôle dans la mort d’Irakiens. » Rappelez-vous, ce sont ces mêmes États-Unis qui avaient « joué un rôle » dans plus d’un million de « morts irakiens », mais c’est un sujet pour un autre article.

A l’inverse, si des auteurs allégués de violences se trouvent parmi la poignée de pays considérés comme ennemis de la société occidentale par les médias grand public (par exemple l’Iran, la Syrie, la Russie ou la Corée du Nord), ils sont dépeints comme dangereux et sanguinaires, sans logique ni contexte pour leurs actions. Ces pays « pilonnent » leurs victimes, par exemple. Même lorsque les actes allégués ne peuvent être prouvés, par exemple des attaques à l’arme chimique hautement discutables qui sont immédiatement imputées au gouvernement syrien sans preuves de son implication, le président syrien est condamné par tous les médias occidentaux dans les termes les plus extrêmes.

Voyez-vous, les victimes des attaques menées par les États-Unis, le Royaume-Uni, et leurs alliés et laquais comme Israël ne sont pas tués, ils meurent simplement sur les lieux. Au pire, ils étaient sur la trajectoire des « bombes magiques de la liberté » que nous et nos alliés larguons dans tout le Moyen-Orient depuis des années. Mais les victimes censément tuées par des pays ciblés par un changement de régime, pour leur part, ont été tragiquement assassinées par des forces brutales. Les djihadistes notoirement affiliés à Al-Qaïda qui luttent contre ces forces sont de simples rebelles qui combattent pour la liberté, mais les militants qui luttent contre les forces du gouvernement à Gaza ou au Yémen sont des terroristes qui tuent de nobles soldats israéliens, et qui ne meurent que par accident.

Tant que nous y sommes, une mention honorable doit bien sûr être attribuée au New York Times, qui a un jour estimé qu’il était justifié de décrire le sort d’une jeune Yéménite dont toute la famille avait été anéantie lors d’une attaque aérienne saoudienne avec cette manchette : « Une jeune Yéménite est la seule survivante après qu’une frappe ait détruit sa maison. » Dieu merci, elle n’a fait que détruire sa maison, car les frappes aériennes sont connues pour faire bien pire si elles appartiennent à un État adversaire.

C’est de la propagande éhontée, pure et simple. Le Guardian était autrefois présenté comme un fleuron de l’intégrité journalistique, mais il a depuis longtemps renoncé à ce statut et décidé de faire tout son possible pour répercuter les sons de cloche qui bénéficient, par exemple, à la dictature saoudienne.

Malgré cela, le fait que le Guardian ait modifié son titre et supprimé son tweet original peut encore être considéré comme une mini-victoire. Bien que je ne m’attende pas à ce que ceux d’entre nous qui avons protesté puissions conserver nos comptes Twitter encore longtemps, le résultat final en valait la peine et j’espère que plus de gens pourront continuer à s’exprimer dans notre lutte contre les biais médiatiques favorables à la bellicosité des élites occidentales.

Traduction Entelekheia
Photo extraite d’une vidéo Youtube : Gaza sous les bombes d’Israël

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