Brexit : Theresa May a mené son pays dans une impasse

Par John Laughland
Paru sur RT sous le titre Dead end: UK’s Theresa May has led her party & country into an impasse


Le Premier ministre britannique Theresa May est une politicienne qui s’accroche au pouvoir malgré les défaites. Même si elle a survécu à un vote de défiance tenu cette semaine au sein de son propre Parti conservateur, cela a aussi été une sorte de défaite.

Elle a obtenu de hautes fonctions (ministre de l’Intérieur) grâce à David Cameron, qui n’avait pas réussi à obtenir une majorité au Parlement lors des élections de 2010, malgré le fait que les travaillistes avaient détenu le pouvoir depuis 1997 et que le premier ministre travailliste sortant, Gordon Brown, était profondément impopulaire. Cameron a dû gouverner en coalition avec le parti des Libéraux-démocrates.

Theresa May est ensuite devenue Premier ministre en 2016, après que Cameron ait démissionné dans le sillage de sa défaite du référendum sur le Brexit.  Elle et Cameron avaient fait campagne pour le Remain.

Elle a ensuite mené son parti à des élections catastrophiques en 2017, au cours desquelles les conservateurs ont perdu la majorité de 20 sièges qu’ils avaient remportée en 2015. Il leur manquait neuf sièges pour retrouver la majorité. Et ce, malgré le fait que les conservateurs étaient confrontés à une opposition travailliste plongée dans des guerres intestines, avec un nouveau chef (Jeremy Corbyn) que beaucoup avaient cru inéligible. Depuis l’année dernière, May ne s’est accroché au pouvoir que grâce au soutien des Unionistes de l’Ulster.  Sans eux, elle ne pourrait pas gouverner. *

La dernière élection de Theresa May, celle du 12 décembre dernier par ses confrères députés conservateurs, a également été une sorte de défaite.  C’est vrai, elle a gagné par deux tiers : 200 voix pour elle, 117 contre.  Mais sur les 200 votes, il y avait plus de 150 députés qui appartiennent au gouvernement, que ce soit comme ministres, sous-ministres ou secrétaires parlementaires privés. Ces gens doivent voter pour le gouvernement, existant ou ils perdent leur emploi ou du moins toute chance d’avancement.  Autrement dit, plus de la moitié des députés conservateurs d’arrière-ban ont voté contre May.

En outre, sa réélection à la tête du parti n’a répondu à aucune des questions qui avaient conduit au vote en premier lieu, en particulier que faire, étant donné qu’il n’y a pas de majorité à la Chambre des communes pour l’accord qu’elle a conclu avec l’UE. En fait, il n’y a de majorité à la Chambre des communes pour aucune option. Elle a mené son parti et son pays dans une impasse.

Sa seule tactique est de faire de cette faiblesse une force : comme Madame de Pompadour, Theresa May dit que c’est soit elle, soit le chaos. Malheureusement, sa tactique consistant à tenter de transformer la défaite en victoire a finalement créé les conditions de la défaite. C’était inévitable.

En effet, l’accord qu’elle a négocié avec l’UE crée précisément les conditions qui garantissent que son objectif d’accord de libre-échange avec l’UE, énoncé pour la première fois en janvier 2017 et réitéré à de nombreuses reprises par la suite, ne pourra pas être atteint. Selon les termes de l’accord — qui n’est en fait qu’un accord pour poursuivre les négociations — la Grande-Bretagne et l’UE chercheront à signer un accord de libre-échange d’ici la fin de la période de transition, en 2020.  Mais la fameuse « clause de sauvegarde » sur la frontière irlandaise garantit que l’UE n’a aucun intérêt à accepter quoi que ce soit. **

S’il n’y a pas d’accord de libre-échange d’ici la fin de 2020, selon les termes de l’accord qu’elle a négocié en novembre, l’ensemble du Royaume-Uni restera dans l’union douanière européenne. Il ne pourra pas le quitter tant qu’un nouvel accord n’aura pas été conclu. La Grande-Bretagne se trouvera donc dans une position de faiblesse unique et l’UE a tout intérêt à l’y maintenir.

Londres devra accéder à une longue liste de demandes individuelles des États membres de l’UE — des Français pour la pêche, des Espagnols pour Gibraltar, etc, pour préserver sa « clause de sauvegarde ». Il est plus difficile de quitter la « clause de sauvegarde » que quitter l’UE, et l’accord de May est donc la plus longue note de suicide de l’histoire.

Le fait est que la Grande-Bretagne et l’UE négocient depuis deux ans avec des objectifs radicalement différents. Theresa May ne semble pas s’en être rendu compte. Londres essayait de profiter des avantages de l’adhésion à l’UE (un accord de libre-échange) sans en assumer les coûts ; Bruxelles était déterminée à montrer qu’il n’est pas possible d’en bénéficier sans payer. Londres voulait prospérer en dehors de l’UE, Bruxelles est déterminée à montrer qu’on ne peut pas prospérer en dehors de l’UE, de peur que d’autres États membres de l’UE commencent à suivre la Grande-Bretagne.

La stratégie de l’UE a donc consisté à créer une situation intenable en Grande-Bretagne, avec l’objectif ouvertement admis d’amener les Britanniques, d’une manière ou d’une autre, à revenir sur le Brexit. Il ne s’agit là que d’une variante de la tactique que l’UE a déployée à maintes reprises par le passé lorsqu’elle a perdu d’autres référendums — au Danemark en 1992, en Irlande en 2001 et 2008, en France et aux Pays-Bas en 2005, et aux Pays-Bas de nouveau en 2016 (dans un vote référendaire sur un accord avec l’Ukraine qui a été largement considéré comme portant sur l’UE en général).

A chacune de ces occasions, l’UE a simplement décidé d’ignorer le vote ; soit elle a poursuivi la ratification dans d’autres États pour que les pays en question soient obligés de voter une deuxième fois (le Danemark et l’Irlande), soit la même législation a été adoptée par la classe politique dans leurs parlements nationaux respectifs (la France et les Pays-Bas) contre la volonté du peuple. La même chose est en train de se produire contre la Grande-Bretagne, et nous assistons à présent, en temps réel, à une sixième tentative d’étranglement de la démocratie.

En jouant la montre, le Premier ministre May espère que son accord sera accepté comme seul moyen d’empêcher l’absence d’accord de libre-échange avec l’UE ou à l’inverse, l’absence d’un Brexit. C’est pourquoi il est essentiel que les députés adoptent la logique opposée à la sienne et votent pour qu’il n’y ait pas d’accord. ***

John Laughland, docteur en philosophie de l’Université d’Oxford, est historien et spécialiste des affaires internationales.

Traduction Entelekheia

Notes de la traduction :

*Unionistes, ou DUP : parti fondamentaliste protestant connu pour ses attaques physiques, y compris des assassinats et des tortures contre les catholiques d’Irlande.

**La « clause de sauvegarde » sur la frontière irlandaise, une concoction labyrinthique de May destinée à éviter l’instauration d’une frontière « dure » entre l’Irlande du Nord (qui appartient au Royaume-Uni) et l’Irlande du Sud (indépendante et désireuse de rester dans l’UE) est au centre des débats au Royaume-Uni, et a valu à May une véritable levée de boucliers de la part des Brexiters. Aucune solution simple, comme par exemple celle qui régit les relations douanières entre l’UE et la Suisse (qui, comme chacun sait, n’en fait pas partie), ne lui est apparemment venue à l’esprit, peut-être parce qu’elle serait contre-productive dans le cadre de sa vraie mission : le sabotage du Brexit, de façon à garder le Royaume-Uni dans l’UE – après tout, dès 2016, dans une conversation fuitée publiée par le Guardian, elle exprimait de très sérieux doutes sur le Brexit et souhaitait le maintien du Royaume-Uni dans l’UE, et on voit mal ce qui, depuis, aurait pu la faire changer d’avis. Quoi qu’il en soit, c’est probablement la raison pour laquelle Jean-Claude Juncker, dans un rare moment de lucidité, l’a récemment traitée de « nébuleuse ».

*** Et que le Royaume-Uni ne cède pas au chantage et par conséquent, sorte de l’UE sans accord préalable avec elle. C’est l’option « Hard Brexit ».

1 réponse

  1. 17 décembre 2018

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