Les USA annoncent leur retrait de Syrie : le contexte

Étant donnée la féroce guerre intestine que se livrent les différentes entités étatiques aux USA – la Maison-Blanche, le Département d’État, les dix-sept agences de renseignement, le Pentagone, le Congrès, etc – au point qu’il est impossible de déterminer qui tient les commandes du pays, l’annonce par Trump du retrait « immédiat » des troupes américaines de Syrie peut bien sûr être démentie dans les jours, voire les heures qui viennent. En attendant les futurs développements, voici le contexte immédiat de la décision de Trump.


Par M.K. Bhadrakumar
Paru sur Indian Punchline sous le titre There’s no quick fix to US-Turkish tensions


Le bras de fer entre le président américain Donald Trump et son homologue turc Recep Erdogan prend une tournure de plus en plus bizarre. Trump s’imagine être le négociateur ultime. Mais il sous-estime le rusé leader turc, qui a peut-être un coup d’avance sur lui.

Il y a quelques jours, le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu a déclassifié une conversation entre Trump et Erdogan tenue en marge du dernier sommet du G20 en Argentine, avec une révélation selon laquelle le président des USA avait assuré au dirigeant turc que son administration « travaille à l’extradition de Gulen et d’autres personnes ». C’était de la dynamite. Le prédicateur islamique Fetullah Gulen, qui vit en exil en Pennsylvanie depuis deux décennies, est l’ennemi juré d’Erdogan et Ankara veut désespérément le capturer et le faire parler.

Selon Erdogan, Gulen est à l’origine de la tentative de coup d’État de 2016 pour le renverser. Par ailleurs, Gulen est perçu comme un « atout » par la CIA, qui le considère comme un potentiel gourou idéologique pour une démocratisation du Moyen-Orient musulman par l’islamisme « modéré ». Ainsi, sacrifier Gulen serait une concession majeure de la part de l’establishment politique et de sécurité américain — bien que Trump lui-même ait gardé ses distances avec lui.

Si Trump fait une aussi grande concession, il doit y avoir des contreparties. Dans ce cas, Trump s’attend probablement à ce que la Turquie lève le pied dans l’affaire Jamal Khashoggi — bien que le président Trump maintienne qu’il n’attend pas cette contrepartie d’Erdogan. Cependant, deux jours après la révélation turque de l’échange Trump-Erdogan concernant Gulen, Washington a fait marche arrière. Un responsable américain aurait déclaré aux médias : « Lors de sa rencontre avec le président Erdogan au G20, le président n’a pas promis d’extrader Fetullah Gulen ». Il n’a pas précisé ce qui s’est passé exactement entre les deux présidents lorsqu’ils se sont entretenus en Argentine. (VOA)

Une possibilité est que le président des USA, une personne devenue terriblement distraite à force de lutter contre des feux de brousse autour de lui, était incohérent et qu’Erdogan ait tiré des conclusions erronées de ses propos. Une deuxième possibilité est que les Turcs aient réussi à soutirer à Trump l’engagement d’extrader Gulen. Une troisième possibilité est que Trump ait réalisé qu’il ne peut tout simplement pas extrader quelqu’un qui détient un visa de résident aux États-Unis (une Green card), qui dans ce cas a de plus été parrainé par des hauts fonctionnaires de la CIA. Une quatrième possibilité est que les agences américaines de sécurité aient bloqué les négociations, puisqu’elles tiennent Gulen pour un agent de grande qualité pour de futurs projets au Moyen-Orient. Enfin, peut-être que Trump négocie, tout simplement, parce qu’il n’y a pas encore de signe perceptible de volonté turque d’enterrer la hache de guerre à propos du meurtre de Kahshoggi. Ou, bien sûr, il pourrait s’agir d’une combinaison de tous ces facteurs.

Entre-temps, un autre front — la Syrie — est également devenu « cinétique ». Ici, Erdogan joue au poker. Personne ne sait à quel point sa main est forte ou quel pourrait être son jeu. Les efforts qu’il a déployés jusqu’à présent pour amener le Pentagone à rompre les liens avec les Kurdes syriens n’ont donné aucun résultat. Le Pentagone ajoute en fait de nouvelles couches à l’alliance avec les Kurdes en créant des postes d’observation à la frontière turque (pour protéger les Kurdes de l’armée turque) et en formant une milice kurde forte de 40000 hommes qui agira sur le terrain comme force par procuration des Américains.

Erdogan n’a donc d’autre choix que de recourir à la « diplomatie coercitive ». Il a maintenant menacé d’attaquer les Kurdes. Les opérations peuvent commencer « à tout moment ». De plus, l’accord Gulen-Khashoggi entre Trump et Erdogan — même s’il en existe un — ne couvrira toujours pas la Syrie, où la Turquie a des considérations majeures liées à un impact direct sur sa sécurité nationale, son intégrité territoriale et même son unité, et où la marge de manœuvre pour des compromis est pratiquement inexistante. Le fait est que le Pentagone ne peut tout simplement pas non plus se passer de ses forces par procuration kurdes. Car, en l’absence d’un allié local, la présence militaire américaine en Syrie devient intenable — et le Pentagone s’obstine à occuper indéfiniment un tiers de la Syrie, et à vouloir progressivement créer un Kurdistan contigu le long de la frontière avec la Turquie, qui relierait à terme les cantons kurdes à la côte est de la Méditerranée.

Cette contradiction est virtuellement inconciliable. Le fait est que les États-Unis espèrent avoir un poids dans les négociations lors d’un éventuel règlement syrien, rapidement réduire l’influence iranienne en Syrie et expulser les bases russes à moyen terme. Une dépêche fascinante parue dans le Washington Post, intitulée La guerre cachée de l’Amérique en Syrie, l’expose. Et à cette fin, leur alliance avec la milice kurde est indispensable.

Il est clair que ces plans américains allaient être remis en question tôt ou tard, car il y a une convergence russo-turco-iranienne sur la nécessité de voir les États-Unis quitter la Syrie. C’est la façon dont cette convergence se traduit par des actions concrètes sur le terrain qui doit être observée. Les Kurdes syriens affirment que la Russie incite la Turquie à lancer des opérations dans les territoires sous contrôle américain à l’est de l’Euphrate. D’autre part, l’influent quotidien russe Nezavisimaya Gazeta a été cité par l’agence de presse Tass pour avoir rapporté lundi que Moscou change aussi de vitesse en Syrie. L’article indique que « le bras de fer russo-américaine en Syrie s’intensifie » et que les forces russes prennent des mesures visant à « forcer les unités américaines à quitter le territoire syrien par des moyens non militaires ». (TASS)

Sur le plan diplomatique, il est évident que les efforts de Washington pour séparer la Turquie de ses alliés russes et iraniens en incitant Erdogan à parvenir à un accord sur la présence à long terme des États-Unis en Syrie ont échoué. En fait, les ministres des Affaires étrangères de Russie, de Turquie et d’Iran se sont réunis hier à Genève pour annoncer la formation d’un conseil intra-syrien chargé de préparer une nouvelle constitution pour le pays. Cela signifie que les rumeurs des Américains selon lesquelles le processus d’Astana sur la Syrie est mort sont grandement exagérées.

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l’Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d’Asia Times, du Hindu et du Deccan Herald. Il est basé à New Delhi.

Traduction Entelekheia
Carte South Front : situation militaire en Syrie en date du 19 décembre 2018 (Détail). La carte en entier est ici.

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