Soit l’UE abandonne le néolibéralisme, soit ses peuples abandonneront l’UE

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Par John Wight
Paru sur RT sous le titre Either the EU ditches neoliberalism or its people will ditch the EU


Nous vivons dans un monde façonné par Washington, et à l’approche de 2019, les désastreuses conséquences de cet état de fait sont malheureusement de plus en plus évidentes.

En 1948, le mandarin George Kennan du Département d’État américain — l’homme à qui nous devons la politique d’endiguement vis-à-vis de l’Union soviétique à la fin de la Seconde Guerre mondiale – avait crûment exposé les orientations de la politique étrangère américaine de l’après-guerre :

« Nous détenons environ 50% de la richesse mondiale, mais seulement 6,3% de la population mondiale… Notre véritable tâche dans la période à venir est de concevoir un modèle de relations internationales qui nous permettront de maintenir cette disparité. Pour ce faire, nous devrons abandonner toute sentimentalité et toute rêverie éveillée… Nous allons devoir appliquer des concepts de pouvoir brut. »

Le « modèle de relations » préconisé par Kennan est incarné par la panoplie d’institutions internationales qui ont gouverné notre monde et dominé l’architecture économique, géopolitique et militaire de la planète au cours des sept décennies suivantes.

La Banque mondiale et le FMI sont nés de la Conférence de Bretton Woods en 1944, en même temps que l’instauration du dollar en tant que principale monnaie de réserve internationale.

La loi de 1947 sur la sécurité nationale de l’administration Truman a donné naissance à un complexe militaro-industriel américain qui mariait l’économie du pays à ce qui était destiné à devenir et à demeurer un vaste appareil de sécurité et de renseignement.

L’OTAN, un instrument de la puissance impériale américaine, a été créée en 1949, l’année qui a suivi le lancement du Plan Marshall (le programme de reconstruction européen), dont l’objectif était de créer des marchés et une demande en Europe pour les exportations américaines ; à la sortie de la guerre, les USA étaient devenus une nation hégémonique et créancière sans égale.  Un plan similaire a également été mis en œuvre pour reconstruire l’économie japonaise sur les mêmes bases.

Si nous nous y arrêtons quelques secondes, il faut bien considérer la réflexion prospective des décideurs politiques américains comme remarquable : en effet, ils s’étaient lancés dans un plan qui visait non seulement à intervenir dans la reprise économique et industrielle de leurs deux ennemis vaincus, l’Allemagne et le Japon, immédiatement après la guerre, mais à les transformer en puissances économiques régionales.

Le fait de subventionner la reprise de l’Europe d’après-guerre n’était pas seulement d’une immense importance économique pour Washington, mais aussi d’une importance stratégique vitale pour stopper l’influence soviétique en Europe. Immédiatement après la guerre, cette influence était portée par l’Armée rouge, qui avait joué un rôle déterminant dans la libération du continent, et renforcée par les mouvements de résistance de toute l’Europe occupée, où les partisans communistes avaient été des plus importants.

Une partie de l’argent du Plan Marshall — au total quelque 12 milliards de dollars (plus de 100 milliards de dollars aujourd’hui) sur quatre ans, entre 1948 et 1952 — avait été détournée pour financer diverses opérations secrètes de la CIA conçues pour pénétrer et subvertir les gouvernements et partis politiques qui penchaient pour des idées socialistes et communistes.

Dans leur ouvrage titanesque The Untold History of the United States, [traduit en français dans une version tronquée intitulée Les Crimes cachés des Présidents (éd. Saint-Simon), NdT] les co-auteurs Peter Kuznick et Oliver Stone révèlent que l’une de ces opérations consistait à « soutenir une armée de guérilla en Ukraine appelée Nightingale, qui avait été créée par la Wehrmacht au printemps 1941 avec l’aide de Stephan Bandera, chef de la frange radicale OUN-B de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN). L’année suivante, Mikola Lebed fondait la branche terroriste de l’organisation, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne… composée d’Ukrainiens ultranationalistes, y compris des collaborateurs des nazis. »

Étant donné le rôle néfaste de Washington et de ses alliés dans la renaissance actuelle de l’ultra-nationalisme en Ukraine, le dicton de Marx — « L’histoire se répète, tout d’abord comme une tragédie, après comme une farce. » — vient immédiatement à l’esprit.

En 1951, une autre institution avait été créée dans le but d’atteindre les objectifs économiques et stratégiques des États-Unis, la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), première incarnation de l’Union européenne actuelle. C’est vrai : l’ébauche originelle de l’UE était un triomphe non pas de la diplomatie européenne, mais de la diplomatie américaine.

Dans son livre de 2011, ‘Le Minotaure planétaire’, l’économiste Yanis Varoufakis écrit :

« On enseigne à ceux qui étudient l’intégration européenne que l’Union européenne a vu le jour sous la forme de la CECA. Ce qu’ils sont moins susceptibles d’apprendre, c’est le secret bien gardé du rôle des États-Unis, qui ont exercé toute sortes de pressions pour pousser les Européens à la mettre en oeuvre… En effet, il est indiscutable que sans la main des États-Unis pour en guider la création, la CECA ne se serait pas matérialisée. »

Il continue :

« Il y avait un politicien lucide sur le sujet : Le général Charles de Gaulle, futur président de la France… Lors de la création de la CECA, de Gaulle l’a dénoncée au motif qu’elle créait une Europe unie sous la forme d’un cartel restrictif et, surtout, que c’était une création américaine, sous influence de Washington. »

L’influence de Washington sur l’Union européenne se poursuit à ce jour. Le modèle économique qui sous-tend ce bloc économique criblé de crises et de plus en plus politicien, le néolibéralisme, est avant tout un modèle Made in the USA.

Depuis ses débuts, au milieu des années 1970, il a servi de boussole de la pensée économique occidentale. Dès avant son adoption comme base économique des États-Unis et du Royaume-Uni au début des années 1980, le néolibéralisme a fonctionné aux côtés de la puissance militaire de Washington et de ses pseudo-valeurs culturelles, dans le cadre d’une architecture impérialiste à laquelle les élites européennes ont souscrit comme disciples à part entière, consciemment ou non.

De Gaulle, comme déjà mentionné, n’a pas hésité à dire que la principale menace pour l’indépendance et la sécurité européennes résidait à Washington et non à Moscou. Il s’était fait le champion d’une « Europe des nations » après la Seconde Guerre mondiale, et non d’institutions supranationales créées dans le but premier de servir les intérêts économiques et stratégiques des États-Unis. Comme il l’a déclaré : « l’Europe, depuis l’Atlantique jusqu’à l’Oural, c’est l’Europe, c’est toute l’Europe, qui décidera du destin du monde ! » La grande crainte de De Gaulle était une « Europe des Américains », ce qui s’est malheureusement produit avec l’établissement du néolibéralisme comme fondement économique de l’intégration européenne,environ trois décennies plus tard.

De Gaulle avait une opinion négative du Royaume-Uni dans l’après-guerre, parce qu’il considérait Londres comme une force par procuration de Washington. C’est ce point de vue qui s’était imposé dans les milieux politiques français après la débâcle connue sous le nom de crise de Suez, lorsqu’en 1956, les Français et les Britanniques ont conclu un pacte militaire malheureux avec Israël pour prendre le contrôle du canal de Suez et renverser le président nationaliste arabe d’Égypte Gamal Abdel Nasser.

Le président Eisenhower avait contraint les Britanniques à une retraite humiliante, les menaçant d’une série de mesures punitives qui ne laissaient aucun doute sur la place de Londres dans la relation dite « spéciale » entre les USA et le Royaume-Uni. Les Français, qui souhaitaient poursuivre l’opération de Suez, avaient été écœurés par la lâcheté londonienne face à Eisenhower.

En 1958, deux ans après la débâcle de Suez, De Gaulle entrait à l’Élysée comme président français.

Par la suite, l’humiliation de Suez, encore présente, le poussait à affirmer l’indépendance du pays vis-à-vis de Washington, en opposition à la soumission de la Grande-Bretagne. Le dirigeant français a retiré la France du commandement intégré de l’OTAN et bloqué à deux reprises l’entrée de la Grande-Bretagne dans la Communauté économique européenne (CEE) — l’incarnation précédente de l’UE actuelle — au motif que Londres serait un cheval de Troie américain si elle y était admise.

Compte tenu de cette histoire, il y a une délicieuse ironie dans le fait que le pays responsable de l’injection du poison du néolibéralisme dans l’UE — le Royaume-Uni sous la direction de la fanatique Margaret Thatcher — est actuellement englué dans une procédure de divorce houleuse avec le bloc.

Dans sa forme actuelle, l’UE est une prison de nations enfermées dans une camisole de force néolibérale et une monnaie unique. Non seulement elle ne peut pas survivre sur cette base, mais elle ne le mérite pas. En fin de compte, soit l’establishment politique de l’UE se dissocie de Washington — quoi qu’en dise l’administration Trump — soit ses peuples se dissocieront de lui et des siens.

Dans l’état actuel des choses, la deuxième option est de loin la plus vraisemblable.

Traduction Entelekheia

Note de la traduction : les anglophones trouveront une impeccable analyse historique des menées américaines pour dominer l’Europe après la Deuxième Guerre mondiale ici : How did Europe become an American turf, par le professeur Bertrand M. Roehner (Jussieu).

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