Les Gilets jaunes, la bataille du budget italien & le silence des syndicats

Les protestataires français sont furieux contre Macron pendant que Rome se bat avec Bruxelles à propos de son budget. Spannaus explique pourquoi les syndicats ne se saisissent pas de ce moment.


Par Andrew Spannaus
Paru sur Consortium News sous le titre Yellow Vests, Italian Budget Battles & Silent Labor Unions


Du point de vue de l’Union européenne, les niveaux historiques de troubles sociaux auxquels le président français Emmanuel Macron, l’un de ses principaux champions, est confronté ont émergé à un moment délicat dans ses relations avec l’Italie.

Depuis la mi-septembre, la Commission européenne, l’organe exécutif de l’UE, se bat avec l’Italie à propos de son budget. Le gouvernement populiste de Rome — dirigé par le Mouvement Cinq étoiles (M5S) et la Ligue — a décidé de stimuler l’économie en donnant de l’argent aux pauvres, en réduisant les impôts et en augmentant les investissements publics.

Avec l’aide des marchés financiers qui pénalisent les obligations d’État italiennes, la Commission menace l’Italie d’une « procédure pour déficit excessif » si elle ne réduit pas ses dépenses et ne reprend pas de mesures visant à équilibrer son budget. En théorie, cette politique d’austérité rendra le pays plus stable et plus efficace. Mais les dix dernières années ont démontré que la réduction du budget et l’augmentation des impôts ont déprimé l’activité économique, ce qui a eu pour effet d’appauvrir la population. Les nouveaux dirigeants politiques italiens sont déterminés à démontrer qu’ils peuvent briser la résistance de l’UE à une stimulation publique de l’économie.

Les protestations françaises des Gilets jaunes sont arrivées juste à temps pour alléger la pression sur les Italiens, ce qui a permis aux dirigeants de la M5S et de la Ligue de souligner l’hypocrisie qui consiste à laisser la France afficher un déficit budgétaire de plus de 3 %, tout en poussant l’Italie à passer sous la barre des 1,5 %. « Si les règles de déficit/PIB s’appliquent à l’Italie, j’espère qu’elles s’appliqueront également à Macron », a déclaré le vice-président du conseil des ministres italien Luigi Di Maio le 11 décembre dernier, selon Reuters.

La réponse des partisans de l’austérité en Italie et de la Commission européenne est que l’Italie a une dette publique plus importante et bénéficie d’une moindre confiance du marché.

L’UE tente de maintenir son cap

Néanmoins, la Commission européenne a fait preuve d’un peu de souplesse cette semaine en acceptant provisoirement un déficit budgétaire légèrement supérieur à 2 %. Les Italiens ont également cédé du terrain en réduisant les investissements et les fonds alloués à leurs projets-phares de réduction de la pauvreté et d’aides aux retraités. Ainsi, la Commission européenne lutte toujours pour défendre sa ligne d’orthodoxie budgétaire, mais craint de déclencher une rébellion incontrôlable.

Où sont les syndicats ?

En France, le taux d’affiliation syndicale est très faible, mais les syndicats y détiennent encore un pouvoir considérable dans la négociation collective et ont démontré leur capacité à paralyser le pays, parfois plus qu’en Italie, où le taux d’affiliation est beaucoup plus élevé.  Les syndicats français, cependant, ne semblent pas s’identifier de manière significative au mécontentement du pays, bien qu’il y ait eu quelques lueurs. Le Socialist Worker rapporte que « la plus grande coalition syndicale française, la CGT, a appelé à une journée de mobilisation générale le 14 décembre, et dans certaines régions comme l’Île-de-France, elle a recueilli le soutien d’autres syndicats et fédérations ».

Mais malgré l’adoption par l’UE de politiques d’austérité et de « flexibilité du travail » – ce qui signifie une capacité à licencier plus facilement et à maintenir les salaires à un bas niveau – les syndicats de travailleurs n’occupent pas la position centrale contre les effets de la mondialisation que l’on pourrait attendre. Pour la plupart, ils ont été absents des manifestations spontanées en France et de la montée des mouvements populistes en Italie et ailleurs en Europe.

La protection des institutions

Le dilemme pour certains syndicats est que si d’une part, ils cherchent à défendre les travailleurs en luttant contre les réductions de salaires et de prestations justifiées par la nécessité d’être compétitifs sur les marchés mondiaux, d’autre part, ils craignent de nourrir des mouvements populistes qui pourraient remettre en cause la légitimité des institutions européennes et des responsables politiques qui les soutiennent.

Un exemple de cette contradiction vient de la dirigeante syndicale italienne Susanna Camusso, qui est à la tête de la Confédération générale italienne du travail, ou CGIL, fondée en 1906 et aujourd’hui principal syndicat du pays.

Dans une interview accordée à des journalistes étrangers à Milan le 19 novembre, Camusso s’est concentré sur les conditions de travail instables qui obligent les travailleurs à accepter de multiples contrats à durée déterminée, sans aucune sécurité d’emploi. Elle a également relevé certaines inégalités démographiques générales, entre jeunes et moins jeunes, entre hommes et femmes, et entre différentes régions géographiques.

Mais lorsqu’on lui a demandé si les syndicats avaient tort d’avoir soutenu les politiques économiques de l’UE dès le début – en ne s’opposant pas aux règles budgétaires à l’origine des demandes actuelles de réduction des dépenses, Camusso a nié toute culpabilité. « Nous sommes pro-européens et continuons à être des partisans convaincus de l’UE », a-t-elle dit. « Notre pays a fait des sacrifices qui ont affecté les travailleurs, mais l’adhésion à l’union monétaire et à l’euro était le bon choix. Non seulement parce que nous sommes un pays fondateur, mais parce que l’Europe est synonyme de paix depuis de nombreuses années. »

C’est le genre d’argument que les électeurs de tout le continent rejettent de plus en plus ; l’idée qu’appeler à un changement fondamental des politiques européennes signifie automatiquement un retour aux guerres des siècles passés.

Une Europe de l’économie de marché

S’il est incontestable que la coopération a contribué à rapprocher les nations européennes depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il est également clair que les politiques néolibérales mises en place dans les années 1990, à commencer par les coupes budgétaires massives et l’ouverture de nombreux secteurs au capital spéculatif par la privatisation et la libéralisation, ont changé la nature de l’Europe, renforçant le pouvoir du « marché libre » et d’un consensus pro-mondialisation qui ont eu des conséquences négatives pour des millions de personnes.

Camusso, qui est également candidate au poste de secrétaire générale de la Fédération syndicale mondiale, n’hésite pas à critiquer les difficultés créées par de telles politiques. Elle s’attaque aux politiques d’austérité qui réduisent les pensions, réduisent les fonds destinés aux soins de santé et érodent les infrastructures publiques. Pourtant, en refusant d’admettre les fondements néolibéraux des politiques de l’UE démarrées il y a au moins 25 ans — des politiques fondées sur des paramètres financiers plutôt que sur la santé des activités productives de l’économie réelle — elle lie les mains des syndicats dans leur lutte pour un changement.

Pendant que les syndicats s’autocensurent, les populistes de droite et de gauche prennent la barre sur les questions économiques liées à l’UE, beaucoup affirmant qu’ils ne sont pas viscéralement anti-européens, mais qu’ils sont simplement déterminés à stopper les politiques d’austérité qui ont fait tant de mal à la population.

On l’a vu lors des élections présidentielles françaises de 2017, lorsque Marine Le Pen, à droite, et Jean-Luc Mélenchon, à gauche, ont appelé à renégocier les traités de l’UE pour abandonner la notion de « libre-échange » qui a porté préjudice à l’économie productive.

Lors des élections américaines de 2016, un changement dans les votes des ménages syndiqués a été un facteur déterminant dans la victoire du président Donald Trump dans des États-clés comme l’Ohio et le Michigan.

Les questions sous-jacentes à la révolte populiste sont la mondialisation économique et financière et ses effets sur le niveau de vie de la population. L’évitement de la critique des politiques néolibérales enracinées dans les institutions occidentales n’est qu’une voie royale vers de nouveaux troubles, avec des conséquences potentiellement dangereuses.

Quand Macron est sorti de nulle part pour battre Le Pen au second tour de mai 2017, il est devenu le plus jeune président de l’histoire de France. Il a été salué comme le sauveur de l’Union européenne, un centriste qui avait réussi à repousser les populistes. En tant que tel, il en est venu à incarner l’idée selon laquelle l’UE défend la paix et la démocratie contre les racistes et les xénophobes. Mais l’insurrection spontanée des Gilets jaunes suggère que les véritables menaces à la stabilité sociale sont les difficultés — et la perte de niveau de vie — subies par un grand nombre de personnes.

Andrew Spannaus est journaliste et analyste stratégique. Basé en Italie, il a été élu président de l’Association de la presse étrangère de Milan en mars 2018. Il a publié les livres « Perché vince Trump » (« Pourquoi Trump gagne » – juin 2016) et « La rivolta degli elettori » (« La révolte des électeurs » – juillet 2017).

Traduction Entelekheia
Note d’introduction Consortium News

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1 réponse

  1. 28 décembre 2018

    […] Entelekheia Note d’introduction Consortium […]

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