Complotisme, « fake news » et vrais criquets

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Par Patrick Armstrong
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre Real Crickets, Fake News


Imaginez. Vous êtes un diplomate américain. Affecté à Cuba. Vous vous préparez à un sommeil paisible, comme tout Américain innocent le doit… Quel est ce bruit ? Bzzzz. Vous vous levez. Allumez les lumières. Regardez. Rien. Tête sur l’oreiller. Bzzzz. Nous avons tous été tenus éveillés la nuit par un son non identifiable. Vous vous promettez de ne pas l’écouter. Aha, ça s’est arrêté… ah non, ça recommence. Encore une nuit à se retourner dans son lit. Très compréhensible. Le lendemain matin, vous le dites à un collègue, il l’a entendu aussi, un autre n’a rien entendu mais vous a écouté en parler. Dès la nuit suivante, tout le monde est éveillé à écouter ce bruit crispant. Les médecins viennent, examinent les gens et trouvent forcément quelque chose (en tant que singes vieillissants, nous avons tous quelque chose qui va de travers. Y a-t-il un avant-après l’examen de ces atteintes ?) Cela se passe à Cuba, un pays riche en insectes musiciens. À un moment donné, ce son exaspérant, qui pourrait provenir d’insectes, se transforme en quelque chose de plus sinistre : « de ‘l’audition de micro-ondes’, aussi connu sous le nom d’effet Frey » par exemple.

L’ambassade des États-Unis à La Havane a rouvert ses portes en juillet 2015. Environ un an plus tard, des diplomates américains se sont plaints de bruits étranges. Le Guardian a rapporté l’histoire à grand renfort de synonymes du mot « attaque ». La théorie des criquets est mentionnée, mais seulement pour être balayée d’un revers de main ; « C’est Cuba », coup de coude complice, suivez mon regard, la Russie se profile à l’horizon :

En fait, presque rien de ce qui s’est passé à La Havane n’est clair. Les enquêteurs ont testé plusieurs théories sur une attaque délibérée : par le gouvernement cubain, une faction malhonnête de ses forces de sécurité, un pays tiers comme la Russie ou une combinaison des deux. Pourtant, ils ont laissé ouverte la possibilité qu’une opération d’espionnage avancée ait horriblement mal tourné, ou qu’une autre explication moins néfaste soit à blâmer.

Des attaques – l’histoire se construit. Un enregistrement est produit (trèèèès agaçant ; le bruit tient tout le monde éveillé). « Des sons aigus de criquets ». C’est parce que ce sont des insectes, disent les Cubains. Il faut lire la formulation du rapport de l’AP qui couvrait les conclusions cubaines pour le croire : c’est écrit sur un ton goguenard qui invite nettement à les ignorer :

Cuba a présenté jeudi sa défense la plus détaillée à ce jour contre les accusations américaines… Les responsables cubains ont tenté de réfuter l’affirmation de l’administration Trump… ils alléguaient le manque de preuves des accusations américaines… une enquête exhaustive ordonnée par « les plus hautes autorités gouvernementales », une référence claire au président Raul Castro… L’émission spéciale de jeudi soir n’a pas présenté d’autre explication pour les faits présentés par les responsables américains, à une exception près…

Quelle façon malhonnête de couvrir un rapport d’experts cubains qui disaient, nous avons comparé les enregistrements avec des sons de cigales et ça collait. Heureusement, comme nous le verrons, les honnêtes gens ne sont pas tombés dans un piège aussi grossier.

Les touristes américains sont solennellement avertis : « Soyez très prudents à Cuba en raison des attaques contre l’ambassade des États-Unis ». Washington expulse des diplomates cubains et le Guardian, toujours aimablement zélé, vient à la rescousse pour nous dire:

Cuba emploie un énorme appareil de sécurité d’État qui surveille en permanence des centaines, voire des milliers de personnes. Les diplomates américains sont parmi les personnes les plus surveillées de l’île. Il est pratiquement impossible pour quiconque d’agir contre un diplomate américain sans qu’un élément de l’État cubain le sache.

Voici donc l’état des lieux à la fin de 2017. Les faits : des bruits, des constatations médicales, des investigations, des expulsions. Les spéculations : ce sont des « attaques », les autorités cubaines contrôlent tout et l’explication des insectes est risible. L’année suivante, c’est le tour de la Chine.

Mais enfin, en septembre 2018, le soleil russe se lève à l’horizon.

La suspicion selon laquelle la Russie est probablement à l’origine des attaques présumées est étayée par des preuves provenant d’interceptions de communications, connues dans le monde de l’espionnage sous le nom de renseignements électromagnétiques, recueillies pendant une longue enquête en cours impliquant le FBI, la CIA et d’autres agences des États-Unis. Les fonctionnaires ont refusé d’en dire plus sur la nature de ces renseignements… Si la Russie a utilisé une arme futuriste pour endommager le cerveau du personnel américain, cela marquerait une escalade stupéfiante de l’agression russe contre les nations occidentales, aggravée récemment par l’utilisation d’un agent neurotoxique de qualité militaire pour empoisonner un ancien espion et sa fille en Grande-Bretagne.

J’aime beaucoup la juxtaposition de « suspicion », « probablement » et « présumées » : combien de degrés d’incertitude cela représente-t-il ? C’est à se demander si une équipe de la mal nommée Integrity Initiative [voir note 3 de l’article « Chute des empires », NdT] n’a pas donné ce petit bijou à NBC – Les « renseignements électromagnétiques » consistaient probablement en un vieil article de RT sur l’insomnie. Notons également que l’armée américaine « a travaillé à reconstituer l’arme ou les armes utilisées pour nuire aux diplomates par ingénierie inverse ».

Forts de ces « renseignements bruts », les lemmings des médias se précipitent vers la falaise :

  •  La Russie a-t-elle attaqué des responsables américains à Cuba ? L’URSS a utilisé des micro-ondes contre des diplomates américains pendant la guerre froide (Newsweek)
  • La Russie est le suspect numéro 1 dans les attaques au cerveau mystérieuses à Cuba et en Chine (Daily Beast)
  • La Russie pourrait être à l’origine de ces attaques soniques contre les employés du gouvernement américain à Cuba et en Chine (Fortune)
  • Les États-Unis croient maintenant que la Russie pourrait être à l’origine d’attaques soniques contre des Américains à Cuba et en Chine (Daily Wire)
  • Les Russes étaient donc en train de « soniquer » à Cuba ? (American Thinker)
  • La Russie est le principal suspect derrière les maladies du personnel américain à Cuba et en Chine – Reportage (Guardian)
  • La Russie soupçonnée à Cuba « d’attaques » mystérieuses contre des diplomates américains (NBC)
  • Reportage : Des experts soupçonnent Cuba d’avoir été aidé par la Russie dans des attaques diplomatiques « soniques » (Breitbart)

Toute cette affaire est une illustration parfaite de la façon dont les « fake news » sont construites.

► Première étape. Quelque chose qui pourrait être beaucoup de choses, mais on appellera ça « une attaque ».

► Deuxième étape. Les attaques sont le fait d’attaquants, alors qui est-ce ? (il est intéressant qu’ils n’aient pas été tout à fait prêts à blâmer La Havane, bien qu’ils aient expulsé quelques diplomates cubains : « ‘Je crois toujours que le gouvernement cubain, quelqu’un au sein du gouvernement cubain peut mettre un terme à tout cela’, a ajouté Tillerson ».

► Troisième étape. Roulement de tambour… bon sang, mais c’est bien sûr : c’est Poutine !

Après tout, Poutine a utilisé à son profit l’histoire soviétique, les réfugiés syriens, Photoshop, l’humour, Pokémon Go et la russophobie, pourquoi pensez-vous qu’il aurait oublié les criquets ? Rien n’est hors de sa portée ou trop vil pour lui : « Est-ce que Poutine militarise une pieuvre meurtrière à 14 tentacules découverte à TROIS KILOMETRES sous l’Antarctique ? » [lien en français, NdT]

Cette bienheureuse complaisance a été interrompue…

par…

un sonore…

BANG !

Les bruits qui hantaient les diplomates américains à Cuba ? Selon les scientifiques, des criquets en quête d’amours.

Et parce que ce sont des scientifiques occidentaux, et non des collaborateurs cubains de Castro, nous pouvons les croire. Deux scientifiques honnêtes – rappelez-vous leurs noms : Alexander Stubbs de l’Université de Californie à Berkeley, et Fernando Montealegre-Zapata de l’Université de Lincoln en Angleterre – ont appliqué la raison humaine – de leur propre chef, semble-t-il – au problème et l’ont résolu. Voici un résumé de leurs conclusions. [En bref, les deux scientifiques ont comparé les enregistrements au son de criquets des Caraïbes et ont trouvé une correspondance parfaite. Ce sont bien des criquets, NdT].

Et voilà ; l’histoire est enterrée (bien que le New York Times fasse de son mieux pour la garder en vie: « Cela ne veut pas dire que les diplomates n’ont pas été attaqués, ont ajouté les scientifiques ». Ce serait bien, cependant, si l’État retirait son avertissement aux touristes. Avec le temps, les détails s’estomperont, mais laisseront la vague impression que Cuba est un endroit mauvais et dangereux et que les méchants Russes font des choses mauvaises pour le plaisir. Mais c’est le but de la propagande: laisser une impression lorsque les détails sont oubliés.

Que s’est-il vraiment passé ? Les sons exaspérants des criquets ont induit une sorte de danse de Saint-Guy parmi les diplomates américains et les médias se sont montrés à la bassesse de l’événement à cette occasion – même si tous les éléments avaient été donnés dès le début par les Cubains – et ont blâmé la Russie.

PS : Mes voisins me demandent souvent d’où je tiens mes nouvelles quand je leur dis quelque chose dont ils n’ont jamais entendu parler. Pas du Guardian, du New York Times, de NBC ou des autres qui ont contribué à enfler cette fake news : J’ai appris de Moon of Alabama (un site tenu par un homme qui fait plus d’information à lui seul que tout l’immeuble du New York Times) que c’étaient des criquets il y a looongtemps déjà, en octobre 2017. Il a battu le New York Times de 14 mois. Vous devriez le lire aussi pour avoir les gros titres de l’année prochaine du New York Times dès aujourd’hui. [Effectivement. D’ailleurs, Entelekheia poste souvent des articles de Moon of Alabama traduits en français, NdT].

Patrick Armstrong était analyste au ministère de la Défense du Canada. Spécialisé dans l’URSS/Russie, il a été conseiller à l’ambassade du Canada à Moscou en 1993-1996. Il a pris sa retraite en 2008 et écrit depuis sur la Russie et des sujets connexes sur le Net.

Traduction Entelekheia
Photo Pixabay

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