Les jours de l’unification de l’UE sont révolus : un prof d’économie sur le traité d’Aix-la-Chapelle

Entretien paru sur Sputnik News sous le titre Days of European Unification Over : Prof. on Merkel-Macron Cooperation Treaty


Le président français Emmanuel Macron et la chancelière allemande Angela Merkel ont signé ce mardi un nouvel accord bilatéral visant à renforcer leur coopération. Ce document établit les grandes lignes, entre autres, des négociations sur la réforme du Conseil de sécurité de l’ONU et du soutien de la France à la candidature de l’Allemagne au statut de membre permanent de cet organe.

Sputnik a discuté du traité avec Steve Keen, professeur d’économie basé au Royaume-Uni.

Steve Keen : Je pense que cela a probablement beaucoup à voir avec ces deux questions. C’est quelque chose sur quoi les deux parties se sont accordées en mars de l’année dernière. Ce n’est donc pas seulement à cause des protestations des Gilets jaunes et des troubles qui ont éclaté en Allemagne que ce traité a émergé. Mais je pense qu’il est possible que le timing en ait été accéléré, pour sa valeur en termes de relations publiques au sein de l’Union européenne, dans le cadre d’une réaction contre ces protestations.

Je ne pense pas que ce sera particulièrement efficace. Le traité original de 1963 avait été quelque chose que les parties signataires avaient pu considérer comme une réconciliation importante, mais de nos jours, il s’agit plutôt de maintenir l’Union européenne dans un contexte où beaucoup de gens, comme les Gilets jaunes, ne sont pas sûrs que ce soit précisément une bonne idée.

Combien de temps pensez-vous que cette coopération entre les deux pays soit faite pour durer?

Steve Keen : Ce sera censément permanent ; cela dépend toutefois de son but, mais le programme habituel de l’Union européenne est de s’étendre et Macron a fortement insisté pour passer à un système plus fédéraliste. Il plaide, bien sûr, en faveur d’une taxation au niveau fédéral, ce qui signifie que l’ensemble de l’UE serait une source d’imposition pour les citoyens des pays membres de l’UE.

Cet ordre du jour fait maintenant partie de son programme général. Mais les protestations de Gilets jaunes lui ont porté un coup très dur et l’ont contraint à revenir sur l’augmentation des impôts nationaux. L’idée selon laquelle il pourrait réussir à mettre en œuvre des taxes supranationales est donc, à mon avis, mort-née.

Dans quelle mesure les visions d’Angela Merkel et de Macron en matière de coopération convergent-elles ? Y a-t-il des points de discorde ? Pourriez-vous expliquer à nos lecteurs quels sont les points litigieux en termes simples ?

Steve Keen : Je ne pense pas qu’il y ait de points de discorde particuliers entre Macron et Merkel. Ils veulent tous deux l’élargissement de l’Union européenne et, bien sûr, Macron est favorable à une armée européenne, à une taxation au niveau européen, etc. Ce sont là leurs terrains d’entente.

Je pense que le problème se situe en fait entre leur vision d’une union plus poussée, qui est grosso modo inscrite dans les traités de l’Union européenne, et la réaction des peuples de pays comme la France, l’Italie, la Grèce, l’Allemagne, etc, qui trouvent que rien n’a marché comme les propositions initiales l’avaient prévu et qui veulent un retour aux conditions précédentes.

Nous savons que, de toute évidence, l’Union européenne connaît un certain malaise, qu’elle a traversé des moments très difficiles au cours des cinq ou sept dernières années et que, de toute évidence, le Brexit va s’opérer — ou non — au terme des deux prochains mois. Merkel dit que la coopération allemande et française vise à redonner un élan à l’Union européenne, mais quelle est la probabilité que cela se produise avec le Brexit qui se profile à leur horizon et la montée de l’euroscepticisme dans tant de pays de l’UE ?

Steve Keen : Je pense qu’il faut répondre par la négative. C’est aussi, bien sûr, le 20e anniversaire de l’introduction de l’euro, que l’Union européenne a tenté de célébrer en fanfare le 1er janvier, et qui s’est effondré parce que personne n’avait envie de faire la fête à ce sujet. Avec des gens comme Juncker dans la bureaucratie européenne, le résultat n’a certainement pas été à la hauteur du succès prévu à l’origine. Je pense donc que c’est vraiment une affaire de centre libéral opposé aux protestations populaires actuelles contre le néolibéralisme, et que ces manœuvres risquent d’être totalement inefficaces.

Merkel a appelé les pays de l’Union européenne à partager leurs capacités afin de construire des systèmes d’armements indépendants des États-Unis. La relation avec l’Union européenne, l’OTAN et les États-Unis a été calme, mais glaciale ces deux dernières années, avec la pression de Donald Trump sur des pays comme l’Allemagne pour qu’ils augmentent leurs dépenses militaires. C’est pourquoi beaucoup de gens se posent des questions. Quelles sont les chances pour que l’UE soit plus autonome sur le plan de la défense si elle parvenait à s’unir sur ce point ?

Steve Keen : Je pense qu’il est probable qu’il y aura plus d’autonomie, mais cela ne se fera pas de manière pacifique ou tranquille. Vous avez toujours un engagement pour l’Union, aux niveaux supérieurs, de la part de dirigeants comme Macron, Merkel et ainsi de suite. Mais vous avez un leader en Italie qui se tourne ouvertement en dérision cet objectif. Je pense que l’époque de l’union pour l’unification de l’Europe est donc révolue.

Bien sûr, cet objectif était assez discutable en premier lieu parce que Charles de Gaulle était extrêmement mécontent de la façon dont le traité original avait été mis au service de la formation de l’OTAN et d’une union plus étroite avec l’Amérique, ce qu’il essayait d’empêcher de toutes ses forces. Encore une fois, cette histoire est loin d’être aussi propre et transparente que Bruxelles le voudrait.

Steve Keen est professeur agrégé d’économie et de finance et auteur du livre Debunking Economics (Zed Books UK, 2001, révisé en 2011, podcasts sur Debunking.podbean.com). Il enseigne à l’université Kingston de Londres. Il est l’auteur de plus de 70 publications universitaires sur des sujets comme l’instabilité financière, le processus de création de monnaie, les failles mathématiques du modèle conventionnel de l’offre et de la demande, les failles de l’économie marxiste, l’application de la physique à l’économie, la finance islamique et le rôle des théories du chaos et de la complexité en économie. Son travail a été traduit en chinois, en allemand et en russe. Son blog Debtwatch est ici.

Traduction Entelekheia

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