Le culte du travail rend les gens malheureux

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Ce texte traite des USA, mais marche pour la France parce que les mêmes tendances y sont à l’œuvre. Les heures de travail sont certes moins longues en Europe, et nous ne connaissons pas les problèmes de dette étudiante qui, aux USA, étouffe certaines filières, mais le culte du travail y est similaire – ce repli sur le « faire » en tant que fin en soi, qui conjugue individualisme, néo-puritanisme et aspirations d’épanouissement personnel teintées de mysticisme matérialiste est d’ailleurs logique dans le contexte d’un monde occidental en quête désespérée de sens.

Note de la traduction : les néologismes « workism » et « workist » employés tout au long de l’article, et qui se traduiraient précisément par « travaillisme » et « travaillistes », sont laissés quasiment tels quels dans cette traduction, puisqu’en français, ces termes se réfèrent au parti du Labour britannique et prêteraient à trop de confusion.


Par Derek Thompson
Paru sur The Atlantic sous le titre Workism Is Making Americans Miserable


Dans son essai de 1930, Economic Possibilities for Our Grandchildren, l’économiste John Maynard Keynes prédisait une semaine de travail de 15 heures pour le XXIe siècle, avec donc l’équivalent d’un week-end de cinq jours. « Pour la première fois depuis sa création, l’homme sera confronté à son problème réel, permanent, » écrivait Keynes, « comment occuper les loisirs. »

Ce point de vue est vite devenu populaire. Dans un article paru en 1957 dans le New York Times, l’écrivain Erik Barnouw prédisait que plus le travail deviendrait facile, plus notre identité serait définie par nos passe-temps ou notre vie familiale. « La nature de plus en plus automatique de nombreux emplois, associée au raccourcissement de la semaine de travail [conduit] un nombre croissant de travailleurs à se tourner non pas vers le travail, mais vers les loisirs pour leur satisfaction, leur sens, leur expression », écrivait-il.

Ces prédictions n’étaient pas tout à fait fausses. Certains Américains travaillent beaucoup moins qu’avant. L’année de travail moyenne a diminué de plus de 200 heures. Mais ces chiffres ne disent pas tout. Les gens riches et instruits — surtout les hommes — travaillent davantage qu’il y a plusieurs décennies. A partir de leur adolescence, ils sont préparés à faire de leur passion leur carrière et, s’ils n’ont pas de vocation, on les engage à ne pas abandonner jusqu’à ce qu’ils en trouvent une.

Les économistes du début du XXe siècle n’avaient pas prévu que le travail pourrait évoluer d’un moyen de production matérielle vers un moyen d’expression de l’identité. Ils n’avaient pas prévu que, pour les pauvres et la classe moyenne, le travail resterait une nécessité ; mais pour une élite éduquée, il se transformerait en une sorte de religion, avec des promesses de statut, d’identité, de transcendance et d’appartenance à une communauté. Appelez ça du « workisme ».

1. Les Écritures Saintes du travail

Le déclin de la foi traditionnelle en Amérique a coïncidé avec une explosion de nouveaux cultes athées. Certains vénèrent la beauté, d’autres vénèrent les communautés politiques, d’autres encore, leurs enfants. Mais tout le monde vénère quelque chose. Et le travail est l’une des plus puissantes des nouvelles religions qui se disputent des fidèles.

Qu’est-ce que le « workisme » ? C’est la conviction selon laquelle le travail n’est pas seulement nécessaire à la production économique, mais aussi la clé de voûte de l’identité et le but de la vie d’une personne ; et la conviction selon laquelle toute politique visant à promouvoir le bien-être humain doit toujours encourager le travail.

L’homo industrius n’est pas nouveau dans le paysage américain. Le rêve américain – cette mythologie selon laquelle le travail acharné garantit la mobilité ascendante sociale — a rendu les États-Unis obsédés par le succès matériel et les efforts épuisants nécessaires pour le mériter, et ce depuis plus d’un siècle.

Aucun grand pays au monde n’est aussi productif que les États-Unis, qui compte en moyenne le plus grand nombre d’heures de travail par an. Et l’écart entre les États-Unis et les autres pays se creuse. Entre 1950 et 2012, le nombre annuel d’heures travaillées par employé a diminué d’environ 40 % en Allemagne et aux Pays-Bas, mais seulement de 10 % aux États-Unis. Les Américains « travaillent plus longtemps, ont des vacances plus courtes, touchent moins de prestations de chômage, d’invalidité et de retraite et prennent leur retraite plus tard que les gens des autres sociétés riches », écrit Samuel P. Huntington dans son livre Who Are We ? 2005 : The Challenges to America’s National Identity.

Un groupe a mené le développement des inégalités dans le temps de travail : les hommes riches.

En 1980, les hommes qui gagnaient le plus d’argent travaillaient en fait moins d’heures par semaine que les hommes de la classe moyenne et les hommes à faible revenu, selon une enquête de la Fed de Minneapolis. Mais cela a changé. En 2005, les 10 % d’hommes mariés les plus riches avaient la semaine de travail la plus longue, en moyenne. Dans le même temps, les hommes dotés d’un bagage d’études supérieures ont réduit leur temps de loisir plus que tout autre groupe. Aujourd’hui, les hommes de l’élite américaine se sont transformés en premiers bourreaux de travail au monde, travaillant de plus longues heures que les hommes les plus pauvres des États-Unis et que les hommes riches des autres pays riches.

Ce virage rompt avec la logique et l’histoire économiques. Les riches ont toujours travaillé moins que les pauvres, parce qu’ils en avaient les moyens. La noblesse terrienne de l’Europe préindustrielle dînait, dansait et papotait, tandis que les serfs travaillaient sans relâche. Au début du XXe siècle, les riches Américains profitaient de leurs amples loisirs pour acheter des billets de cinéma et s’adonner à des activités sportives. Aujourd’hui, les riches Américains peuvent se permettre d’encore beaucoup plus amples loisirs. Mais ils ont utilisé leurs richesses pour s’offrir le plus étrange des cadeaux : encore plus de travail !

Pour l’élite fortunée, les longues heures de travail font peut-être partie d’une course au statut et au revenu. Ou peut-être que la logique, ici, n’est pas du tout économique. C’est émotionnel — voire spirituel. Les Américains les plus instruits et les mieux payés, qui peuvent avoir tout ce qu’ils veulent, ont choisi cette voie pour la même raison que les chrétiens pieux vont à l’église le dimanche : parce que c’est là qu’ils se sentent le plus eux-mêmes. « Pour beaucoup de riches d’aujourd’hui, il n’y a pas de ‘loisirs’, dans le sens classique du terme – le travail est leur jeu », écrit l’économiste Robert Frank dans le Wall Street Journal. « Créer de la richesse pour eux est un processus créatif et ce qui, pour eux, se rapproche le plus du divertissement. »

Le « workisme » a peut-être commencé avec des hommes riches, mais il s’étend chez les gens des deux sexes et de tous âges. Dans une enquête de 2018 sur les universités d’élite, les chercheurs ont constaté que pour les femmes, l’aspect le plus positif de la fréquentation d’un de ces établissements privilégiés n’est pas la promesse d’un salaire élevé, mais celle de plus d’heures de bureau. En d’autres termes, nos institutions d’élite forment des bourreaux de travail des deux sexes. Qui plus est, dans un récent rapport de Pew Research sur l’épidémie d’anxiété constatée aujourd’hui chez les jeunes, 95 % des adolescents ont dit qu’avoir « un emploi ou une carrière qu’ils aiment » serait « extrêmement ou très important » pour eux en tant qu’adultes. Cette priorité prend le pas sur toutes les autres, y compris « aider d’autres personnes dans le besoin » (81 %) ou se marier (47 %). Trouver un travail qui ait du sens bat la famille et l’altruisme comme ambition première des jeunes d’aujourd’hui.

« Faites-en plus » sur l’écran d’ordinateur. Photo Pixabay

Alors même que les Américains vénèrent le travail, ses dirigeants le consacrent dans les marbres du Congrès et l’enchâssent dans la loi. La plupart des pays développés accordent des congés parentaux, mais les États-Unis ne garantissent rien de tel. De nombreux pays développés assouplissent le fardeau de la parentalité par des politiques nationales de soutien aux familles, mais les dépenses publiques américaines en matière de garde d’enfants et d’éducation préscolaire se situent presque au bas du classement international. Dans la plupart des pays développés, l’accès aux soins de santé est garanti aux citoyens par leur gouvernement, mais la majorité des Américains assurés accèdent aux soins de santé — pardi —  à travers leurs employeurs. L’automatisation et l’IA pourraient bientôt menacer l’emploi, mais le système de protection sociale américain ne s’en est pas moins axé sur le travail salarié au cours des 20 dernières années. En 1996, le président Bill Clinton a signé la loi dite ‘Personal Responsibility and Work Opportunity Reconciliation Act’, qui a remplacé une grande partie du système d’aide sociale de l’époque par des programmes subordonnant les prestations à l’emploi du bénéficiaire.

La religion du travail n’est pas seulement une caractéristique de l’élite américaine. C’est aussi la loi.

J‘ai une bonne question : le travail acharné, même obsessionnel, pose-t-il un problème ?

L’humanité n’a pas encore réussi à se détacher du travail. L’intelligence artificielle n’est pas près de diriger les usines du monde, ni de soigner les personnes malades. Dans chaque économie développée, la plupart des personnes en âge de travailler le font — et dans les pays plus pauvres, la semaine de travail moyenne est encore plus longue qu’aux États-Unis. Sans travail, y compris le travail non salarié comme l’éducation des enfants, la plupart des gens ont tendance à se sentir malheureux. Certaines données suggèrent que le chômage de longue durée est encore plus déprimant que le deuil d’un être cher, puisqu’il enlève ce qui, précisément, est la principale source de réconfort des personnes déprimées, y compris des personnes endeuillées : le travail.

Il n’y a rien de mal à travailler, quand un travail doit être fait. Et il ne fait aucun doute que l’obsession des élites pour le travail « porteur de sens » produira une poignée de gagnants qui auront gagné à la loterie des travailleurs : ils seront très occupés, très riches et comblés. Mais une culture qui réduit ses rêves d’épanouissement personnel à des emplois salariés se prépare à une anxiété collective, à une déception de masse et à un inévitable surmenage.

Au cours du siècle dernier, la conception américaine du travail est passée de l’emploi à la carrière, puis à la vocation — de la nécessité au statut, puis au sens. Dans une économie agraire ou industrielle primitive, où des dizaines de millions de personnes accomplissent des tâches routinières, les gens ne se font aucune illusion quant à l’objectif supérieur de, disons, la culture du maïs ou du vissage de boulons : c’est juste du travail.

La montée de la classe moyenne et des bureaucraties d’entreprise, au début du XXe siècle, a créé le parcours moderne d’une carrière, un arc narratif décliné en acronymes scintillants : VP (vice président), SVP (Senior Vice President), PDG. Le résultat est que pour les travailleurs d’aujourd’hui, ne pas trouver son emploi vocationnel, c’est rater sa vie.

« Nous avons créé cette idée selon laquelle le sens de la vie doit résider dans le travail », dit Oren Cass, auteur du livre The Once and Future Worker. « Nous disons aux jeunes que leur travail doit être une passion. ‘N’abandonnez pas tant que vous n’avez pas trouvé un travail que vous aimez’, leur disons-nous. ‘Vous devriez changer le monde !’, leur disons-nous. C’est le message des discours des rentrées universitaires, de la culture pop et des médias, y compris The Atlantic. »

Mais nos bureaux n’ont jamais été faits pour devenir des autels. La main-d’œuvre moderne a évolué pour répondre aux besoins des consommateurs et des capitalistes, et non pour satisfaire des dizaines de millions de personnes qui recherchent une transcendance au bureau. Il est difficile de s’épanouir dans son travail si l’on est caissier — l’une des professions les plus communes aux États-Unis — et même les meilleurs emplois des cols blancs comprennent de longues périodes de stagnation, d’ennui ou de tâches fastidieuses.

Ce décalage entre les attentes et la réalité garantit de grandes déceptions, et pourrait expliquer pourquoi les taux de dépression et d’anxiété aux États-Unis sont « nettement plus élevés » qu’ils ne l’étaient dans les années 1980, selon une étude de 2014.

Un des avantages d’être chrétien, musulman ou zoroastrien pratiquants est que ces croyants ont foi dans une force de bonté intangible et infalsifiable. Mais le travail est tangible et la réussite sociale est souvent falsifiée. Faire de l’un ou de l’autre la clé de voûte de sa vie, c’est remettre son image de soi entre les mains capricieuses du marché. Être « workiste », c’est vénérer un dieu qui a une redoutable puissance de feu.

2. Le « workisme » chez les jeunes

La génération du millénaire – celle qui est née au cours des deux dernières décennies du XXe siècle – a atteint la majorité dans les années 1990, alors que le culte du travail irriguait la société américaine. Sur la côte Ouest, le secteur de la tech moderne voyait le jour, avec des millionnaires qui combinaient des rêves utopiques et une volonté de « faire ce que l’on aime ». Sur la côte Est, le président Clinton avait repris le flambeau néolibéral de Ronald Reagan et George H. W. Bush, et signait des lois qui faisaient du travail le noyau dur de la politique sociale.

Comme l’a écrit Anne Helen Petersen dans un essai viral sur ‘Le surmenage dans la génération du millénaire’ pour BuzzFeed News – à partir des idées abordées par Malcolm Harris dans son livre, Kids These Days – les enfants de la génération du millénaire ont été formatés en machines d’auto-optimisation. Ils sont passés par une enfance de défis et de succès parascolaires, ils ont coché toutes les cases de la réussite scolaire, pour voir en fin de compte les aléas de l’économie enterrer leurs rêves.

Bien qu’il soit déconseillé de dépeindre 85 millions de personnes avec la même plume, il est juste de dire que les enfants américains de la génération du millénaire ont été collectivement définis par deux traumatismes. Le premier est la dette étudiante.

[NdT : Aux USA, les études universitaires sont très chères, ce qui oblige les futurs étudiants à s’endetter pour les payer, les remboursements étant prévus sur les premières années de salaires, après l’entrée dans le monde du travail. Cette politique, bien sûr, tend à favoriser les filières les plus utilitaires et rentables parce qu’elles garantissent un remboursement rapide de la dette (marketing, force de vente, finance, médecine, sciences appliquées, droit, informatique, etc), au détriment de l’intellectualité et des carrières littéraires plus avares en emplois rémunérateurs (histoire, littérature, enseignement, sciences sociales, arts, etc), si fondamentales soient-elles pour le niveau général de connaissances du pays, sa crédibilité internationale et ses capacités de dialogue avec le reste du monde. Pour illustrer le problème, c’est ainsi que nous avons eu, entre de multiples autres gaffes de haut vol de la part d’Américains issus de « l’élite », la déclaration « diplomatique » d’une porte-parole du Département d’État US, Heather Nauert, selon qui l’invasion du D-Day, avait-elle dit d’un air convaincu, « est un exemple de la très forte relation entre l’Allemagne et les USA ». Et pourtant, Heather Nauert sort de l’université d’élite Columbia…]

Les jeunes de la génération du millénaire sont la génération la plus diplômée de toute l’histoire de l’Amérique, une distinction qui aurait dû les rendre riches et sûrs d’eux. Mais l’élévation du niveau d’instruction s’est faite à un prix élevé. Depuis 2007, la dette étudiante a augmenté de près d’un billion de dollars, allant du simple au triple en seulement 12 ans. Et depuis que l’économie s’est effondrée en 2008, les salaires moyens des jeunes diplômés stagnent, ce qui ralentit encore plus le remboursement des prêts.

Le deuxième traumatisme de la génération du millénaire a été la perturbation engendrée par les réseaux sociaux, qui a créé une pression supplémentaire pour façonner une image de réussite – que ce soit individuelle, pour ses amis et collègues, ou même pour ses parents. Mais il peut être difficile de visualiser une réussite professionnelle dans une économie de services et d’information. Le travail manuel produit des choses tangibles, comme du charbon, des barres d’acier et des maisons. La production des emplois en cols blancs – les algorithmes, les projets de « consulting », la planification de campagnes publicitaires — est plus informe et souvent même invisible. Il ne serait pas exagéré de dire que plus le col est blanc, plus le produit est invisible.

Puisque le monde physique porte peu de traces de leurs réalisations, les travailleurs en col blanc d’aujourd’hui se tournent vers les réseaux sociaux pour y briller par leurs réalisations. Beaucoup d’entre eux passent des heures à créer une fausse réalité de sourires insouciants, de cartes postales et d’espaces de travail bien décorés. « Les posts des réseaux sociaux donnent les preuves des fruits d’un travail dur et gratifiant et du travail lui-même », écrit Petersen.

Chez les travailleurs de la génération du millénaire, il semble que le surmenage et l’épuisement professionnel soient des valeurs positives affichées (même si l’on soupçonne qu’intérieurement, ils restent des causes d’affliction). Pour un récent essai du New York Times, ‘Why Are Young People Pretending to Love Work ?’ (Pourquoi les jeunes font-ils semblant d’adorer travailler ?), la journaliste Erin Griffith a visité l’espace de « coworking » WeWork, où les coussins vous incitent à FAIRE CE QUE VOUS AIMEZ, et où des signes au néon engagent les travailleurs à EN FAIRE PLUS. Ces injonctions résonnent chez les jeunes travailleurs. Comme le montrent plusieurs études, les jeunes de la génération du millénaire sont accros au travail. « Comme tous les employés », conclut une étude Gallup, « les jeunes de la génération du millénaire se soucient de leur revenu. Mais pour cette génération, un emploi, c’est plus qu’un salaire, c’est un but. »

« Travaillez plus dur ». Photo Pixabay

Le problème de cet évangile – votre emploi de rêve est là, alors n’arrêtez jamais de vous échiner — c’est que c’est une recette parfaite pour vous épuiser spirituellement et physiquement. De longues heures de travail ne rendent personne plus productif ou plus créatif ; elles rendent les gens stressés, fatigués et amers. Mais le mythe du surmenage «bénéfique » reste très fort « parce qu’il justifie l’extrême richesse accumulée par un petit groupe de techniciens d’élite », écrit Griffith.

Il y a quelque chose de dystopique dans un système économique qui a convaincu la génération la plus endettée de l’histoire américaine de faire passer le sens avant le chèque de fin de mois. En effet, si vous deviez concevoir une main-d’œuvre du futur qui accepterait des surcharges de travail sans salaires plus élevés, que pourriez-vous faire ? Peut-être persuaderiez-vous les jeunes gens éduqués que le revenu n’est pas le principal ; qu’aucun travail n’est juste un travail ; et que la seule vraie récompense du travail est le sens, l’épanouissement. C’est un jeu diabolique, qui crée un prix si alléchant mais si rare que presque personne ne gagne, mais que tout le monde se sent obligé de jouer – à vie.

3. Il est temps d’être heureux

C’est le bon moment pour une confession. Je suis exactement ce que je critique.

Je suis dévoué à mon travail. Je me sens intensément moi-même lorsque je suis comblé par mon travail — y compris le travail de rédaction d’un essai sur le travail. Mon sentiment d’identité est tellement lié à mon travail, à mon sens de l’accomplissement et à mon sentiment de productivité que mes périodes d’angoisse de la page blanche peuvent me plonger dans un désarroi existentiel qui peut s’étendre à tous les aspects de ma vie. Et je connais assez d’écrivains, de techniciens, de spécialistes du marketing, d’artistes et d’entrepreneurs pour savoir que ma maladie est courante, surtout au sein d’une certaine frange des travailleurs en col blanc.

Certains bourreaux de travail, d’ailleurs, semblent comblés. Ces quelques personnes heureuses ont tendance à être intrinsèquement motivées ; elles n’ont pas besoin de partager des preuves quotidiennes de leurs réalisations. Mais il est plus difficile de maintenir la pureté de ses motivations internes dans un monde où les réseaux sociaux et les médias de masse sont intransigeants quant à l’externalisation de tous les marqueurs de succès. Il y a les listes de Forbes et les listes de Fortune, et chaque profil Twitter, Facebook et LinkedIn est marqué de façon évidente par des symboles de succès — abonnés, amis, public, retweets —  qui donnent à toute communication les caractéristiques de la concurrence. Il peut être de plus en plus difficile chaque année, pour les gens sincèrement motivés par leur travail et heureux, de se distancer des courses à la réussite sociale qui les entourent.

Le « workisme » offre un compromis périlleux. D’une part, la haute estime des Américains pour le travail acharné peut être responsable de sa place particulière dans l’histoire mondiale et de sa réputation en tant que capitale mondiale des start-up à succès. Une culture qui vénère la poursuite du succès extrême en produira forcément une bonne part. Mais le succès extrême est un dieu falsifiable, qui rejette la vaste majorité de ses fidèles. Nos emplois n’ont jamais été conçus pour porter le fardeau d’une foi, et ils croulent sous le poids. Selon Gallup, 87 % des employés ne se sentent pas impliqués dans leur travail, ce qui est ahurissant. Ce nombre augmente d’année en année.

Une solution à cette épidémie de désengagement serait de rendre le travail moins ennuyeux. Mais peut-être qu’une meilleure idée serait de rendre le travail moins central.

Cela peut commencer par les politiques publiques. Il y a un nouvel enthousiasme pour les politiques universelles — revenu de base universel, congé parental, garde d’enfants subventionnée et allocations familiales — qui rendraient les longues heures de travail moins nécessaires pour les Américains. Ces seuls changements pourraient ne pas suffire à réduire la tendance des Américains à travailler pour le plaisir, puisque ce sont les plus riches qui sont les plus ardents travailleurs. Mais ils épargneraient à la grande majorité du public l’esprit de dépendance pathologique au travail des élites d’aujourd’hui, et créeraient peut-être un mouvement qui ôterait au travail son statut de socle de l’identité américaine.

Sur le sticker collé à son front, « Soyez heureux ». Photo Pixabay

À un niveau plus profond, les Américains ont oublié un objectif démodé du travail : gagner du temps libre. La grande majorité des travailleurs sont plus heureux lorsqu’ils passent plus d’heures avec leur famille, leurs amis et leurs partenaires, selon des recherches menées par Ashley Whillans, professeur adjoint à la Harvard Business School. Dans une étude, elle a conclu que les jeunes travailleurs les plus heureux étaient ceux qui, au moment de l’obtention de leur diplôme, disaient préférer une carrière qui leur laisserait du temps libre pour leurs relations et leurs centres d’intérêt.

Comme c’est désuet. Mais c’est la même perspective qui avait poussé l’économiste John Maynard Keynes à prédire en 1930 que les Américains auraient un avenir de week-ends de cinq jours, plutôt que de semaines de cinq jours. C’est la croyance — la foi, même – selon laquelle le travail n’est pas le but de la vie, mais sa monnaie. Ce que nous choisissons d’acheter avec lui est notre vrai projet de vie.

Traduction et notes Entelekheia

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