Venezuela : « Que l’obscurité soit ! »

Si, comme l’affirme le président Maduro et comme en confirment la possibilité des journalistes de Forbes et du New York Times, les USA ont attaqué le réseau électrique du Venezuela avec des armes cybernétiques, il pourrait s’agir d’une erreur tactique majeure. Ce type d’armes, qui semble à même de démanteler des structures militaires et civiles ennemies sans avoir à tirer un seul coup de feu, ne devrait s’employer, pour être efficaces, qu’en cas de vrai conflit militaire contre un ennemi puissant, par exemple la Russie ou la Chine, puisqu’elles donnent un avantage décisif à l’attaquant dans les premières heures d’une guerre. Or, les USA, au cas où ils l’aient réellement employée ces derniers jours, ont inutilement grillé cette cartouche contre un ennemi secondaire, le Venezuela, et semble-t-il de plus, non pas dans le cadre d’une stratégie claire, mais par pur dépit. Autrement dit, si les USA ont attaqué le réseau électrique du Venezuela pour se consoler des échecs successifs de leurs sinistres complots contre Maduro, l’effet de surprise est éventé, tout le monde est désormais au fait et analyse en détail les capacités de ce cyber-programme, et les pays rivaux des USA prendront rapidement des mesures appropriées pour se mettre à l’abri de ce type d’agression.


Par Whitney Webb
Paru sur MintPress News sous le titre “Lights Out!” Did Trump and His Neocons Recycle Bush-Era Plan to Knock Out Venezuela’s Power Grid?


Alors que le gouvernement vénézuélien a imputé sa récente méga-panne d’électricité au « sabotage » dirigé par les États-Unis, ceux-ci ont depuis longtemps un plan pour cibler le réseau électrique civil des pays ennemis.

CARACAS, VENEZUELA – Depuis près de quatre jours, une grande partie du Venezuela est privée d’électricité, ce qui a pratiquement paralysé son économie. Bien que le l’électricité revienne peu à peu, la panne a vu des responsables et des politiciens américains blâmer le gouvernement vénézuélien pour la crise, tandis que les responsables de Caracas ont accusé les États-Unis de mener un « sabotage » et de lancer des cyberattaques contre leur réseau électrique civil, ainsi que d’employer des saboteurs au Venezuela.

Bien que de nombreux médias grand public se soient fait l’écho de la réfutation officielle du gouvernement américain, certains journalistes ont pris leurs distances avec cette version. Un exemple notable est celui de Kalev Leetaru, qui a écrit sur Forbes que la théorie d’une « interférence à distance des États-Unis avec le réseau électrique [vénézuélien] est très réaliste ».

Leetaru a également fait remarquer que « déclencher une telle panne à un moment de bouleversement social, d’une manière qui discrédite le gouvernement en place, exactement alors qu’un gouvernement de substitution tout prêt s’est présenté, est en fait l’une des tactiques » qu’il avait analysées dans un article de 2015 sur les tactiques de guerre hybride du gouvernement américain « pour affaiblir un adversaire avant une invasion classique ou une transition gouvernementale forcée dans un pays étranger, tout en niant une quelconque responsabilité. »

En plus des affirmations de Leetaru, d’autres ont affirmé que le gouvernement américain était impliqué après que le sénateur Marco Rubio (Républicain-Floride), qui est profondément engagé dans la politique de Trump au Venezuela, ait semblé savoir à l’avance que les coupures de courant se produiraient : il a twitté sur le sujet seulement trois minutes après leur début.

Bien que plusieurs journalistes aient souligné que la probabilité d’une responsabilité de l’administration Trump dans la panne est très haute, peu — voire aucun — n’ont souligné que les États-Unis ont depuis longtemps des plans très élaborés impliquant l’utilisation de cyberattaques contre les infrastructures critiques du réseau électrique de pays visés par des changements de régime washingtoniens.

De fait, le plan le plus connu de ce type, au nom de code « Nitro Zeus », a été créé à l’origine sous l’administration George W. Bush et visait l’Iran. Avec tant d’anciens fonctionnaires de Bush qui dirigent maintenant l’administration Trump, et en particulier sa politique vénézuélienne, le retour potentiel d’un virus « Nitro Zeus », cette fois configuré contre le Venezuela, semble probable.

Un petit marteau à sortir lorsque les gros marteaux ont dû être rangés

Le plan « Nitro Zeus » a émergé pour la première fois dans un article publié en novembre 2016 dans le New York Times, qui le décrit comme un « plan sophistiqué » créé pour être utilisé contre l’Iran si les négociations sur son programme nucléaire échouaient. Ce programme ciblait « les défenses aériennes de l’Iran, les systèmes de communication et des parties cruciales de son réseau électrique » . À son apogée, il a « impliqué des milliers de militaires et de membres des services de renseignement américains », pour un coût de dizaines de millions de dollars. Le programme impliquait étroitement la National Security Agency (NSA) et le U.S. Cyber Command.

Le programme avait été abandonné lorsque le JCPOA a été signé, bien que la décision de l’administration Trump de se retirer unilatéralement de l’accord ait amené certains observateurs à se demander si l’administration Trump avait envisagé de relancer le programme. Bien qu’elle ne l’aie peut-être pas relancé pour l’utiliser contre l’Iran, elle l’a peut-être fait au Venezuela, si l’on en croit les affirmations du gouvernement vénézuélien selon lesquelles une cyberattaque américaine est en grande partie responsable de la récente panne d’électricité qui a frappé le pays.

En effet, Leetaru note dans son récent article de Forbes « qu’étant données les préoccupations de longue date du gouvernement américain à l’égard du gouvernement vénézuélien, il est probable que les États-Unis maintiennent déjà une forte présence dans le réseau national d’infrastructures du pays », comme ils l’avaient fait pour l’Iran dans le cadre du programme Nitro Zeus avant sa divulgation publique il y a trois ans.

Le programme Nitro Zeus n’est pas aussi bien connu que son parent, le virus Stuxnet, co-développé par les États-Unis et Israël et utilisé pour attaquer les logiciels iraniens de contrôle des centres d’enrichissement d’uranium. Pourtant, Nitro Zeus, malgré son manque de notoriété, est remarquable pour plusieurs raisons. Tout d’abord, selon un ancien officiel impliqué dans le projet cité par le NYT, il a « amené à un nouveau niveau [la cyberguerre américaine] ». En effet, avant Nitro Zeus, « les États-Unis n’avaient jamais élaboré un plan d’attaque cybernétique et guerrière combinée de cette envergure », et aussi parce que l’exécution du programme aurait « des effets importants sur les civils, surtout si les États-Unis devaient couper de vastes pans du réseau électrique et des réseaux de communication du pays ».

Une autre raison pour laquelle Nitro Zeus est remarquable, particulièrement à la lumière des efforts des États-Unis pour s’ingérer au Venezuela, est le motif de sa création. En effet, bien que Nitro Zeus soit devenu le programme « énorme et extrêmement complexe » décrit par le NYT sous l’administration Obama, les travaux sur le programme avaient en fait commencé sous l’administration George W. Bush. Selon un reportage du Daily Beast, Bush avait considéré le Nitro Zeus comme « une alternative tactique nécessaire après que la guerre en Irak ait saboté ses chances de lancer une nouvelle invasion au Moyen-Orient ». En d’autres termes, après que la débâcle de la guerre en Irak eut rendu plus difficile pour les États-Unis le lancement d’interventions militaires unilatérales, l’administration Bush a choisi de développer des outils militaires « non militaires » qui éviteraient de mettre en colère le public américain et les pays alliés des USA.

De plus, comme l’a écrit Tyler Rogoway sur Foxtrot Alpha :

Des programmes comme Nitro Zeus] peuvent être jumelés pour un effet synergique, handicapant du même coup l’armée et la population. Et tout cela peut se faire sans larguer une seule bombe et même en niant toute responsabilité. »

Cela, selon Rogoway, a conduit ces programmes à devenir « de plus en plus une alternative viable aux formes traditionnelles d’attaques », étant donné que les États-Unis peuvent nier leur implication, évitant ainsi d’éventuels retours de flamme diplomatiques, et parce qu’ils peuvent semer le chaos non seulement chez les militaires d’un pays, mais aussi parmi sa population civile.

La logique de la probabilité d’un cyber-sabotage américain

Bien que « Nitro Zeus » n’ait jamais été utilisé contre l’Iran, il est probable que le programme ait donné lieu à des plans d’attaque similaires sur les réseaux électriques d’autres nations adverses, étant donnée son existence. Comme le New York Times l’avait souligné dans son article sur Nitro Zeus :

L’armée américaine élabore des plans d’urgence pour toutes sortes de conflits possibles, tels qu’une attaque nord-coréenne contre le Sud, des armes nucléaires en Asie du Sud ou des soulèvements en Afrique ou en Amérique latine. La plupart sont remisé sur des étagères, et sont mis à jour tous les deux ou trois ans. »

Ce point a été développé par Rogoway, qui a noté :

Nitro Zeus est très probablement l’un des nombreux plans d’attaque d’ennemis potentiels par cyber-armes. Il existe certainement des plans pour tous les adversaires potentiels de l’Amérique, et certains sont susceptibles d’être beaucoup plus élaborés et mortels que tout ce qui a été révélé à ce jour. »

Certaines choses indiquent que bon nombre des « plans d’urgence » les plus agressifs sont passés au sommet de la boîte à outils sous l’administration Trump. Par exemple, les anciens officiels- clés de Bush qui font maintenant partie de l’administration Trump, en particulier John Bolton et Elliot Abrams, sont connus pour leur agressivité et leur volonté de promouvoir des politiques extrêmes contre les adversaires des USA, y compris des politiques qui blessent ou tuent de nombreux civils innocents. Ainsi, des voix comme celles du Département d’État d’Obama et du National Security Council, qui avaient mis en garde contre les effets négatifs potentiels d’une panne de courant déclenchée par Nitro Zeus sur les civils, sont peu susceptibles d’influencer des personnes comme Bolton et Abrams — qui jouent un rôle démesuré dans la politique du gouvernement américain au Venezuela.

De plus, un plan de cette sorte serait considéré comme précieux par Bolton et Abrams, de la même manière que Bush avait apprécié Nitro Zeus après que ses mains eussent « été liées » après la catastrophe de la guerre en Irak. En ce qui concerne le Venezuela, Bolton et Abrams ont également « les mains liées » lorsqu’il s’agit d’action militaire, étant donné qu’une intervention militaire de quelque type que ce soit a été catégoriquement rejetée par les alliés des États-Unis en Amérique latine et ailleurs. De plus, la tactique préférée d’Abrams, fournir des armes déguisées en « aide humanitaire » aux insurgés a également échoué, limitant les actions agressives qui peuvent être prises par l’administration.

Incapable de lancer une intervention militaire — ouverte ou secrète — une cyberattaque par Nitro Zeus aurait probablement été l’un des principaux recours possibles, après l’échec de « l’aide humanitaire » et le rejet de tout type d’intervention militaire par les alliés latino-américains des USA.

De plus, plusieurs des responsables de la création du programme Nitro Zeus partagent des liens avec les néoconservateurs influents de l’administration Trump. Par exemple, Keith Alexander — qui était directeur de la NSA à l’époque où le programme Nitro Zeus a été lancé et pendant une grande partie de son développement — est maintenant le PDG d’une nouvelle société de conseil en cybersécurité, IronNet Cybersecurity. Au conseil d’administration d’IronNet, aux côtés d’Alexander se trouve Jack Keane, un général à la retraite pro-guerre zélé assez apprécié par Trump pour qu’il lui ait offert le poste de Secrétaire à la Défense, une offre que Keane a refusée. Keane est un proche associé de la famille néoconservatrice Kagan et est actuellement président de l’Institute for the Study of War (Institut pour l’étude de la guerre) fondé par Kimberly Kagan et financé par de grandes sociétés d’armement américaines.

Alors que les bellicistes de l’ère Bush dominent maintenant la politique vénézuélienne de Trump, il semble de plus en plus probable que des efforts pour relancer le programme Nitro Zeus de l’ère Bush/Obama ont eu lieu. En effet, avec un programme aussi énorme et complexe déjà en place et l’existence probable de programmes dérivés développés au cours de la dernière décennie, c’était probablement la voie la plus facile pour une autre mesure « agressive » des États-Unis contre le gouvernement vénézuélien.

Malgré tout, si les États-Unis ont mené une cyberattaque contre le réseau électrique vénézuélien, ce ne seraient pas les  néoconservateurs de l’administration Trump qui seraient à blâmer en dernier ressort, puisque seul le président des États-Unis peut autoriser une cyberattaque offensive. Ainsi, si une partie de la panne d’électricité actuelle au Venezuela était bien un sabotage dirigé par les États-Unis, c’est le président Donald Trump qui a donné l’ordre d’attaquer l’infrastructure énergétique civile du Venezuela — étrange, de la part de quelqu’un qui prétend se soucier du sort du peuple vénézuélien.

Traduction et note Entelekheia
Photo Pixabay

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